Chapitre 18

17 minutes de lecture

La lettre d’Arich resta ouverte entre les mains de Vaelith longtemps après que sa voix eut cessé de résonner dans les archives.

Personne ne parla tout de suite.

Même l’homme de l’académie, qui semblait pourtant avoir mille questions coincées derrière les lèvres, garda le silence, comme si la dernière phrase de la lettre avait rendu toute parole immédiatement dangereuse. La lampe de la vieille femme tremblait doucement, projetant sur les étagères des ombres longues, déformées, et Lythra sentit, plus que jamais, que les archives ne leur offraient pas une vérité, mais des morceaux épars d’une histoire volontairement brisée.

Vaelith finit par replier la lettre avec une lenteur presque douloureuse.

Il ne la rendit pas.

Personne ne la lui demanda.

Puis l’homme de l’académie, peut-être pour rompre le poids insoutenable du moment, se détourna vers une étagère plus basse, à moitié effondrée sous le poids des registres. Il en tira plusieurs volumes reliés de cuir bleu sombre, dont les tranches portaient encore, malgré la poussière, l’emblème de l’académie royale.

— Ceux-ci ne viennent pas du palais, murmura-t-il. Ce sont des archives scolaires.

La vieille femme approcha la lampe.

Le titre apparut lentement sous la poussière.

Années d’étude — cycle supérieur de magie appliquée.

Vaelith se figea aussitôt.

Lythra tourna la tête vers lui.

— Tu te souviens de l’académie ?

Il ne répondit pas immédiatement. Son regard semblait accroché au cuir du registre, mais pas avec la même terreur que face au décret royal. Cette fois, quelque chose de différent traversait son visage.

De la confusion.

Une douleur plus douce.

Presque une nostalgie qu’il n’osait pas reconnaître.

— Des couloirs blancs, murmura-t-il enfin. Des salles trop grandes. L’odeur de craie magique sur les doigts. Et quelqu’un qui riait quand je m’endormais sur mes livres.

Lythra comprit sans qu’il le dise.

Arich.

L’homme de l’académie ouvrit le premier registre avec précaution.

Les pages craquèrent doucement.

Puis son expression changea.

— Vaelith Orhen… première année du cycle supérieur.

Il parcourut les lignes.

— Résultats exceptionnels en théorie des seuils, reconstruction énergétique, magie de forme, principes de vitalité…

Il leva lentement les yeux vers Vaelith.

— Vous étiez premier partout.

Vaelith ne réagit pas.

Pas vraiment.

Mais sa main se referma légèrement sur la lettre d’Arich.

Lythra s’approcha du registre.

Des annotations entouraient son nom. Pas des accusations. Pas des avertissements. Des commentaires enthousiastes, presque admiratifs, écrits par des professeurs dont l’encre avait pâli avec les siècles.

Élève d’une rare précision.
Esprit critique remarquable.
Capable d’assembler des théories incompatibles.
Toujours volontaire pour aider les autres étudiants.

Lythra sentit quelque chose lui serrer doucement la poitrine.

Ce n’était pas le Vaelith des décrets.

Pas celui des torches.

Pas celui des histoires horrifiques.

C’était un jeune homme brillant, peut-être trop ambitieux, mais décrit avec une tendresse discrète par ceux qui l’avaient vu grandir dans les salles d’étude.

La vieille femme tourna une autre page.

— Il y a des prix.

L’homme de l’académie lut à voix basse :

— Prix de magie théorique. Prix de reconstruction mineure. Prix d’excellence en rédaction magique. Mention spéciale du conseil professoral pour assistance aux étudiants en difficulté.

Lythra releva les yeux vers Vaelith.

— Tu aidais les autres ?

Il détourna légèrement le regard.

— Apparemment.

— Tu n’as pas l’air surpris qu’on dise que tu étais brillant. Mais qu’on dise que tu étais gentil, ça te déstabilise ?

Le silence qui suivit fut presque doux, malgré l’endroit.

Vaelith ne répondit pas.

Mais la manière dont sa mâchoire se contracta suffit.

L’homme de l’académie poursuivit la lecture, puis s’arrêta brusquement.

— Le fils du roi est mentionné aussi.

La vieille femme se pencha.

— Lis.

— “Classement annuel : premier, Vaelith Orhen. Deuxième, prince Caerys.”

Un silence particulier tomba.

Plus politique.

Plus dangereux.

Lythra sentit immédiatement Vaelith se tendre.

— Le fils du roi, murmura-t-elle.

L’homme hocha lentement la tête.

— Et apparemment… vous l’avez dépassé plusieurs années de suite.

Il tourna une autre page.

— Ici aussi. Et là. Encore.

La vieille femme inspira doucement.

— Ce genre de chose ne devait pas plaire à tout le monde.

Vaelith eut un souffle sans joie.

— Être meilleur qu’un prince est rarement une bonne stratégie de survie.

Lythra le regarda.

— Tu t’en souviens ?

Il fixa longtemps le registre.

— Je me souviens d’un garçon qui souriait trop lorsqu’il perdait.

Sa voix baissa.

— Et de ses amis qui ne souriaient pas.

La phrase resta suspendue.

Puis l’homme de l’académie trouva un petit carnet coincé entre deux registres.

La couverture était abîmée, mais le titre, écrit à la main, restait lisible.

De la magie et de ce qu’elle apporte.

Lythra sentit le souffle de Vaelith se bloquer.

— C’est à toi ?

Il prit le carnet avec une lenteur presque tremblante.

L’ouvrit.

Les premières pages étaient couvertes de son écriture ancienne, plus souple que celle des lettres de panique trouvées plus tôt. Ici, les phrases respiraient. Elles avaient l’élan de quelqu’un qui croyait encore que les mots pouvaient transformer le monde.

Lythra lut par-dessus son épaule.

La magie ne devrait pas être une couronne. Elle devrait être une main tendue.

Elle sentit son cœur se serrer.

Une autre ligne :

Si une force peut nourrir, guérir, bâtir et protéger, alors l’interdire aux plus pauvres n’est pas prudence, mais domination.

Le silence devint immense.

Vaelith referma presque le carnet, comme si les mots lui brûlaient les doigts, mais Lythra posa doucement sa main sur son poignet.

— Non. Continue.

Il ne la regarda pas.

Mais il ne referma pas non plus.

La vieille femme murmura :

— Ce texte aurait pu être interdit même sans la catastrophe.

L’homme de l’académie hocha lentement la tête.

— C’est politique.

— Non, souffla Lythra. C’est juste.

Vaelith tourna enfin les yeux vers elle.

Et dans son regard, elle vit quelque chose d’indéfinissable. Une peur. Une reconnaissance. Peut-être même une forme de honte.

Comme si retrouver la bonté de celui qu’il avait été lui faisait plus mal que retrouver ses fautes.

L’homme de l’académie reprit alors un registre plus récent.

Son visage se ferma progressivement.

— Ici… il y a une note administrative.

La vieille femme approcha la lampe.

Il lut :

— “À la suite des crimes attribués à Vaelith Orhen et de sa disparition soudaine de l’académie, tous les honneurs, prix, mentions et distinctions accordés à son nom sont retirés des registres publics.”

Lythra sentit une colère froide monter en elle.

L’homme continua, plus lentement :

— “Les distinctions concernées seront réattribuées au candidat suivant dans les classements officiels.”

Un silence terrible suivit.

Puis il ajouta :

— Le prince Caerys.

La lumière vacilla légèrement.

Lythra regarda Vaelith.

Il ne semblait pas surpris.

Pas vraiment.

Et c’était peut-être le plus triste.

— Ils t’ont effacé, murmura-t-elle.

Vaelith resta silencieux.

Ses doigts tenaient encore le carnet commencé sur la magie, ce livre qui parlait de mains tendues, de soins, de justice, de ce que la magie pouvait offrir à ceux qu’on condamnait à rester faibles.

— Non, répondit-il enfin, d’une voix basse. Ils ont fait pire.

Il leva lentement les yeux vers les registres.

— Ils ont gardé ce qui les arrangeait.

Le silence retomba.

Et cette fois, Lythra comprit parfaitement ce qu’il voulait dire.

Ils n’avaient pas seulement retiré ses honneurs.

Ils avaient pris ses fautes, réelles ou inventées, pour les graver dans l’histoire.

Ils avaient pris ses réussites pour les donner au fils du roi.

Ils avaient pris son nom pour en faire un avertissement.

Et ils avaient enterré le reste.

Au fond des archives, là où personne ne devait jamais le retrouver.

Lorsqu’ils quittèrent enfin les archives, Lythra eut réellement l’impression de remonter hors d’un tombeau vivant.

L’air extérieur lui sembla presque irréel après les profondeurs étouffantes des sous-sols. La pluie tombait encore sur Aurenval, fine et persistante, enveloppant le village d’un voile gris qui brouillait légèrement les contours des maisons de pierre. L’humidité s’accrochait aux vêtements, aux cheveux, aux pavés noirs des ruelles, et le ciel paraissait si bas qu’il donnait l’impression d’écraser lentement la ville entière sous son poids silencieux.

Personne ne parla immédiatement.

Ils marchaient tous lentement maintenant, comme si les archives avaient laissé quelque chose en eux.

Ou pris quelque chose.

Lythra gardait les bras croisés contre elle pour se protéger du froid humide tandis que Vaelith avançait juste à côté d’elle, silencieux, le regard perdu quelque part devant lui. Le carnet sur la magie dépassait encore légèrement de sa veste sombre, et ce détail serra doucement le cœur de Lythra.

Parce qu’elle n’arrêtait pas de penser à cette phrase.

La magie ne devrait pas être une couronne. Elle devrait être une main tendue.

Elle revoyait aussi les annotations des professeurs :

  • brillant
  • admirable
  • toujours prêt à aider
  • respecté des autres étudiants

Et plus elle y repensait—
plus la colère montait doucement en elle.

Pas uniquement contre le palais.

Contre tout ce qu’on avait fait de lui.

On lui avait volé ses honneurs.

Volé son histoire.

Volé son nom.

Puis transformé ses erreurs en légende monstrueuse pour mieux enterrer le reste.

Vaelith ralentit légèrement lorsqu’ils passèrent devant la place centrale d’Aurenval. Quelques habitants les observèrent discrètement depuis les fenêtres ou sous les auvents des boutiques, mais aucun ne cria cette fois.

Les regards avaient changé.

Moins agressifs.

Plus troublés.

Comme si les rumeurs des archives avaient déjà commencé à se répandre dans le village.

La vieille femme finit par s’arrêter devant une petite auberge encaissée entre une herboristerie et une boutique de reliure. Une enseigne de bois grinçait doucement au-dessus de la porte sous la pluie, représentant une tasse fumante entourée de branches noires.

— Vous devriez manger, déclara-t-elle calmement. Vous avez tous l’air de revenir d’un enterrement.

L’homme de l’académie eut un faible souffle nerveux.

— J’ai l’impression qu’on vient surtout de découvrir un cadavre politique vieux de deux mille ans.

Maelis leva lentement les yeux vers lui.

— Elias.

— Oui, pardon.

Mais même son humour semblait fragile maintenant.

La vieille femme poussa finalement la porte de l’auberge.

La chaleur les enveloppa aussitôt.

Après les archives, le contraste fut presque brutal.

Lythra sentit immédiatement l’odeur du feu de cheminée, du pain chaud, des légumes mijotés et du bois humide séchant près des flammes. La salle principale était petite, mais incroyablement chaleureuse comparée aux profondeurs oppressantes qu’ils venaient de quitter. Des poutres sombres traversaient le plafond bas, des lanternes suspendues diffusaient une lumière orangée douce, et plusieurs plantes séchées pendaient au-dessus du comptoir en longs bouquets odorants.

Quelques clients occupaient encore les tables malgré l’heure avancée de l’après-midi :

  • deux artisans couverts de sciure
  • une vieille femme tricotant près du feu
  • un groupe de voyageurs murmurant autour d’une bouteille

Le brouhaha discret des conversations paraissait presque irréel après le silence des archives.

Ils s’installèrent à une table reculée près de la cheminée.

Et Lythra observa enfin réellement Maelis et Elias maintenant qu’ils n’étaient plus noyés dans la pénombre des souterrains.

Elias avait probablement une trentaine d’années. Ses cheveux bruns légèrement bouclés tombaient maladroitement devant son front, et il possédait cette allure typique des érudits qui oublient régulièrement de dormir : vêtements froissés, cernes visibles, doigts tachés d’encre. Pourtant, derrière son agitation nerveuse, il dégageait quelque chose de sincèrement curieux, presque passionné.

Maelis était différente.

Plus âgée.

Plus difficile à lire.

Ses cheveux blancs coupés courts accentuaient les lignes fines de son visage sévère, mais ses yeux gris restaient incroyablement vifs, attentifs au moindre détail autour d’elle. Son long manteau sombre semblait rempli de plus de papiers et d’objets qu’il ne devrait physiquement pouvoir contenir, et même assise, elle donnait l’impression d’être constamment en train d’analyser le monde.

Vaelith prit place à côté de Lythra sans même y réfléchir.

Et cela fit naître une chaleur étrange dans sa poitrine malgré la fatigue.

Pollen grimpa immédiatement sur ses genoux avant de se rouler en boule contre son ventre avec un petit bruit satisfait.

Vaelith le regarda longuement.

— Cette créature vit beaucoup trop confortablement pour quelqu’un qui éternue des spores toxiques.

Lythra eut un petit rire discret.

Et entendre encore Vaelith plaisanter après tout ce qu’ils venaient de découvrir lui fit un bien presque douloureux.

Une serveuse leur apporta rapidement plusieurs bols fumants.

La soupe sentait les herbes sauvages, les légumes rôtis et le poivre noir. De grosses tranches de pain encore chaudes furent déposées au centre de la table, accompagnées d’un fromage crémeux et d’une théière fumante.

Pendant quelques minutes, seul le bruit discret des couverts résonna entre eux.

Puis Elias finit par poser brusquement sa cuillère.

— Je ne sais plus quoi croire.

Sa voix était basse maintenant.

Honnête.

Il leva les yeux vers Vaelith.

— Toute mon éducation m’a appris que Vaelith Orhen était une catastrophe vivante. Une sorte de mage fou qui avait presque détruit le royaume entier.

Il hésita légèrement.

— Mais les archives…

Son regard se perdit vers la pluie derrière les fenêtres.

— Ça ne colle pas.

Maelis souffla doucement sur son thé avant de répondre calmement :

— Les récits officiels sont rarement construits pour être justes. Ils sont construits pour être utiles.

Le silence retomba quelques secondes.

Puis Vaelith murmura finalement :

— Certaines accusations étaient peut-être vraies.

Lythra tourna immédiatement la tête vers lui.

Il gardait les yeux fixés sur son bol.

— Je ne me souviens pas du palais. Ni de la reine. Ni de ce qu’il s’est réellement passé après Arich.

Sa gorge bougea difficilement.

— Et ça me terrifie.

Le mot resta suspendu dans l’air chaud de l’auberge.

Terrifie.

Lythra sentit aussitôt son cœur se serrer.

Parce qu’il ne parlait pas comme quelqu’un cherchant des excuses.

Il avait réellement peur de découvrir ce qu’il avait pu devenir après la mort d’Arich.

Elle l’observa quelques secondes en silence.

Puis se rapprocha légèrement de lui.

Assez pour que les autres ne puissent pas entendre.

Et doucement, près de son oreille, elle murmura :

— On se vengera.

Vaelith tourna lentement les yeux vers elle.

Surpris.

Vraiment surpris.

Lythra soutint son regard sans hésiter.

— De ceux qui t’ont fait ça.

Le silence sembla ralentir autour d’eux.

Puis Vaelith détourna légèrement les yeux vers la pluie derrière les fenêtres.

— Je ne suis plus sûr de vouloir me venger.

Sa voix était basse.

Fatiguée.

— Pas tant que je ne connais pas toute la vérité.

Lythra sentit immédiatement la colère revenir dans sa poitrine.

Pas contre lui.

Contre ce doute qu’on avait planté en lui.

Cette peur de lui-même.

Alors elle se rapprocha encore légèrement.

— Ils t’ont effacé, Vaelith.

Il resta silencieux.

— Ils ont pris tes recherches. Tes prix. Ton nom.

Sa voix se fit plus basse encore.

— Ils ont transformé un homme qui voulait sauver quelqu’un en monstre de légende.

Vaelith ferma brièvement les yeux.

Et Lythra continua, doucement mais fermement :

— Arich savait déjà qu’ils mentaient.

Cette fois, Vaelith releva lentement les yeux vers elle.

Le feu de la cheminée faisait danser des reflets orangés dans son regard sombre.

— Tu as lu les lettres comme moi.

Elle sentit sa gorge se serrer légèrement.

— Et je refuse qu’après tout ça, ils restent les héros de l’histoire.

Le silence retomba encore.

Long.

Puis Vaelith souffla finalement un rire faible.

Fatigué.

Presque triste.

— Tu es terriblement dangereuse quand tu défends quelqu’un.

— C’est un oui ?

Il resta silencieux quelques secondes supplémentaires.

Puis il céda finalement.

Très légèrement.

Un simple mouvement de tête.

Mais cela suffit à faire battre le cœur de Lythra beaucoup trop vite.

Parce que derrière cette fatigue, derrière la peur, derrière les souvenirs brisés—

elle venait de revoir quelque chose chez lui.

Une étincelle.

Pas encore de colère.

Mais peut-être enfin…
l’envie de ne plus seulement subir son passé.

Lorsqu’ils quittèrent finalement l’auberge, la nuit avait entièrement recouvert Aurenval.

La pluie s’était arrêtée depuis peu, mais le village conservait encore cette humidité froide qui suit les longues journées grises. Les pavés noirs luisaient sous les lanternes suspendues aux façades, réfléchissant des éclats dorés tremblants qui se brisaient dans les flaques d’eau accumulées le long des ruelles. Une fine brume remontait lentement depuis les abords du fleuve, glissant paresseusement entre les maisons de pierre et les petits ponts arqués reliant certains bâtiments.

Lythra inspira profondément lorsqu’ils franchirent la porte de l’auberge.

Après les archives souterraines, l’air extérieur paraissait presque irréel.

Même la froideur humide de la nuit lui semblait préférable au silence oppressant des profondeurs enterrées sous Aurenval.

Pendant quelques secondes, aucun d’eux ne parla.

Ils descendirent lentement les marches de l’auberge tandis qu’au loin, quelque part dans le village, un musicien jouait doucement d’un instrument à cordes derrière une fenêtre entrouverte. Les notes dérivaient dans l’air humide avec une mélancolie étrange, se mêlant au bruit discret de l’eau tombant encore depuis les toits.

Pollen dormait profondément contre les bras de Lythra, roulé en boule dans les plis de sa cape. Ses longues tiges rose pâle bougeaient légèrement à chaque respiration, et parfois une minuscule étincelle de spores s’échappait encore dans l’air lorsqu’il remuait dans son sommeil.

Vaelith marchait à côté d’elle en silence.

Mais ce silence n’était pas vide.

Depuis les archives, quelque chose avait changé chez lui.

Pas uniquement à cause des révélations.

À cause des souvenirs.

Ou plutôt :
des morceaux de souvenirs.

Lythra le voyait dans son regard parfois absent, dans ces instants où ses yeux semblaient se perdre ailleurs sans prévenir, comme si certaines phrases lues dans les documents continuaient de résonner dans son esprit.

Tu me regardes déjà comme un fantôme, Vaelith.

Elle revoyait encore la manière dont ses mains avaient tremblé en tenant les lettres d’Arich.

Et plus elle y pensait, plus quelque chose en elle se brisait doucement.

Parce que le Vaelith des archives n’avait rien du monstre raconté par le royaume.

C’était un étudiant brillant.

Admired.

Gentil.

Quelqu’un qui écrivait des livres sur la magie pour expliquer qu’elle devait servir à aider les autres.

Et le royaume avait pris cet homme-là pour le transformer en avertissement vivant.

Le silence dura encore plusieurs minutes tandis qu’ils traversaient une petite place bordée d’arbres argentés. Les feuilles humides bruissaient doucement au-dessus d’eux, et quelques habitants discutaient encore sous les auvents des boutiques fermées.

Les regards se posaient toujours sur Vaelith.

Mais ils avaient changé.

Hier encore, certains regards contenaient de la haine ou de la peur.

Maintenant, il y avait surtout :

  • du doute
  • de l’incompréhension
  • de la curiosité

Comme si Aurenval commençait enfin à réaliser que l’histoire officielle comportait des fissures.

Pollen remua soudain dans les bras de Lythra avant d’éternuer contre sa manche.

Un nuage rose explosa aussitôt dans l’air humide.

Vaelith soupira profondément sans même tourner la tête.

— Cette créature tente vraiment d’empoisonner tout ce qu’elle touche.

Lythra eut un petit rire fatigué.

— Il exprime son affection.

— Alors son affection est biologiquement agressive.

Pollen poussa un minuscule bruit satisfait avant de replonger immédiatement dans son sommeil.

Lythra le regarda quelques secondes.

Puis leva finalement les yeux vers Vaelith.

— Il lui faut un vrai moyen de transport.

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.

— Il possède pourtant plusieurs pattes fonctionnelles.

— Je parle d’un sac.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est minuscule, fragile, et incapable de marcher plus de cinq minutes sans s’endormir.

Vaelith observa longuement la petite créature rose.

Puis déclara calmement :

— Tu viens exactement de décrire un vieil érudit.

Lythra éclata doucement de rire.

Et entendre encore Vaelith plaisanter après les archives lui fit un bien presque douloureux.

Ils continuèrent encore un peu avant que Vaelith ne s’arrête finalement sous une lanterne suspendue au-dessus d’un vieux pont de pierre.

Le vent faisait légèrement bouger la lumière dorée autour d’eux.

Puis il leva lentement une main.

La magie apparut aussitôt autour de ses doigts.

Et malgré tout ce qu’elle avait vu jusqu’ici, Lythra resta fascinée.

Parce que Vaelith ne lançait jamais la magie brutalement.

Il la façonnait.

Comme une matière vivante.

Des filaments noirs et rouges se mirent à tournoyer lentement dans l’air humide avant de s’entrelacer progressivement. Le tissu apparut d’abord sous forme liquide, presque mouvante, avant de prendre peu à peu une forme stable sous ses gestes précis.

Lythra s’approcha légèrement.

La lumière de la lanterne se reflétait contre les lignes rouges courant dans la matière sombre.

Puis le sac prit finalement forme :
un petit sac en bandoulière élégant, noir profond, renforcé de coutures rouges discrètes. Une ouverture ronde avait été aménagée sur le dessus, et plusieurs motifs fins parcouraient le cuir souple comme des gravures presque vivantes.

Mais Vaelith ne s’arrêta pas là.

Il ajouta encore une impulsion magique.

Et Lythra sentit immédiatement l’espace se déformer légèrement autour du sac.

— Attends…

Elle cligna des yeux.

— Il est plus grand à l’intérieur ?

Vaelith hocha faiblement la tête.

— Et isolé contre les spores.

Pollen releva immédiatement la tête.

Puis, sans aucune dignité, il se jeta directement dans le sac avec enthousiasme.

Lythra éclata de rire lorsqu’il ressortit presque aussitôt uniquement sa petite tête rose par l’ouverture.

— Il adore.

Vaelith observa la scène avec une expression profondément résignée.

— Il possède les standards les plus bas que j’aie jamais vus.

Lythra passa finalement la bandoulière autour de son épaule avant de reprendre leur marche plus lentement.

Le village semblait presque paisible maintenant.

Les lanternes, la brume, l’odeur du pain chaud s’échappant encore de certaines maisons… tout cela donnait à Aurenval une douceur étrange malgré ce qu’ils avaient découvert sous ses rues.

Puis Lythra murmura finalement :

— On part demain alors.

Vaelith hocha lentement la tête.

— Oui.

Sa voix était calme.

Mais fatiguée.

Très fatiguée.

Le silence retomba quelques secondes.

Puis Lythra leva lentement les yeux vers le ciel couvert.

— C’est étrange…

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.

— Quoi ?

Elle hésita un instant avant de répondre.

— J’ai l’impression qu’on nous a arrachés à nos mondes.

Le bruit lointain de l’eau résonnait doucement sous le pont près d’eux.

Lythra baissa légèrement les yeux vers les pavés humides.

— Pas seulement physiquement.

Sa gorge se serra légèrement.

— À nos illusions aussi.

Le silence s’étira longuement.

Puis Vaelith répondit finalement :

— Oui.

Sa voix était basse.

Presque absente.

— Toi, tu as découvert que ton monde reposait sur des mensonges.

Son regard se perdit légèrement vers les lumières lointaines du village.

— Et moi… je découvre que je ne sais même plus exactement qui j’étais.

Les mots firent immédiatement mal à Lythra.

Parce qu’elle comprenait enfin à quel point les archives l’avaient détruit intérieurement.

Pas seulement à cause des accusations.

À cause du doute.

Ce doute horrible planté en lui.

Et si c’était vrai ?

Alors elle se rapprocha légèrement.

Assez pour que leurs épaules se frôlent presque lorsqu’ils marchaient.

— Tu sais une chose pourtant.

Vaelith tourna lentement les yeux vers elle.

— Quoi ?

Lythra soutint son regard sans hésiter.

— Tu aimais profondément quelqu’un.

Le silence retomba.

Mais cette fois, il n’était pas oppressant.

Seulement triste.

Vaelith détourna légèrement les yeux vers les lanternes.

Puis murmura :

— Oui.

Le mot semblait minuscule.

Fragile.

Ils continuèrent encore quelques instants avant que Vaelith ne reprenne soudain :

— Kael et Selen ne me verront probablement pas comme toi.

Lythra ralentit légèrement.

Elle comprenait parfaitement.

Les accusations.

Les archives.

Les légendes.

Kael surtout risquait de voir Vaelith exactement comme le royaume l’avait voulu :
un danger vivant.

Elle hocha doucement la tête.

— Peut-être au début.

Vaelith resta silencieux.

Alors elle continua calmement :

— Mais ils finiront par ouvrir les yeux.

Sa voix se fit plus assurée.

— Ils verront ce que j’ai vu.

Vaelith eut un faible souffle amusé.

— Et qu’as-tu vu exactement ?

Lythra sentit immédiatement la chaleur monter dans ses joues.

Mais elle répondit quand même.

— Quelqu’un qui souffre beaucoup plus qu’il ne le montre.

Le silence retomba.

Puis elle ajouta plus doucement :

— Et quelqu’un qui continue quand même à protéger les autres malgré tout.

Vaelith détourna légèrement le regard.

Comme si ces mots-là le troublaient davantage que toutes les accusations des archives.

Puis Lythra reprit :

— Je veux qu’ils viennent tous ici.

Vaelith fronça légèrement les sourcils.

— Tous ?

Elle hocha immédiatement la tête.

— Kael. Selen. Les autres aussi.

Son regard se perdit un instant dans la brume d’Aurenval.

— Je refuse de les abandonner à un monde qui ment constamment.

Puis elle eut un petit souffle plus hésitant.

— Même si avec Torvan… ça risque d’être presque impossible.

Cette fois, un vrai rire fatigué échappa à Vaelith.

— “Presque impossible” est probablement la description la plus optimiste de ce garçon.

Lythra ne put s’empêcher de sourire.

Torvan aurait probablement tenté de tuer Vaelith dès leur première rencontre.

Et honnêtement…
cela restait toujours une possibilité.

— Il est très protecteur, murmura-t-elle.

— Il me déteste déjà sans me connaître.

— C’est vrai.

— J’admire la cohérence.

Lythra éclata doucement de rire.

Puis Vaelith reprit plus calmement :

— Je le convaincrai un jour.

Elle tourna immédiatement la tête vers lui.

Il semblait sérieux.

Complètement sérieux.

Comme s’il avait déjà accepté cette idée comme une évidence.

Quelque chose se réchauffa doucement dans la poitrine de Lythra.

Alors elle sourit.

Un vrai sourire cette fois.

Lumineux malgré la fatigue.

— Merci.

Et durant plusieurs secondes, au milieu des lanternes humides d’Aurenval, Vaelith resta simplement à la regarder sourire comme s’il essayait silencieusement de mémoriser cette expression.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0