Chapitre 16

19 minutes de lecture

La salle qu’on leur avait prêtée se trouvait au-dessus des anciennes archives du village, à l’extrémité d’un bâtiment de pierre sombre coincé entre une petite place silencieuse et une rangée de maisons étroites couvertes de lierre argenté. À cette heure avancée de la nuit, Aurenval semblait respirer plus lentement, comme si l’affrontement près de la rivière avait vidé le village d’une partie de son énergie. Les lanternes brûlaient encore dans certaines rues, mais leurs lumières étaient plus faibles désormais, étouffées par les brumes fraîches qui remontaient du fleuve.

Lythra suivait le vieil homme qui les avait conduits jusque-là, tandis que Vaelith marchait quelques pas derrière elle dans un silence devenu presque inquiétant.

Il n’avait presque plus parlé depuis la place.

Et plus les minutes passaient, plus cela pesait lourd.

Le vieil homme poussa une porte de bois épais qui gémit doucement sur ses gonds avant de leur faire signe d’entrer.

— Ce n’est pas grand, mais vous serez tranquilles ici.

Lythra pénétra la première dans la pièce.

Une odeur de papier ancien, de poussière chaude et de cire fondue flottait dans l’air. La salle n’était éclairée que par deux lampes à huile posées sur une longue table couverte de livres et de rouleaux ficelés. Les murs disparaissaient presque sous les étagères encombrées d’archives, certaines si vieilles que le cuir de leurs reliures semblait prêt à tomber en poussière au moindre contact.

Au fond de la pièce, une petite fenêtre donnait sur les toits d’Aurenval. La lune y apparaissait à moitié voilée par les nuages, baignant les pierres extérieures d’une lumière bleutée.

Il n’y avait qu’un lit étroit.

Et quelques couvertures.

Le vieil homme suivit le regard de Lythra avant de toussoter légèrement.

— Nous n’avons pas vraiment l’habitude d’héberger des… visiteurs à cette heure.

Vaelith resta près de la porte.

— Nous partirons demain.

La phrase tomba immédiatement.

Froide.

Automatique.

Le vieil homme le regarda longuement avant de répondre calmement :

— Tu n’es pas obligé de fuir à chaque fois que quelqu’un crie plus fort que les autres.

Vaelith ne répondit pas.

Le silence qui suivit fut suffisamment lourd pour que le vieil homme finisse par soupirer doucement.

— Reposez-vous. Les choses paraissent toujours plus simples après quelques heures de sommeil.

Puis il referma la porte derrière lui.

Le verrou claqua doucement.

Et le silence retomba aussitôt.

Un vrai silence cette fois.

Pas celui du village.

Pas celui de la rivière.

Celui de deux personnes seules après une catastrophe émotionnelle.

Lythra resta immobile quelques secondes au centre de la pièce, observant Vaelith du coin de l’œil.

Il n’avait pas bougé.

La lumière des lampes découpait les contours de son visage avec dureté, accentuant les ombres sous ses yeux et la fissure sombre courant le long de sa corne blessée. Le sang noir avait séché en partie maintenant, laissant une trace irrégulière contre sa tempe.

Et malgré son calme apparent, Lythra voyait parfaitement qu’il n’allait pas bien.

Elle posa lentement son sac contre la table.

— Assieds-toi.

— Ça va.

— Vaelith.

Il détourna immédiatement les yeux.

Mauvais signe.

Très mauvais signe.

Lythra inspira lentement avant d’ouvrir un petit coffret récupéré plus tôt dans son sac. Quelques tissus propres, des plantes médicinales séchées, une petite fiole translucide.

Puis elle releva les yeux vers lui.

— Assieds-toi.

Cette fois, il hésita réellement.

Comme si l’idée même qu’on s’occupe de lui le mettait plus mal à l’aise que les insultes du village entier.

Puis, finalement, il céda.

Il vint s’asseoir lentement au bord d’une chaise près de la table, le dos droit, les épaules encore tendues.

Lythra s’approcha doucement.

De près, la blessure semblait pire.

La fissure de la corne s’était légèrement ouverte sous la traction de l’homme, et une matière noire, plus épaisse que du sang humain, s’était accumulée à sa base avant de sécher contre sa peau.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se tordre dans sa poitrine.

— Il t’a vraiment fait mal…

Vaelith fixa un point derrière elle.

— J’ai connu pire.

— C’est pas une réponse.

Un très léger souffle lui échappa.

Fatigué.

— C’est pourtant la vérité.

Lythra trempa doucement un tissu dans la fiole avant de s’agenouiller légèrement face à lui.

Et Vaelith se raidit immédiatement.

Pas violemment.

Instinctivement.

Comme un animal blessé qui ne sait plus quoi faire lorsqu’on approche la main trop près de lui.

Lythra ralentit aussitôt son geste.

— Je vais faire attention.

Le silence s’étira quelques secondes.

Puis il hocha faiblement la tête.

Alors seulement elle approcha le tissu de sa tempe.

Le contact sembla le traverser entièrement.

Elle le sentit à la tension brutale dans sa mâchoire.

Dans ses doigts qui se crispèrent légèrement contre le bois de la chaise.

Dans sa respiration devenue plus lente.

Lythra nettoya délicatement la trace noire autour de la fissure, prenant garde à ne pas toucher directement la corne au début. De près, elle remarquait des détails qu’elle n’avait jamais vraiment observés auparavant : les lignes sombres courant sous la surface noire, presque semblables à des veines minérales, les irrégularités minuscules laissées par les anciennes fissures, et surtout—

la chaleur.

Elle s’était toujours imaginé que ses cornes seraient froides.

Mais elles dégageaient une chaleur discrète.

Vivante.

Vaelith remarqua son regard.

— Quoi ?

— Elles sont chaudes.

Il sembla surpris par la remarque.

Puis détourna légèrement les yeux.

— Les malédictions ont parfois des détails absurdes.

Lythra ne répondit pas tout de suite.

Ses doigts continuaient de nettoyer doucement la blessure tandis que le silence devenait moins lourd autour d’eux. Pas confortable encore. Mais moins hostile.

Puis elle murmura :

— Pourquoi tu ne t’es pas défendu ?

Vaelith resta silencieux.

Trop longtemps.

— Parce qu’ils avaient peur.

— Ils t’ont attaqué.

— Oui.

— Et alors ?

Il leva enfin les yeux vers elle.

Et ce qu’elle y vit lui serra immédiatement le cœur.

Pas de colère.

Pas de haine.

De l’épuisement.

— Tu n’as pas compris, Lythra ?

Sa voix était basse.

Presque vide.

— C’est exactement comme avant.

Elle sentit sa main ralentir contre sa tempe.

Vaelith regardait maintenant la fenêtre derrière elle, comme s’il revoyait autre chose à travers la nuit d’Aurenval.

— Des gens effrayés. D’autres qui veulent me défendre. Des disputes. Des camps qui se forment.

Sa gorge bougea légèrement avant qu’il ne reprenne.

— Tout finit toujours par devenir plus violent à cause de moi.

La phrase traversa Lythra comme une lame.

Parce qu’il y croyait réellement.

Profondément.

Elle posa doucement le tissu sur la table avant de relever complètement les yeux vers lui.

— Ce n’est pas toi qui les a rendus comme ça.

— Non ?

Un rire sans joie lui échappa.

— Ils étaient prêts à se battre entre eux en moins de dix minutes.

— Parce qu’ils avaient déjà peur avant ton arrivée.

— Ma présence suffit.

— Non.

Sa réponse fut immédiate.

Trop immédiate peut-être.

Vaelith se tut.

Alors Lythra reprit plus doucement :

— Tu veux savoir ce que j’ai vu ce soir ?

Il ne répondit pas.

Mais elle continua quand même.

— J’ai vu des gens terrifiés par des histoires qu’ils ne comprennent même plus. Des gens qui ont hérité d’une peur vieille de deux mille ans sans jamais apprendre à réfléchir plus loin.

Le regard de Vaelith revint lentement vers elle.

— Et j’ai vu d’autres personnes choisir de rester malgré ça.

Le silence retomba.

Lythra sentit son cœur battre plus vite maintenant.

Parce qu’elle savait qu’elle approchait quelque chose de fragile chez lui.

Très fragile.

Alors elle posa doucement sa main contre sa joue pour stabiliser son visage pendant qu’elle observait encore la fissure.

Et Vaelith cessa totalement de bouger.

Son souffle se bloqua presque imperceptiblement.

Lythra le sentit immédiatement.

Mais elle ne retira pas sa main.

— Tu trembles, murmura-t-elle.

Il détourna légèrement les yeux.

— Non.

— Menteur.

Le mot était doux.

Presque tendre.

Et cette douceur sembla le déstabiliser plus que tout le reste.

Lythra sentit alors quelque chose de terrible.

Vaelith n’était pas habitué à être touché avec gentillesse.

La réalisation lui fit mal.

Vraiment mal.

Elle reprit doucement le nettoyage de la blessure.

Puis demanda, plus bas :

— Quelqu’un t’a déjà blessé aux cornes avant ?

Le silence qui suivit fut suffisamment long pour devenir une réponse à lui seul.

Puis :

— Oui.

Sa voix avait changé.

Plus froide soudain.

Plus lointaine.

— Après ma malédiction.

Lythra sentit son ventre se nouer.

— Pourquoi ?

Un autre silence.

Puis :

— Parce que c’était plus simple de frapper le monstre que l’homme.

La pièce sembla devenir plus petite autour d’eux.

Le vent faisait doucement vibrer la fenêtre.

Quelque part dans les rues d’Aurenval, une porte claqua.

Et Lythra sentit une colère immense monter dans sa poitrine.

Pas contre le village uniquement.

Contre le monde entier.

Parce qu’elle comprenait enfin à quel point Vaelith avait été seul pendant ces siècles.

Elle termina lentement de nettoyer la blessure avant d’appliquer une pâte médicinale contre la fissure.

Vaelith tressaillit légèrement cette fois.

— Désolée.

— C’est froid.

— Tu survivras.

Il eut un très faible souffle amusé.

Et ce minuscule son suffit à alléger quelque chose dans la pièce.

Puis le silence revint encore.

Mais différent cette fois.

Plus intime.

Lythra resta accroupie face à lui quelques secondes supplémentaires sans retirer complètement sa main de sa joue.

Et Vaelith la regardait maintenant d’une manière qui faisait battre son cœur beaucoup trop vite.

Comme s’il ne comprenait pas entièrement pourquoi elle était encore là.

Pourquoi elle continuait de le regarder comme ça.

Pourquoi elle n’avait pas fui.

Puis, très doucement, presque malgré lui, il murmura :

— Tu aurais dû avoir peur aussi ce soir.

Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.

Alors elle soutint son regard.

Et répondit :

— J’avais peur.

Il sembla surpris.

— Mais pas de toi.

La confession resta suspendue entre eux longtemps après que Lythra eut cessé de parler.

Mais pas de toi.

Les mots semblaient encore vibrer dans l’air chaud de la pièce, se mêlant à l’odeur des archives anciennes, de la cire fondue et des plantes médicinales. Dehors, Aurenval avait presque entièrement sombré dans le silence maintenant. Les derniers murmures du village dérivaient parfois jusqu’à la fenêtre entrouverte, étouffés par la distance et le vent nocturne, mais ici, dans cette salle encombrée de livres et de souvenirs morts, le monde paraissait réduit à eux deux.

Vaelith ne détournait plus les yeux.

Et cela seul suffisait à troubler profondément Lythra.

Parce qu’il la regardait vraiment.

Pas comme quelqu’un qui surveille un danger.

Pas comme quelqu’un qui s’attend à être rejeté d’une seconde à l’autre.

Quelque chose avait changé depuis la rivière.

Depuis le sang noir sur sa tempe.

Depuis qu’elle s’était placée devant lui.

Lythra sentait ce changement dans l’atmosphère entière de la pièce.

Dans le silence.

Dans sa manière de respirer.

Dans l’immobilité presque fragile de Vaelith.

Puis il demanda finalement, très bas :

— Alors de quoi avais-tu peur ?

La question lui serra immédiatement la poitrine.

Elle retira lentement sa main de sa joue avant de se redresser légèrement, s’asseyant finalement sur le bord de la table face à lui. Le bois ancien craqua doucement sous son poids.

Pendant quelques secondes, elle chercha ses mots.

Puis elle soupira faiblement.

— Que tu partes.

Vaelith se figea.

Complètement.

Lythra sentit aussitôt le rouge lui monter aux joues, mais elle continua malgré tout, incapable de revenir en arrière maintenant que les mots avaient quitté sa bouche.

— Quand ils ont commencé à crier… quand ils t’ont attaqué… j’ai cru que tu allais juste disparaître encore une fois.

Elle baissa légèrement les yeux vers ses propres mains.

— Comme si c’était plus simple pour toi de t’effacer que de rester.

Le silence retomba.

Mais cette fois, il n’était pas lourd.

Il était dangereux autrement.

Comme quelque chose qui se rapprochait lentement sans qu’aucun d’eux n’ose réellement le regarder en face.

Vaelith finit par détourner légèrement la tête vers la fenêtre.

La lune glissait entre les nuages au-dessus des toits d’Aurenval, projetant sur les étagères des reflets bleutés qui transformaient les piles de livres en silhouettes fantomatiques.

— J’y ai pensé.

Sa voix était presque un murmure.

Lythra releva immédiatement les yeux vers lui.

— À partir ?

Il hocha faiblement la tête.

— Quand les torches sont arrivées.

Sa mâchoire se contracta légèrement.

— Quand les gens ont commencé à se crier dessus à cause de moi.

Lythra sentit quelque chose se tordre douloureusement dans sa poitrine.

Parce qu’elle le comprenait maintenant avec une clarté terrible.

Vaelith ne craignait pas uniquement d’être haï.

Il craignait de devenir une fracture vivante entre les autres.

Encore.

Toujours.

Il passa lentement une main contre sa corne blessée avant de laisser retomber ses doigts.

— Je me suis dit que si je quittais le village immédiatement, tout se calmerait.

Lythra secoua doucement la tête.

— Non.

— Si.

— Non.

Sa voix fut plus ferme cette fois.

Elle glissa lentement de la table pour revenir près de lui.

— Les gens qui ont pris les torches avaient déjà peur avant de te voir. Ils cherchaient juste quelque chose sur quoi poser cette peur.

Vaelith eut un faible souffle sans joie.

— Tu trouves toujours les mots les plus optimistes possibles.

— Et toi les plus misérables possibles.

Cette fois, un vrai silence surpris passa entre eux.

Puis, contre toute attente—

Vaelith eut un très léger rire.

Petit.

Fatigué.

Mais réel.

Lythra sentit son cœur rater un battement.

Parce qu’elle réalisait soudain à quel point elle voulait entendre ce son plus souvent.

Le rire disparut presque aussitôt pourtant, remplacé par cette mélancolie tranquille qui semblait vivre constamment sous sa peau.

— Tu sais ce qui est le pire ? murmura-t-il finalement.

Lythra attendit.

Son regard restait perdu vers les étagères maintenant.

Vers les archives.

Vers le passé.

— Une partie de moi comprend leur peur.

La phrase lui fit mal immédiatement.

— Vaelith—

— Non. Écoute-moi.

Sa voix n’était pas dure.

Seulement lasse.

— Ils voient quelqu’un qui a créé une chose monstrueuse. Quelqu’un dont l’existence entière semble liée aux catastrophes et aux interdictions.

Il baissa légèrement les yeux.

— Et ils ont raison sur une partie de ça.

Lythra sentit une colère froide monter lentement dans sa poitrine.

Pas explosive.

Une colère triste.

— Tu n’es pas la créature.

Vaelith ferma brièvement les yeux.

— Peut-être pas entièrement.

Le silence qui suivit fut terrible.

Parce que cette phrase-là ne ressemblait pas à une provocation.

Elle ressemblait à une pensée qu’il entretenait depuis très longtemps.

Lythra s’approcha encore jusqu’à se tenir juste devant lui.

Puis, doucement :

— Regarde-moi.

Il hésita.

Longtemps.

Puis releva finalement les yeux.

Et Lythra sentit son souffle ralentir malgré elle.

Parce qu’il y avait quelque chose d’incroyablement vulnérable dans son regard à cet instant précis. Toute sa maîtrise habituelle semblait fissurée, laissant apparaître dessous une fatigue immense, ancienne, presque inhumaine dans sa profondeur.

Alors elle murmura :

— Si tu étais réellement un monstre… tu ne souffrirais pas autant de faire souffrir les autres.

Le silence tomba brutalement.

Vaelith resta immobile.

Comme si cette phrase venait de le frapper plus violemment que toutes les insultes du village.

Puis il détourna légèrement les yeux.

Et Lythra comprit immédiatement.

Il ne savait pas quoi faire de cette douceur-là.

Pas après des siècles.

Pas après avoir été réduit à une erreur vivante pendant si longtemps.

Elle sentit son cœur se serrer encore davantage.

Puis quelque chose attira soudain son attention derrière lui.

Un léger mouvement.

Près des étagères du fond.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Tu as vu ça ?

Vaelith tourna immédiatement la tête.

Le silence se fit plus attentif dans la pièce.

Puis, un petit bruit étouffé résonna derrière une pile de livres.

Comme quelque chose qu’on déplaçait maladroitement.

Lythra cligna des yeux.

Et une petite créature surgit brutalement entre deux ouvrages effondrés avant de tomber lourdement au sol dans un nuage de poussière.

Elle resta figée une seconde.

Puis éternua.

Une minuscule explosion de spores roses s’échappa aussitôt autour d’elle.

Lythra éclata immédiatement de rire.

— Non…

Le petit hérisson cotonneux les regardait avec indignation depuis le sol, ses longues tiges roses légèrement ébouriffées par sa chute.

Vaelith fixa la créature quelques secondes avant de murmurer :

— Comment cette chose nous a suivis jusque dans un bâtiment fermé ?

Le hérisson poussa un petit bruit aigu.

Comme une protestation.

Lythra s’accroupit aussitôt.

— Il nous aime bien.

— C’est inquiétant pour lui.

La petite créature trottina maladroitement jusqu’à la botte de Lythra avant de s’y coller comme si cela réglait définitivement la question.

Le silence lourd de quelques minutes plus tôt se fissura complètement.

Même Vaelith semblait incapable de rester totalement fermé face à l’absurdité de la scène.

Lythra releva les yeux vers lui avec un sourire encore présent sur ses lèvres.

— Je crois qu’on a adopté quelque chose.

— Non.

— Regarde-le.

— Je regarde malheureusement.

Le hérisson cotonneux éternua encore.

Plus de spores roses.

Vaelith recula immédiatement d’un demi-pas.

— Ah. Voilà enfin un comportement intelligent.

Lythra riait franchement maintenant.

Et ce rire changeait complètement la pièce.

Les ombres semblaient moins lourdes.

L’air moins étouffant.

Même les archives autour d’eux perdaient un peu de leur aspect fantomatique.

Le hérisson grimpa finalement maladroitement sur un tas de couvertures avant de s’y rouler immédiatement en boule.

Comme s’il avait toujours vécu ici.

Vaelith le fixa quelques secondes supplémentaires.

Puis murmura :

— Cette créature a probablement moins de survie qu’une pierre.

— Et pourtant elle est toujours là.

La phrase était sortie toute seule.

Mais dès qu’elle quitta sa bouche, le silence changea encore.

Vaelith tourna lentement les yeux vers elle.

Et Lythra sentit immédiatement qu’il avait compris le double sens.

Son cœur accéléra brutalement.

Elle détourna légèrement les yeux vers la fenêtre pour reprendre contenance.

Le vent faisait doucement bouger les rideaux clairs. Au loin, les dernières lumières du village brillaient encore entre les toits.

Puis Vaelith parla.

Très doucement.

— Pourquoi tu restes, Lythra ?

La question lui coupa presque le souffle.

Elle resta immobile quelques secondes.

Puis répondit honnêtement :

— Parce qu’avec toi… j’ai l’impression que le monde est plus grand que ce que j’ai toujours connu.

Le silence revint.

Mais plus rien en lui ne ressemblait à celui du début de la nuit.

Et lorsqu’elle osa finalement relever les yeux vers Vaelith, elle comprit immédiatement que quelque chose entre eux venait encore de changer.

Le silence qui suivit leur échange ne ressemblait plus du tout à celui du début de la nuit.

Avant, la pièce avait semblé lourde de fatigue, de culpabilité et de choses qu’aucun d’eux ne savait encore comment dire. Maintenant, quelque chose s’était adouci. Pas entièrement. Les blessures, les tensions du village, les peurs anciennes existaient toujours sous la surface, mais elles ne remplissaient plus tout l’espace.

Le petit hérisson cotonneux, roulé en boule au milieu des couvertures, poussa soudain un minuscule bruit étouffé avant de relever sa tête rose pâle vers eux.

Ses longues tiges duveteuses frémirent légèrement.

Puis il éternua encore.

Une pluie de spores roses traversa aussitôt la lumière des lampes.

Vaelith recula immédiatement son visage avec un profond soupir.

— Cette créature cherche réellement à nous empoisonner lentement.

Lythra éclata doucement de rire avant de tendre une main prudente vers le petit animal. Celui-ci grimpa aussitôt contre ses doigts avec une confiance absurde.

— Il lui faut un nom.

Vaelith leva immédiatement les yeux vers elle.

— Non.

— Vaelith.

— Lythra.

— Tu ne peux pas appeler quelqu’un “cette créature” toute sa vie.

Le hérisson poussa un bruit aigu, comme s’il approuvait totalement cette déclaration.

Vaelith fixa l’animal quelques secondes.

Puis souffla finalement d’un air résigné :

— Très bien.

Lythra sentit immédiatement un sourire victorieux étirer ses lèvres.

— Parfait. Alors réfléchis.

Vaelith croisa légèrement les bras contre lui avant de regarder la petite boule rose avec un sérieux presque ridicule.

— Il ressemble à une poussière malade.

— C’est ton idée de nom ?

— Ça lui correspond.

— C’est affreux.

— Réaliste.

Lythra leva les yeux au ciel.

— Tu es incapable d’être mignon plus de dix secondes.

— Ce mot n’a jamais été associé à moi avant ce soir.

Elle eut un petit rire avant de regarder de nouveau le hérisson cotonneux.

Ses petites pattes s’enfonçaient maladroitement dans la couverture tandis qu’il reniflait l’air autour de lui avec application.

— Nuage ? proposa-t-elle.

Vaelith eut immédiatement l’air offensé.

— Il ressemble à un vieux chiffon abandonné dans une cave humide.

— Tu es méchant gratuitement.

— J’observe objectivement.

— Très bien, monsieur “poussière malade”.

Le coin de sa bouche bougea légèrement.

Lythra sentit aussitôt son cœur accélérer stupidement devant cette expression à peine visible.

Puis Vaelith pencha légèrement la tête vers l’animal.

— Il éternue trop pour s’appeler Nuage.

— Ça n’a aucun rapport.

— Si. Les nuages sont silencieux.

— Depuis quand tu analyses scientifiquement les noms d’animaux ?

— Depuis que tu me forces à participer à cette absurdité.

Le hérisson cotonneux grimpa alors avec difficulté jusqu’au milieu des couvertures avant de trébucher lamentablement sur lui-même.

Lythra éclata de rire.

Même Vaelith détourna légèrement le regard avec un souffle amusé.

— Il est catastrophique.

— Je l’aime déjà énormément.

— Ça aussi, c’est inquiétant.

Elle réfléchit encore quelques secondes avant de claquer doucement des doigts.

— Pollen.

Vaelith sembla réfléchir réellement cette fois.

Puis il regarda les spores roses flottant encore dans l’air autour du petit animal.

— …C’est moins terrible.

Lythra prit aussitôt un air triomphant.

— Donc tu valides.

— Je tolère.

— Ce qui veut dire oui.

— Ce qui veut dire que j’abandonne le combat.

Le hérisson—Pollen désormais—grimpa aussitôt contre la manche de Lythra avant de renifler l’air dans la direction de Vaelith.

Puis, contre toute logique, il se dirigea vers lui.

Vaelith le regarda approcher avec méfiance.

— Non.

Pollen continua.

— Ne monte pas sur moi.

Le hérisson s’arrêta devant sa botte.

Puis éternua directement dessus.

Lythra eut tellement de mal à retenir son rire qu’elle dut cacher son visage derrière sa main.

Vaelith fixa longuement sa chaussure couverte de spores roses avant de murmurer :

— Je vais le jeter par la fenêtre.

— Tu ne ferais jamais ça.

— Tu me surestimes.

Malgré ses paroles, il se pencha finalement légèrement pour récupérer un morceau du gâteau bleu qu’il n’avait pas terminé plus tôt dans la soirée. Il le fixa quelques secondes avec une méfiance intacte.

— Même cette chose mérite mieux que cette pâtisserie.

Puis il tendit le morceau vers Pollen.

Le hérisson cotonneux se jeta dessus avec un enthousiasme dramatique.

Des petits bruits satisfaits résonnèrent immédiatement dans la pièce.

Lythra les regarda tous les deux avec une chaleur étrange dans la poitrine.

Parce que la scène paraissait incroyablement normale.

Et après tout ce qu’ils avaient traversé—
cette normalité-là semblait presque irréelle.

Pollen termina rapidement sa nourriture avant de tourner plusieurs fois maladroitement sur lui-même.

Puis il se cala exactement au milieu d’eux sur les couvertures.

Comme s’il avait décidé qu’ils formaient désormais une sorte de groupe officiel.

Vaelith le fixa.

— Il prend beaucoup de décisions pour quelqu’un qui ressemble à une mousse vivante.

Lythra sourit doucement.

Puis le silence revint encore.

Mais maintenant, il était confortable.

Le vent faisait doucement vibrer les rideaux près de la fenêtre. Au loin, quelques voix montaient encore du village avant de disparaître complètement. Aurenval semblait enfin s’être apaisé après la violence du soir.

Lythra ramena légèrement ses jambes contre elle sur le lit improvisé.

Puis murmura :

— Plus que six jours.

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.

Elle gardait les yeux fixés sur la fenêtre maintenant.

— J’ai hâte de les revoir.

Sa voix s’était adoucie.

— Kael et Selen doivent être terrifiés.

Un silence passa.

— J’espère qu’ils vont bien.

Vaelith hocha faiblement la tête.

— Moi aussi.

La réponse était sincère.

Lythra le sentit immédiatement.

Mais quelque chose dans son regard changea juste après.

Très légèrement.

Une ombre discrète.

Une inquiétude qu’il tenta presque aussitôt d’effacer.

Et cela suffit à nouer doucement le ventre de Lythra.

Elle hésita quelques secondes avant de demander timidement :

— Tu crois qu’il peut se passer quelque chose ?

Vaelith resta silencieux.

Trop longtemps.

Le vent souffla un peu plus fort contre la fenêtre.

Puis il répondit finalement :

— Les brèches sont instables.

La tension revint aussitôt dans la pièce.

Pas violente.

Plus sourde.

Lythra sentit Pollen bouger légèrement entre eux avant de se rendormir presque immédiatement.

— Mais ? demanda-t-elle doucement.

Vaelith détourna légèrement les yeux.

Et elle comprit qu’il choisissait ses mots.

— Les passages entre les mondes ne réagissent jamais exactement de la même manière.

Son regard se perdit un instant dans les flammes des lampes à huile.

— Six jours dans un monde ne signifient pas forcément six jours dans un autre.

Le cœur de Lythra ralentit brutalement.

— Tu veux dire…

— Je ne sais pas.

Sa réponse fut immédiate cette fois.

Comme s’il refusait de laisser son inquiétude devenir plus réelle encore.

Puis il inspira lentement avant de se reprendre visiblement.

— Mais s’ils ont réussi à trouver la prochaine ouverture, alors ils sont probablement encore ensemble.

Probablement.

Le mot resta suspendu dans la pièce.

Lythra baissa légèrement les yeux.

Vaelith sembla aussitôt regretter.

Elle le sentit dans sa manière de redresser légèrement les épaules.

— Kael est intelligent, ajouta-t-il plus calmement. Et Selen aussi. Ils survivront.

Lythra hocha faiblement la tête.

Elle voulait le croire.

Vraiment.

Mais quelque chose dans l’inquiétude discrète de Vaelith s’était glissé en elle maintenant.

Le silence retomba encore.

Puis Vaelith finit par se lever lentement.

— Tu devrais dormir.

— Toi aussi.

Il jeta un regard vers l’unique lit.

Puis vers les couvertures au sol.

Lythra suivit son regard avant de croiser immédiatement les bras.

— Hors de question que tu dormes par terre avec une corne fissurée.

— Lythra—

— Vaelith.

Il la fixa quelques secondes.

Puis souffla finalement, vaincu :

— Tu es incroyablement autoritaire.

— Merci.

— Ce n’était pas un compliment.

— Si, un peu.

Cette fois, il eut un vrai petit sourire fatigué.

Et ce sourire-là suivit Lythra jusque dans le sommeil.

La pièce s’était assombrie progressivement après qu’ils aient soufflé une des lampes. Seule la lune éclairait encore faiblement les archives, dessinant des formes floues entre les étagères et les piles de livres.

Lythra dormait profondément lorsqu’elle se réveilla soudain au milieu de la nuit.

Pas brutalement.

Quelque chose l’avait simplement tirée hors du sommeil.

Pendant quelques secondes, elle resta immobile, confuse, encore enveloppée de fatigue.

Puis elle réalisa.

Le visage de Vaelith était proche du sien.

Très proche.

Ils s’étaient probablement rapprochés inconsciemment pendant la nuit dans l’étroitesse du lit.

Le souffle de Vaelith effleurait légèrement sa peau.

Et dans la lumière bleutée de la lune, son visage semblait incroyablement paisible.

Différent.

Sans cette tension constante dans son regard.

Sans ses barrières.

Lythra sentit immédiatement une vague de chaleur traverser tout son corps.

Son cœur accéléra si fort qu’elle eut presque peur que cela le réveille.

Mais elle ne bougea pas.

Elle aurait dû.

Probablement.

À la place, elle resta simplement là à le regarder.

Ses cheveux sombres légèrement désordonnés sur l’oreiller.

Les ombres douces sur sa peau.

La fissure sombre de sa corne visible même dans la pénombre.

Et cette expression incroyablement fatiguée qu’il portait même en dormant.

Quelque chose se serra douloureusement dans sa poitrine.

Parce qu’elle comprit soudain à quel point elle voulait qu’il puisse enfin se reposer un jour sans avoir peur du monde entier.

Le vent fit doucement vibrer les rideaux.

Pollen poussa un minuscule bruit étouffé quelque part contre leurs jambes.

Et Lythra, le cœur encore brûlant, finit lentement par fermer les yeux de nouveau.

Sans s’éloigner.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0