Chapitre 17

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Le matin s’était levé sur Aurenval comme une maladie lente.

Aucune lumière dorée n’avait traversé les fenêtres des archives. Le ciel entier semblait couvert d’un voile gris sale qui étouffait les couleurs du village et transformait les ruelles de pierre en couloirs humides où la brume stagnait encore entre les maisons. Une pluie fine tombait depuis l’aube, discrète mais constante, glissant le long des toits et des vitres avec un bruit presque hypnotique.

Dans la chambre improvisée au-dessus des archives, le monde paraissait suspendu.

Lythra ouvrit lentement les yeux.

Elle resta immobile quelques secondes, encore prise dans la chaleur épaisse du sommeil, incapable de comprendre immédiatement ce qui l’avait réveillée.

Puis elle sentit le souffle de Vaelith contre sa peau.

Son cœur accéléra aussitôt.

Ils étaient toujours proches.

Très proches.

Durant la nuit, ils avaient inconsciemment réduit la distance déjà minuscule imposée par le lit étroit. Une de ses jambes frôlait la sienne sous les couvertures, sa main reposait encore contre la manche sombre de Vaelith, et leurs épaules se touchaient presque complètement maintenant.

Lythra sentit immédiatement la chaleur lui monter au visage.

Mais elle ne bougea pas.

Parce que Vaelith dormait encore.

Et elle comprit soudain qu’elle ne l’avait presque jamais vu réellement dormir.

Pas comme ça.

Pas paisiblement.

La lumière grise de l’aube glissait faiblement sur son visage, adoucissant légèrement les ombres habituelles sous ses yeux. Ses cheveux noirs retombaient en désordre contre son front, et pour la première fois depuis leur rencontre, il semblait… vulnérable.

Pas faible.

Jamais faible.

Mais désarmé.

Comme si le sommeil avait momentanément arraché toutes les barrières qu’il maintenait constamment entre lui et le reste du monde.

Son regard glissa lentement vers la fissure de sa corne.

Même dans cette lumière faible, elle paraissait plus sombre que la veille. Une fine ligne noire descendait encore légèrement vers sa tempe, et quelque chose dans cette vision fit douloureusement se serrer la poitrine de Lythra.

Elle pensa soudain à la manière dont l’homme avait tiré dessus.

À la violence du geste.

À l’expression de Vaelith à cet instant précis.

Pas la colère.

La douleur.

Et pire encore :
l’habitude.

Comme si ce n’était pas la première fois qu’on cherchait à le blesser ainsi.

La pensée lui donna envie de frapper quelqu’un.

Puis Pollen éternua brutalement entre eux.

Une pluie de spores roses explosa aussitôt dans les couvertures.

Vaelith ouvrit immédiatement les yeux avec un profond soupir épuisé.

— Cette chose est un fléau.

Sa voix était encore rauque de sommeil.

Et ce détail-là fit battre le cœur de Lythra beaucoup trop vite.

Elle détourna légèrement les yeux avec un rire discret pendant que Pollen, totalement satisfait de lui-même, se roulait déjà en boule contre les couvertures comme s’il venait d’accomplir quelque chose d’important.

Vaelith se redressa lentement.

Le mouvement fit glisser les couvertures le long de ses épaules et révéla davantage la base de sa corne blessée.

Lythra la remarqua immédiatement.

Le noir séché.

La fissure plus ouverte.

Et surtout :
la manière instinctive qu’il avait d’éviter de tourner complètement la tête de ce côté-là.

— Ça te fait encore mal.

Vaelith passa lentement une main contre sa nuque avant de regarder la fenêtre.

— Ça ira.

— Tu mens encore.

Le coin de sa bouche bougea légèrement.

— Je pratique régulièrement.

Lythra allait répondre lorsqu’un bruit sourd résonna quelque part dans les étages inférieurs.

Tous deux se figèrent immédiatement.

Le son était lourd.

Comme quelque chose qu’on déplaçait sur la pierre.

Puis un second bruit suivit.

Plus proche cette fois.

Pollen releva immédiatement sa petite tête rose.

Le silence changea brusquement dans la pièce.

Ce n’était plus le calme de la nuit.

Quelque chose d’autre glissait maintenant dans l’air.

Quelque chose de nerveux.

De froid.

Des voix montèrent depuis l’étage inférieur.

Basses.

Trop basses pour distinguer les mots.

Vaelith était déjà debout.

Lythra le regarda brièvement tandis qu’il traversait la pièce.

Même après une nuit presque paisible, même après leurs discussions, il retrouvait instantanément cette vigilance étrange, presque inhumaine. Son corps entier semblait écouter le bâtiment.

Puis quelqu’un frappa à la porte.

Trois coups.

Secs.

Précis.

Pas agressifs.

Mais suffisamment lourds pour ralentir immédiatement le cœur de Lythra.

Vaelith échangea un regard avec elle avant d’aller ouvrir.

Le vieil homme de la veille se tenait derrière la porte.

Mais il n’était pas seul.

Une femme très maigre l’accompagnait. Ses cheveux blancs coupés courts encadraient un visage marqué de fatigue et de rides fines, mais ses yeux gris paraissaient incroyablement vivants. Trop vivants.

Elle portait un long manteau sombre couvert de poches remplies de papiers pliés, de petites fioles et d’outils métalliques qui tintaient doucement lorsqu’elle bougeait.

À côté d’elle se trouvait un homme plus jeune portant les couleurs de l’académie.

Tous les trois semblaient profondément tendus.

Le vieil homme prit la parole le premier.

— Vous devez descendre.

Vaelith fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi ?

La femme observa ses cornes sans détourner les yeux.

Et cette absence totale de peur troubla immédiatement Lythra.

Parce que tous les autres regardaient ses cornes avec :

  • peur
  • fascination
  • haine

Mais cette femme-là regardait Vaelith comme quelqu’un qui venait enfin de retrouver une pièce manquante dans un puzzle beaucoup trop ancien.

— Après votre arrivée cette nuit… certaines choses ont été retrouvées.

Le silence tomba immédiatement dans la pièce.

Lythra sentit son ventre se nouer.

La femme fouilla lentement dans une poche intérieure avant d’en sortir un vieux morceau de papier plié.

Le document semblait extrêmement ancien. Les bords étaient brûlés, et certaines parties avaient tellement jauni qu’elles semblaient prêtes à s’effondrer au moindre mouvement.

Elle le tendit vers Vaelith.

— Derrière un mur condamné.

Pendant une seconde entière, Vaelith ne bougea pas.

Puis il prit finalement le document.

Et dès que ses yeux tombèrent sur l’écriture, quelque chose se brisa immédiatement dans son expression.

Une vraie réaction.

Brutale.

Lythra la vit dans sa respiration qui ralentit.

Dans ses épaules devenues rigides.

Dans la manière dont son regard resta figé sur les lignes comme si elles venaient de surgir directement du passé pour le frapper au visage.

— C’est mon écriture.

Sa voix était plus basse.

Presque étranglée.

Le silence sembla absorber la pièce entière.

Même la pluie paraissait plus lointaine soudainement.

Lythra s’approcha lentement.

L’écriture était dense.

Nerveuse.

Certaines phrases descendaient violemment dans les marges comme si leur auteur avait manqué de place ou de temps.

Mais ce furent surtout certains mots visibles qui glacèrent son sang.

“…instabilité des seuils…”

“…résonance entre les mondes…”

“…ne surtout pas…”

Puis plus bas :

“…ils mentent…”

Vaelith replia immédiatement le document.

Trop vite.

Comme quelqu’un qui venait de revoir une chose qu’il aurait préféré laisser morte.

La femme continua de l’observer longuement.

— Les archives inférieures sont encore scellées.

Vaelith releva lentement les yeux.

— Je pensais qu’elles avaient été détruites.

L’homme de l’académie échangea un regard nerveux avec le vieil homme.

— Apparemment non.

Un silence lourd retomba.

Puis la femme demanda doucement :

— Nous voulons ouvrir les salles condamnées.

La réaction de Vaelith fut immédiate.

— Non.

Le mot claqua dans l’air.

Pas violemment.

Mais avec une peur impossible à cacher complètement.

Lythra tourna immédiatement la tête vers lui.

Parce que oui.

C’était bien de la peur.

Pas pour lui-même.

Quelque chose de pire.

L’homme de l’académie fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi ?

Vaelith regarda encore le papier.

Puis répondit lentement :

— Parce que si quelqu’un a condamné ces archives après ma disparition… ce n’est probablement pas uniquement pour cacher mon nom.

Le froid sembla devenir plus intense dans la pièce.

Même Pollen poussa un petit bruit nerveux depuis les couvertures.

La femme demanda alors :

— Tu sais ce qu’il y a là-dessous ?

Le silence dura longtemps.

Très longtemps.

Puis Vaelith répondit finalement :

— Non.

Et lorsqu’il releva les yeux, Lythra comprit immédiatement quelque chose de terrible.

Il avait peur de ce qu’il avait oublié.

Le vieil homme soupira lentement.

— Alors il faut descendre avant que quelqu’un d’autre le fasse.

Vaelith ferma les yeux quelques secondes.

Comme quelqu’un qui savait déjà qu’il allait regretter cette décision.

Puis il murmura :

— Montrez-moi l’entrée.

Ils descendirent longtemps.

Les étages inférieurs des archives semblaient appartenir à un autre monde. Ici, les murs étaient plus anciens, plus étroits, parcourus de longues fissures noires où l’humidité avait laissé des traces semblables à des veines.

L’air devenait plus froid à chaque marche.

Plus lourd aussi.

Lythra sentait une pression étrange contre ses tempes.

Pas douloureuse.

Mais profondément malsaine.

Comme si le bâtiment lui-même retenait son souffle depuis des siècles.

Pollen s’était réfugié dans sa capuche et ne bougeait presque plus.

Même Vaelith avait ralenti.

La femme avançait avec sa lampe à huile dont la lumière vacillante faisait bouger les ombres contre les murs humides.

Puis ils arrivèrent enfin devant le mur condamné.

Et le souffle de Lythra se bloqua immédiatement.

Les pierres avaient été placées là volontairement.

Méthodiquement.

Comme si quelqu’un avait voulu s’assurer que jamais personne ne puisse rouvrir ce passage.

Mais le pire restait les symboles gravés dans le mortier noirci.

Des formes anciennes.

Instables.

Tordues.

Lythra sentit aussitôt un frisson glacial parcourir tout son dos.

Parce qu’elle reconnaissait certains motifs.

Pas totalement.

Mais suffisamment.

Ils ressemblaient aux marques visibles autour des brèches.

Vaelith les regardait lui aussi maintenant.

Et cette fois, la peur sur son visage était impossible à cacher.

L’homme de l’académie murmura :

— Nous avons trouvé ça cette nuit.

La femme approcha lentement la lampe des gravures.

Et dans la lumière tremblante, Lythra distingua enfin une phrase presque effacée sous les symboles.

“…ne jamais laisser les seuils respirer de nouveau…”

Le silence devint absolu.

Puis Vaelith murmura enfin :

— Oh non…

Le mur condamné céda lentement.

Pierre après pierre.

Dans un silence si profond que chaque bruit semblait profaner quelque chose d’ancien.

La poussière tombait paresseusement dans l’air froid tandis que l’homme de l’académie retirait les derniers blocs avec précaution. La vieille femme tenait sa lampe à huile près de l’ouverture, et sa lumière vacillante faisait trembler les symboles noirs gravés dans le mortier.

Lythra n’aimait pas cet endroit.

Pas instinctivement.

Pas rationnellement.

Quelque chose dans ces profondeurs lui donnait l’impression d’être observée depuis derrière les murs.

L’air était trop lourd.

Trop immobile.

Même le silence paraissait vivant ici.

Pollen s’était complètement enfoncé dans sa capuche maintenant, ses petites tiges roses frémissant nerveusement contre sa nuque.

Puis le dernier bloc céda.

Un souffle d’air glacé s’échappa du passage.

Pas un simple courant d’air.

Une respiration.

C’est l’impression terrible que ressentit immédiatement Lythra.

Comme si quelque chose venait d’expirer lentement dans l’obscurité derrière le mur.

Vaelith se figea.

Son regard resta fixé sur l’ouverture.

Et plus Lythra l’observait, plus elle comprenait que ce n’était pas seulement l’endroit qui l’effrayait.

C’était ce qu’il risquait d’y retrouver.

Ou pire :
ce qu’il risquait d’y comprendre.

Ils avancèrent finalement dans le passage.

Le couloir derrière le mur semblait appartenir à une époque différente du reste des archives. Les pierres noires étaient plus anciennes, parcourues de fissures irrégulières où une humidité sombre avait laissé des marques semblables à des veines.

Les symboles revenaient régulièrement sur les arches du plafond.

Tordus.

Instables.

Lythra sentit rapidement une pression étrange contre ses tempes.

Comme si le lieu rejetait leur présence.

Puis le couloir déboucha sur une immense salle souterraine.

Et le souffle de Lythra se bloqua immédiatement.

Des rangées infinies d’étagères disparaissaient dans l’obscurité :

  • livres
  • registres
  • cartes
  • lettres
  • coffres
  • journaux de recherches

La poussière recouvrait presque tout.

Presque.

Parce que certaines traces semblaient plus récentes.

Comme si quelqu’un avait encore marché ici après la condamnation des lieux.

La vieille femme murmura faiblement :

— Par les anciens…

Sa voix paraissait minuscule dans cette immensité silencieuse.

Lythra avançait lentement entre les premières étagères, laissant ses doigts frôler certains ouvrages rongés par le temps. Beaucoup avaient été volontairement mutilés :

  • pages arrachées
  • paragraphes recouverts d’encre
  • noms grattés

Comme si quelqu’un avait tenté d’effacer certaines vérités sans jamais réussir à toutes les faire disparaître.

Puis l’homme de l’académie s’arrêta devant un immense registre.

Il souffla doucement sur la couverture poussiéreuse.

Les lettres apparurent lentement.

“Registre des chercheurs royaux.”

Le silence changea immédiatement autour d’eux.

Vaelith se figea.

Complètement.

Lythra tourna lentement les yeux vers lui.

Son visage avait pâli.

Pas violemment.

Comme quelqu’un qui sent un souvenir approcher sans savoir encore s’il veut vraiment le revoir.

L’homme ouvrit lentement le registre.

Les pages craquèrent doucement sous ses doigts.

Puis les noms apparurent.

Des dizaines.

Des centaines.

Chercheurs.

Érudits.

Mages.

Médecins royaux.

Et soudain, Vaelith fit un pas brusque en avant.

Ses yeux venaient de tomber sur une ligne précise.

Lythra regarda à son tour.

“Arich Veylan — recruté par décret royal.”

Le souffle de Vaelith sembla se couper immédiatement.

Puis l’homme de l’académie descendit légèrement plus bas sur la page.

“…décédé deux mois après son intégration aux recherches du palais.”

Le silence devint terrible.

Vaelith recula brutalement d’un pas.

Comme si quelqu’un venait de le frapper.

Sa main monta immédiatement jusqu’à son front.

Ses doigts tremblaient légèrement.

— Non…

Sa voix semblait étrangère.

Lointaine.

Lythra s’approcha aussitôt.

— Vaelith ?

Il fixait toujours le registre.

Mais son regard semblait traverser les mots maintenant.

Comme s’il essayait d’attraper quelque chose juste derrière eux.

— Je…

Sa respiration ralentit difficilement.

— Je me souviens de lui mais…

Ses yeux se fermèrent brutalement.

Et pendant une seconde, Lythra vit réellement la douleur traverser son visage.

Pas une douleur physique.

Quelque chose de pire.

— C’est comme si… quelque chose essayait de revenir…

Le silence des archives devenait étouffant.

Vaelith passa une main tremblante contre sa tempe.

— Son rire…

Sa gorge se serra.

— Je sais qu’il riait souvent mais je n’arrive plus à entendre le son…

Lythra sentit immédiatement son cœur se briser un peu.

Parce qu’il avait l’air perdu.

Terriblement perdu.

Comme quelqu’un regardant une personne aimée disparaître une seconde fois.

La vieille femme tourna lentement plusieurs pages du registre.

Et plus elle avançait, plus les contradictions apparaissaient.

Autour du nom de Vaelith, les annotations devenaient nombreuses.

“Assistant prometteur.”

“Chercheur brillant.”

“Comportement obsessionnel après le décès d’Arich Veylan.”

Puis les versions commencèrent à se contredire.

“Prodige.”

“Instable.”

“Hérétique.”

“Visionnaire.”

“Danger.”

Comme si même les siècles n’avaient jamais réussi à décider ce qu’il avait réellement été.

Puis l’homme de l’académie trouva une pile de lettres manuscrites liées par une corde noircie.

Il en ouvrit une avec précaution.

Et cette fois; Vaelith blêmit immédiatement.

— C’est… ma main…

Lythra s’approcha lentement.

L’écriture était dense.

Nerveuse.

Les phrases semblaient avoir été écrites dans la précipitation.

“…Arich pense que le palais cache certaines données…”

“…les seuils réagissent différemment à la vitalité humaine…”

“…si nous avons raison alors…”

Puis une seconde écriture apparaissait entre certaines lignes.

Plus légère.

Plus vivante.

Arich.

“…tu réfléchis trop…”

“…je refuse de mourir sans comprendre…”

“…si les médecins du palais ont abandonné alors ils sont lâches…”

Le silence dans les archives devenait presque insupportable.

Parce qu’Arich cessait soudain d’être une idée abstraite.

Il devenait réel.

Humain.

Présent.

La vieille femme ouvrit une autre lettre.

Et cette fois, Lythra sentit immédiatement quelque chose changer chez Vaelith avant même qu’il ne parle.

Ses épaules se crispèrent.

Sa respiration ralentit.

Puis il murmura faiblement :

— Non…

L’homme de l’académie lut doucement :

“Tu me regardes déjà comme un fantôme, Vaelith.”

Le silence sembla se refermer sur eux.

“Je sais ce que disent les médecins royaux.”
“Je sais que mon état empire.”
“Mais je refuse qu’ils décident du moment exact où je dois mourir.”

Vaelith tremblait légèrement maintenant.

Ses yeux restaient fixés sur la lettre comme si elle allait soudain reprendre vie entre ses doigts.

Puis l’homme continua :

“Promets-moi seulement une chose.”
“Si je meurs… ne laisse pas leur peur devenir la tienne.”

Le souffle de Vaelith se coupa.

Complètement.

Et cette fois—
Lythra comprit immédiatement.

Il avait échoué.

Pas juste dans ses recherches.

Dans sa promesse.

La vieille femme ouvrit une autre lettre encore.

Cette fois, l’écriture de Vaelith paraissait presque illisible.

“…je refuse…”

“…je peux encore le sauver…”

“…les seuils peuvent rendre ce qui a été pris…”

Lythra sentit un froid glacial lui traverser tout le corps.

Puis Vaelith murmura faiblement :

— J’ai essayé de le ramener…

La phrase semblait lui arracher quelque chose.

Pas entièrement un souvenir.

Plutôt une vérité.

Une vérité qu’il avait enfouie si profondément qu’elle revenait maintenant en morceaux.

Il recula légèrement contre une étagère.

Ses mains tremblaient davantage.

— Je me souviens de… lumière…

Sa respiration devenait irrégulière.

— Et de sa voix…

Il ferma brutalement les yeux.

— Puis plus rien.

Le silence des archives semblait les écraser.

Puis la vieille femme ouvrit finalement un coffre métallique rouillé posé plus loin.

Et lorsqu’elle en sortit le document suivant, l’air sembla changer.

Le sceau royal brillait encore faiblement malgré les siècles.

Vaelith pâlit immédiatement.

L’homme de l’académie déplia lentement le document.

Puis lut à voix basse :

“Déclaration officielle du palais royal concernant Vaelith Orhen…”

Chaque mot semblait tomber plus lourdement dans l’air froid.

“…complice d’expérimentations interdites…”

“…responsable de la poursuite des recherches après le décès du chercheur royal Arich Veylan…”

“…tentative de violation des lois naturelles…”

“…création d’une entité contre nature…”

Lythra sentit son ventre se nouer.

Mais le pire arriva ensuite.

“…le sujet fut finalement enfermé dans une brèche par décret royal…”

Le souffle de Vaelith se coupa complètement.

Puis il murmura faiblement :

— Ils m’ont enfermé dedans…

Le silence sembla avaler toute la salle.

Et quelque part entre les étagères obscures, quelque chose bougea.

Le silence qui suivit la lecture du décret royal sembla avaler toute la salle souterraine.

Personne ne bougeait.

La lumière tremblante de la lampe projetait de longues ombres instables entre les étagères, et l’air froid des archives paraissait soudain beaucoup plus lourd qu’avant. Même la poussière semblait suspendue.

Puis quelque chose bougea.

Lythra le vit du coin de l’œil.

Une silhouette.

Rapide.

Humanoïde.

Elle traversa l’espace entre deux rangées d’archives avant de disparaître immédiatement derrière les étagères les plus éloignées.

Son souffle se coupa.

Elle n’eut même pas le temps de parler qu’une seconde apparition surgit plus loin.

La même forme.

Grande.

Trop mince.

Et mouvante.

Comme une ombre essayant maladroitement de prendre une apparence humaine.

Puis elle disparut encore.

Vaelith réagit immédiatement.

Il se plaça devant Lythra dans un mouvement si instinctif qu’il sembla presque involontaire, une main déjà levée légèrement devant elle tandis que son regard balayait les profondeurs obscures des archives.

— Recule.

Sa voix avait changé.

Plus basse.

Plus dangereuse.

La vieille femme leva brusquement sa lampe.

Et la lumière vacilla immédiatement.

Une fois.

Puis deux.

Puis l’obscurité engloutit presque entièrement la salle avant que la flamme ne revienne brusquement.

Lythra sentit son cœur battre beaucoup trop vite.

Le silence des archives n’était plus seulement oppressant maintenant.

Il était vivant.

Quelque chose respirait dans cette obscurité.

Quelque chose les observait.

Pollen poussa un petit bruit paniqué depuis sa capuche avant de s’y enfoncer entièrement.

L’homme de l’académie recula légèrement.

— Vous avez vu ça… ?

Personne ne répondit immédiatement.

Vaelith fixait toujours les étagères du fond.

Immobile.

Tendu.

Comme s’il attendait que la silhouette réapparaisse.

Mais rien ne revint.

Le silence dura encore plusieurs longues secondes.

Puis la lumière de la lampe cessa finalement de clignoter.

Tout redevint immobile.

Et cela n’était pas rassurant.

Pas du tout.

La vieille femme finit par murmurer :

— Il y a quelqu’un ici ?

Sa voix semblait trop faible dans l’immensité des archives.

Vaelith secoua lentement la tête.

— Non.

Lythra tourna immédiatement les yeux vers lui.

— “Non” comment ?

Son regard resta fixé vers l’obscurité.

— Ce n’était pas humain.

Le froid parcourut immédiatement l’échine de Lythra.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Puis l’homme de l’académie tenta maladroitement :

— Une illusion magique peut-être… ?

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Peut-être.

Mais quelque chose dans sa voix disait clairement qu’il n’y croyait pas vraiment.

La vieille femme resserra légèrement sa prise sur la lampe.

Le silence après l’apparition de l’ombre ne disparut jamais vraiment.

Même lorsque plus rien ne bougea entre les étagères.

Même lorsque la lampe de la vieille femme cessa finalement de vaciller.

Quelque chose avait changé dans les profondeurs des archives.

Lythra le sentait dans sa respiration devenue plus courte. Dans la manière dont le froid semblait maintenant glisser sous sa peau malgré l’air stagnant et humide des souterrains. Même Pollen restait caché dans sa capuche sans produire le moindre bruit, ce qui était probablement le signe le plus inquiétant de toute la situation.

Vaelith se tenait toujours légèrement devant elle.

Instinctivement.

Comme s’il refusait maintenant de laisser l’obscurité des archives trop proche d’elle.

Et cela troublait Lythra bien plus qu’elle ne voulait l’admettre.

La vieille femme finit par briser le silence la première.

— Nous devrions peut-être remonter.

Sa voix semblait trop faible dans l’immense salle souterraine.

L’homme de l’académie acquiesça immédiatement.

— Cet endroit n’est pas normal.

Personne ne contesta cette phrase.

Parce qu’ils le savaient tous désormais.

Ces archives ne ressemblaient plus à un simple lieu oublié.

Elles donnaient l’impression d’avoir été enterrées vivantes.

Vaelith, pourtant, ne bougea pas.

Son regard restait fixé vers les rangées obscures d’étagères où la silhouette était apparue quelques minutes plus tôt.

Puis il murmura :

— Non.

La vieille femme fronça légèrement les sourcils.

— Tu veux rester ici après ce qu’on vient de voir ?

Vaelith tourna finalement lentement les yeux vers les documents ouverts sur la table de pierre.

Et Lythra comprit immédiatement.

Il ne pouvait plus partir maintenant.

Pas après Arich.

Pas après les fragments de souvenirs qui commençaient enfin à remonter.

Pas après avoir découvert que quelqu’un avait volontairement enseveli tout cela.

— Si quelqu’un a condamné ces archives… murmura-t-il lentement, ce n’était pas uniquement pour cacher mon existence.

Le silence retomba.

Dense.

L’homme de l’académie hésita quelques secondes avant d’inspirer profondément.

— Alors on continue.

Mais cette fois, tout le monde avançait plus lentement.

Plus prudemment.

Chaque bruit semblait désormais suspect.

Les étagères formaient d’immenses couloirs noirs où la lumière des lampes peinait à pénétrer correctement. Certaines sections des archives semblaient avoir été volontairement détruites :

  • livres brûlés
  • registres lacérés
  • pages arrachées

Et plus ils fouillaient,
plus Lythra avait la sensation désagréable que quelqu’un avait tenté d’effacer une vérité immense sans jamais réussir à tout faire disparaître.

Puis l’homme de l’académie trouva un second coffre métallique.

Celui-ci était plus grand que les précédents.

Et surtout :
il portait encore clairement le sceau du palais royal.

Même après des siècles.

Le métal était rouillé, mais les gravures dorées du royaume apparaissaient encore sous la poussière.

La vieille femme posa sa lampe près du coffre.

La lumière vacillante fit immédiatement bouger les ombres autour d’eux.

Lythra sentit Vaelith se tendre près d’elle.

Pas légèrement.

Brutalement.

Comme si quelque chose dans ce coffre l’effrayait déjà avant même qu’il soit ouvert.

L’homme de l’académie força finalement le couvercle.

Le métal grinça longuement.

Puis le coffre s’ouvrit.

Des dizaines de dossiers reposaient à l’intérieur.

Tous reliés par un ruban noir.

Tous portant le même nom.

“Vaelith Orhen.”

Le silence sembla devenir encore plus lourd.

Lythra tourna lentement les yeux vers Vaelith.

Son visage avait perdu le peu de couleur qu’il lui restait.

Il regardait les dossiers comme quelqu’un observant sa propre condamnation.

L’homme de l’académie prit lentement le premier document.

Puis son expression changea immédiatement.

— Qu’est-ce que… ?

La vieille femme s’approcha.

— Quoi ?

Il avala difficilement sa salive avant de lire à voix haute :

— “Recensement officiel des actes condamnables commis par Vaelith Orhen contre le royaume et les mondes.”

Un froid glacial traversa immédiatement la pièce.

Même la respiration de Vaelith sembla ralentir.

L’homme ouvrit lentement le dossier.

Les pages étaient remplies d’une écriture royale froide et méthodique.

Comme si toute une vie avait été transformée en liste de crimes.

Puis il commença à lire.

— “Premier acte : violation des protocoles royaux concernant les recherches sur les seuils.”

Une page tournée.

— “Deuxième acte : usage illégal de magie de reconstruction vitale.”

Puis une autre.

— “Troisième acte : accès interdit aux archives royales.”

Les accusations continuaient.

Encore.

Encore.

Chaque page semblait plus lourde que la précédente.

— “Cinquième acte : correspondances secrètes avec des chercheurs bannis.”

— “Sixième acte : poursuite illégale d’expérimentations après le décès du chercheur royal Arich Veylan.”

Le souffle de Vaelith ralentit brutalement.

Le nom d’Arich semblait l’atteindre physiquement à chaque fois.

Puis les accusations devinrent plus graves.

— “Neuvième acte : ouverture non autorisée d’un seuil instable.”

— “Dixième acte : manipulation de vitalité humaine.”

— “Onzième acte : création d’une entité contre nature.”

Lythra sentit un malaise grandir lentement dans sa poitrine.

Mais ce ne fut pas le pire.

L’homme tourna encore une page.

Puis son visage pâlit complètement.

— Non…

Le mot lui échappa avant même qu’il ne puisse se retenir.

La vieille femme fronça les sourcils.

— Lis.

Il hésita.

Puis finit par murmurer :

— “Quatorzième acte : tentative d’assassinat de la reine.”

Le silence explosa dans les archives.

Lythra tourna immédiatement les yeux vers Vaelith.

Et cette fois, elle vit une vraie peur dans son regard.

Pas la peur des autres.

Pas celle du jugement.

La peur de lui-même.

Vaelith recula brutalement d’un pas.

— Non…

Sa voix semblait étranglée.

L’homme de l’académie continua malgré lui.

— “Quinzième acte : tentative de destruction du palais royal et mise en danger volontaire de ses habitants.”

Le souffle de Vaelith se coupa complètement.

Ses doigts tremblaient maintenant franchement.

— Je…

Il porta brutalement une main contre son front.

Comme si quelque chose essayait violemment de remonter dans sa mémoire.

— Non…

Sa respiration devenait irrégulière.

— Je ne me souviens pas…

Lythra s’approcha immédiatement.

— Vaelith.

Mais il semblait à peine l’entendre.

Son regard restait fixé sur les pages avec une expression de plus en plus terrifiée.

— Le laboratoire… oui…

Sa gorge se serra difficilement.

— Arich…

Ses yeux se fermèrent brutalement.

— Mais la reine…?

Il secoua violemment la tête.

— Le château…?

Sa respiration accélérait maintenant.

— Pourquoi je ne me souviens pas de ça…?

Lythra sentit immédiatement son cœur se serrer.

Parce qu’il avait réellement peur.

Comme quelqu’un découvrant qu’il pourrait avoir été bien pire qu’il ne l’imaginait.

Puis il murmura faiblement :

— Et si c’était vrai…?

Le silence retomba brutalement.

Même la vieille femme ne répondit pas immédiatement.

Vaelith recula encore légèrement jusqu’à heurter une étagère derrière lui.

Ses mains tremblaient toujours.

— Je me souviens d’avoir voulu sauver Arich…

Sa voix devenait plus faible.

— Je me souviens de lumière… de recherches… des seuils…

Il passa une main tremblante contre ses yeux.

— Mais pas de ça.

Lythra s’approcha encore.

Puis posa doucement une main contre son bras.

Le contact sembla immédiatement ralentir légèrement sa respiration.

Alors elle parla calmement.

Très calmement.

— Ces archives sont pleines de contradictions.

Vaelith resta silencieux.

Alors elle continua.

— Certaines pages disent que tu voulais sauver des vies. D’autres que tu voulais détruire le royaume entier.

Sa main serra légèrement son bras.

— Quelqu’un a construit cette histoire morceau par morceau.

Le silence revint.

Puis la vieille femme murmura soudain :

— Attendez…

Elle venait de tirer un document coincé tout au fond d’une étagère effondrée.

Une simple lettre.

Protégée dans une enveloppe noire.

Et dès que Vaelith aperçut l’écriture, quelque chose changea immédiatement sur son visage.

— Arich…

Sa voix se brisa presque sur le prénom.

Le silence devint absolu.

Vaelith prit lentement la lettre.

Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu’il l’ouvrit.

Puis ses yeux parcoururent les premières lignes.

Et peu à peu, la peur dans son regard se mélangea à une tristesse immense.

Ancienne.

Calme.

Puis il lut finalement à voix basse.

“Si tu lis cette lettre un jour, alors les choses ont probablement très mal tourné.”

Le silence semblait respirer autour d’eux.

“Tu réfléchis déjà trop, Vaelith, alors je vais être honnête.”

Ses doigts se crispèrent légèrement sur le papier.


“Le palais n’est pas aussi paisible qu’il le prétend.”

La vieille femme échangea immédiatement un regard tendu avec l’homme de l’académie.

Mais Vaelith continuait.

“Et je pense même qu’il est pire que tout ce qu’on pourrait imaginer.”

Lythra sentit un frisson parcourir tout son corps.

“Certaines recherches ne sont jamais mentionnées officiellement.”
“Certains laboratoires n’apparaissent sur aucun plan.”
“Et certaines personnes disparaissent sans laisser de traces.”

Le souffle de Vaelith ralentit.

Puis il lut encore :

“Si jamais quelque chose m’arrive, ne crois pas immédiatement leurs versions.”

Le silence devenait presque douloureux.

“Ils mentent mieux que n’importe qui.”

Puis plus bas :

“Et si un jour tu découvres ce qu’ils cherchent réellement dans les seuils…”

Vaelith s’interrompit.

Sa gorge bougea difficilement.

Puis il murmura finalement :

“Alors prie pour ne jamais avoir eu raison.”

Personne ne parla.

Même les archives semblaient figées.

Puis quelque part dans l’obscurité derrière les étagères, quelque chose bougea encore.

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