Chapitre 19

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L’aube s’éveilla lentement sur Aurenval, froide et silencieuse, comme si le village lui-même hésitait encore à ouvrir les yeux après les révélations de la veille.

Une brume pâle recouvrait les ruelles de pierre, glissant paresseusement entre les maisons et les ponts arqués qui reliaient certaines bâtisses au-dessus des canaux étroits. Les lanternes suspendues aux façades diffusaient encore une lumière dorée fatiguée, étouffée par le gris humide du matin, et les pavés noirs luisaient sous les restes de pluie tombés durant la nuit.

Le village semblait presque irréel à cette heure-là.

Calme.

Trop calme.

Lythra resserra légèrement sa cape autour d’elle tandis qu’elle avançait dans la rue principale avec Vaelith à ses côtés. L’air froid lui mordait les joues, chargé d’odeurs de bois humide, de fumée de cheminée et de terre détrempée. Quelques commerçants ouvraient déjà leurs boutiques malgré l’heure précoce, levant parfois les yeux vers eux avec cette même hésitation étrange qu’elle avait remarquée la veille.

Les regards avaient changé.

Ils ne ressemblaient plus à ceux des premiers jours.

Moins de peur.

Moins de haine.

Mais davantage de trouble.

Comme si Aurenval commençait à comprendre que l’histoire racontée depuis des siècles possédait des fissures impossibles à ignorer désormais.

Pollen dormait encore profondément dans le sac que Vaelith avait créé la veille. Seule sa petite tête rose dépassait de l’ouverture, ses longues tiges cotonneuses bougeant légèrement au rythme de sa respiration. Par moments, il poussait de minuscules sons étouffés avant de se rendormir immédiatement.

Vaelith marchait lentement.

Silencieux.

Mais ce n’était pas le silence habituel.

Lythra commençait à apprendre à reconnaître ses silences maintenant.

Celui-ci était lourd.

Pensif.

Elle le voyait dans son regard parfois absent, dans la manière dont ses doigts bougeaient légèrement contre le tissu sombre de ses manches comme si une partie de lui continuait encore à feuilleter les archives.

Les lettres d’Arich.

Le livre sur la magie.

Les accusations.

Les honneurs volés.

Tout cela semblait encore accroché à lui.

Ils traversèrent une petite place bordée d’arbres argentés dont les feuilles ruisselaient encore d’eau de pluie. Une femme balayait les marches d’une boulangerie pendant qu’une odeur chaude de pain et de beurre dérivait lentement dans l’air froid.

Lythra tourna légèrement la tête vers Vaelith.

— Tu n’as presque pas dormi.

Il eut un très léger souffle.

Pas vraiment un rire.

Plutôt l’ombre fatiguée d’un amusement.

— Toi non plus.

— Moi je réfléchissais.

Vaelith leva enfin légèrement les yeux vers elle.

— Et moi donc ?

Lythra hésita quelques secondes avant de répondre.

— Toi… tu avais l’air de lutter contre quelque chose.

Le silence retomba quelques instants tandis qu’ils continuaient à marcher.

Puis Vaelith murmura finalement :

— Les souvenirs.

Sa voix était basse.

Fatiguée.

— Ils reviennent par morceaux maintenant.

Il détourna légèrement les yeux vers les canaux brumeux.

— Et parfois… je préférerais qu’ils restent enterrés.

Les mots serrèrent doucement le cœur de Lythra.

Parce qu’elle comprenait.

Certaines révélations avaient probablement été encore plus cruelles que l’ignorance.

Découvrir qu’il avait été admiré.

Aimé.

Respecté.

Puis comprendre que tout cela avait été détruit.

Effacé.

Transformé en légende monstrueuse.

Elle sentit soudain une étrange colère revenir dans sa poitrine.

Pas contre Vaelith.

Contre ceux qui lui avaient fait ça.

Ils continuèrent encore un moment dans les rues silencieuses.

Puis Vaelith ralentit légèrement en passant devant un bâtiment plus haut que les autres.

Lythra leva les yeux.

Les archives.

Même dans la brume matinale, elles semblaient imposantes, presque austères, avec leurs hautes fenêtres sombres et leurs murs parcourus de lierre humide.

Vaelith s’arrêta complètement.

Pas longtemps.

Mais suffisamment pour que Lythra remarque la manière dont son regard resta fixé sur le bâtiment.

Comme si une partie de lui-même était encore là-bas.

Sous terre.

Avec Arich.

Avec cette ancienne version de lui qu’il venait à peine de redécouvrir.

Le silence dura plusieurs longues secondes.

Puis Lythra demanda doucement :

— Tu regrettes d’avoir découvert tout ça ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Le vent fit légèrement bouger ses cheveux noirs tandis qu’il observait toujours les archives.

Puis il murmura finalement :

— Je ne sais pas.

Sa gorge bougea légèrement avant qu’il continue.

— Je crois que je regrette surtout de ne plus savoir où finit la vérité et où commence le mensonge.

Lythra sentit immédiatement le poids de cette phrase.

Parce qu’elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire.

Les archives avaient apporté des réponses.

Mais elles avaient aussi ouvert quelque chose de pire :
le doute.

Certaines accusations semblaient absurdes.

D’autres trop précises pour être entièrement inventées.

Et maintenant Vaelith vivait avec cette peur constante de découvrir qu’il avait réellement commis certaines des horreurs décrites dans les documents royaux.

Elle s’approcha légèrement de lui.

Assez pour que leurs épaules se frôlent presque.

— Tu sais une chose au moins.

Il tourna lentement les yeux vers elle.

— Quoi ?

Lythra soutint son regard sans hésiter.

— Arich t’aimait profondément.

Le silence retomba aussitôt.

Mais cette fois, il n’était pas lourd.

Seulement triste.

Vaelith détourna légèrement les yeux vers les fenêtres sombres des archives.

Puis souffla doucement :

— Oui…

Sa voix s’était presque brisée sur le mot.

Ils reprirent finalement leur marche.

Le village s’éveillait lentement autour d’eux maintenant. Les boutiques ouvraient progressivement, des voix résonnaient parfois dans les ruelles voisines, et plusieurs habitants traversaient les places avec des paniers ou des outils sous le bras.

Mais malgré cette vie retrouvée, Lythra sentait toujours quelque chose d’étrange dans l’atmosphère.

Comme si Aurenval retenait son souffle.

Comme si le village savait que quelque chose approchait.

Ils atteignirent finalement les portes extérieures du village peu avant que le soleil ne tente faiblement de traverser les nuages gris.

Au-delà des murs s’étendait la forêt.

Immense.

Silencieuse.

La brume s’accrochait encore entre les arbres, donnant aux premiers sentiers une apparence presque irréelle. Les troncs argentés disparaissaient progressivement dans l’humidité pâle, et de longues racines couvertes de mousse serpentaient à travers le sol noir détrempé.

Lythra s’arrêta quelques secondes pour observer les lieux.

Puis elle tourna légèrement la tête vers Vaelith.

— On y retourne.

Il suivit son regard vers la forêt.

Vers la route menant à la brèche.

Vers Kael.

Selen.

Le reste de son ancien monde.

Puis il hocha lentement la tête.

— Oui.

Mais cette fois, sa voix ne contenait plus seulement de la fatigue.

Lythra y entendit autre chose maintenant.

De l’inquiétude.

Peut-être même un peu de peur.

Parce qu’après les archives, tout allait devenir plus réel encore.

Kael allait arriver.

Les mondes allaient se heurter.

Et plus rien ne pourrait rester caché très longtemps.

La forêt les engloutit progressivement.

D’abord lentement, presque doucement, comme si elle hésitait à les laisser entrer.

Puis complètement.

Les derniers bruits d’Aurenval disparurent derrière eux jusqu’à devenir impossibles à distinguer, remplacés peu à peu par une symphonie étrange et vivante : le bruissement humide des feuilles, le craquement lointain des branches sous le poids d’animaux invisibles, le chant grave de créatures inconnues résonnant quelque part entre les troncs argentés.

Lythra leva lentement les yeux vers la canopée.

Les arbres étaient gigantesques.

Bien plus immenses que ceux des forêts proches de son ancien village. Leurs troncs gris argent semblaient presque métalliques par endroits, parcourus de longues lignes sombres ressemblant à des veines figées dans le bois. Des plantes lumineuses poussaient parfois directement contre l’écorce, diffusant une faible lumière bleu pâle qui contrastait avec les ombres profondes des sous-bois.

L’air lui-même était différent ici.

Plus humide.

Plus dense.

Chargé d’odeurs de mousse, de terre noire, de résine et d’eau froide.

Par moments, une brise légère traversait les arbres et apportait avec elle des parfums inconnus :

  • quelque chose de floral
  • quelque chose de presque sucré
  • puis soudain une odeur plus minérale, semblable à la pierre mouillée après l’orage

Pollen sortit finalement entièrement de son sac avant de grimper maladroitement sur l’épaule de Lythra.

Ses petites tiges cotonneuses frémissaient dans tous les sens tandis qu’il observait les alentours avec fascination.

Puis il éternua brusquement.

Un nuage rose explosa immédiatement dans l’air.

Vaelith soupira sans même tourner la tête.

— Je suis convaincu qu’il prépare activement un attentat biologique.

Lythra eut un petit rire.

— Tu dramatises.

— Cette chose sécrète des spores hallucinogènes lorsqu’elle est heureuse.

— C’est sa manière d’aimer.

Vaelith lança un regard profondément méfiant à Pollen.

— C’est précisément ce qui m’inquiète.

Le petit animal poussa un bruit satisfait avant de disparaître de nouveau dans les cheveux de Lythra.

Le sentier devenait plus étroit à mesure qu’ils avançaient.

Par endroits, les racines immenses des arbres traversaient complètement le sol comme des serpents pétrifiés, forçant parfois Lythra à ralentir pour éviter de trébucher. Des fougères gigantesques bordaient certaines zones du chemin, leurs feuilles couvertes de gouttelettes d’eau qui scintillaient faiblement sous les rayons gris du soleil filtrant à travers les branches.

Puis un bruit attira soudain son attention.

Un froissement léger.

Très proche.

Elle tourna brusquement la tête.

Et aperçut une petite créature dissimulée entre les buissons.

Elle ressemblait vaguement à un cerf.

Mais beaucoup plus fin.

Ses longues pattes noires semblaient presque trop fragiles pour soutenir son corps, et plusieurs lignes lumineuses bleutées parcouraient doucement son pelage sombre. Deux grands yeux argentés observaient silencieusement les voyageurs depuis les fougères.

Lythra ralentit immédiatement.

— Vaelith…

Il tourna légèrement les yeux.

Puis souffla calmement :

— Il ne nous attaquera pas.

La créature inclina légèrement la tête avant de disparaître d’un bond silencieux entre les arbres.

Lythra resta quelques secondes à observer les fougères remuer.

— Tout est différent ici…

Sa voix était presque un murmure.

Vaelith garda les yeux fixés devant eux.

— Oui.

Le silence revint ensuite pendant plusieurs longues minutes.

Mais ce n’était pas un silence inconfortable.

Plutôt celui de deux personnes absorbées par leurs pensées.

Lythra observait constamment les alentours maintenant.

Plus ils avançaient, plus cette forêt lui semblait étrange.

Magnifique.

Mais vivante d’une manière presque dérangeante.

Parfois elle avait réellement l’impression que certains arbres les regardaient passer.

Puis Pollen bondit soudain hors du sac pour courir maladroitement sur le sentier.

— Pollen !

La petite créature ignora totalement l’appel de Lythra avant de disparaître derrière un amas de pierres couvertes de mousse.

Vaelith soupira.

— Il va mourir.

— Arrête.

— Je fais simplement des prédictions réalistes.

Lythra leva les yeux au ciel avant de suivre rapidement Pollen.

Elle le retrouva quelques mètres plus loin, occupé à renifler avec fascination un petit ruisseau translucide serpentant entre les pierres.

L’eau était incroyablement claire.

Presque lumineuse.

De minuscules poissons argentés nageaient lentement contre le courant, leurs écailles reflétant des éclats bleutés étranges.

Lythra s’accroupit près du ruisseau.

L’eau sentait la pierre froide et les plantes humides.

Puis elle releva lentement les yeux vers Vaelith.

Il s’était arrêté un peu plus loin.

Et pour la première fois depuis leur départ des archives,
il semblait légèrement moins tendu.

La forêt adoucissait quelque chose chez lui.

Ou peut-être était-ce simplement l’éloignement progressif d’Aurenval.

Lythra hésita quelques secondes.

Puis demanda doucement :

— Tu peux me parler d’Arich ?

Le changement chez Vaelith fut immédiat.

Pas violent.

Subtil.

Comme si quelque chose venait soudain de tirer doucement sur une cicatrice ancienne.

Il détourna légèrement les yeux vers le courant du ruisseau.

Le silence dura assez longtemps pour que Lythra commence à regretter sa question.

Puis il répondit finalement :

— Il parlait beaucoup trop.

Lythra cligna des yeux.

Vaelith gardait les yeux fixés sur l’eau.

— Tout le temps.

Sa voix était plus calme maintenant.

Plus lointaine aussi.

— Il était incapable de rester silencieux plus de quelques minutes.

Un très léger souffle traversa finalement ses lèvres.

Presque un rire fatigué.

— La première fois que nous nous sommes rencontrés, il a réussi à m’insulter, renverser de l’encre sur mes recherches et voler un de mes livres en moins d’une heure.

Lythra sentit immédiatement un sourire apparaître sur son visage.

— Vraiment ?

Vaelith hocha légèrement la tête.

Puis il finit par s’accroupir lui aussi près du ruisseau.

Le bruit de l’eau glissant entre les pierres accompagna doucement sa voix lorsqu’il reprit.

— Il détestait l’autorité.

Ses doigts effleurèrent distraitement l’eau translucide.

— Et adorait provoquer les professeurs.

Lythra l’observait attentivement maintenant.

Parce que quelque chose de très rare venait d’apparaître sur son visage.

De la douceur.

Une vraie douceur.

Pas l’ironie fatiguée habituelle.

Quelque chose de plus vulnérable.

— Pourtant ils l’aimaient beaucoup malgré tout, continua Vaelith. Il avait cette façon de… rendre les gens moins malheureux autour de lui.

Le silence revint quelques secondes.

Puis il souffla plus bas :

— Même moi.

Lythra sentit doucement sa poitrine se serrer.

Vaelith resta silencieux un moment avant de poursuivre.

— Nous passions presque toutes nos nuits à travailler.

Il releva légèrement les yeux vers les arbres immenses.

— Ou plutôt… moi je travaillais pendant qu’il prétendait travailler avant de commencer à raconter n’importe quoi pendant des heures.

— Quel genre de n’importe quoi ?

Cette fois, un vrai sourire fatigué traversa brièvement son visage.

— Tout.

Sa voix semblait plus légère maintenant.

— Des théories absurdes. Des idées de créatures impossibles. Des critiques interminables sur la nourriture de l’académie.

Lythra eut un petit rire.

— La nourriture devait vraiment être horrible pour mériter des discussions entières.

— Elle ressemblait parfois à des expériences magiques ratées.

Le rire de Lythra résonna doucement entre les arbres.

Et pendant quelques secondes, Vaelith resta simplement à l’écouter.

Puis son regard s’assombrit légèrement de nouveau.

— Il dormait très peu.

Le changement de ton fut immédiat.

La forêt semblait soudain plus silencieuse autour d’eux.

— Parce qu’il était malade ?

Vaelith hocha lentement la tête.

— Au début, personne ne comprenait vraiment ce qu’il avait.

Sa gorge bougea difficilement.

— Puis les médecins du palais ont commencé à parler de dégénérescence vitale.

Le simple terme donna froid à Lythra.

Vaelith observait toujours l’eau du ruisseau.

— Son corps commençait lentement à rejeter sa propre énergie magique.

Le silence revint.

Puis il ajouta plus bas :

— Et il continuait quand même à sourire.

Les mots frappèrent Lythra en plein cœur.

Parce qu’elle imaginait soudain parfaitement Arich :
fatigué
malade
condamné
et pourtant encore capable de rire suffisamment fort pour déranger tout un laboratoire.

Vaelith passa lentement une main contre son visage.

— Il disait toujours que mourir était une perte de temps profondément inconvenante.

Lythra eut un petit rire triste.

Puis elle demanda doucement :

— Et toi ?

Vaelith releva légèrement les yeux vers elle.

— Moi quoi ?

— Comment tu étais à cette époque ?

Le silence dura quelques secondes.

Puis il répondit finalement :

— Beaucoup moins supportable.

— J’en doute.

— Non, vraiment.

Cette fois, elle éclata franchement de rire.

Vaelith secoua lentement la tête.

— Je parlais très peu. Je travaillais constamment. Et je corrigeais les erreurs des autres étudiants sans qu’ils me le demandent.

— Donc tu étais insupportable.

— Exactement.

Lythra continuait de sourire.

Mais intérieurement, quelque chose lui faisait mal.

Parce qu’elle réalisait de plus en plus clairement une chose :

Vaelith n’avait jamais réellement survécu à la mort d’Arich.

Une partie entière de lui semblait être restée coincée dans cette époque.

Dans ces laboratoires.

Dans ces nuits d’étude.

Puis Vaelith murmura soudain :

— Je crois que c’est pour ça que j’ai refusé d’accepter sa mort.

Le silence tomba immédiatement.

La forêt elle-même semblait s’être immobilisée autour d’eux.

Vaelith regardait maintenant sa propre réflexion déformée dans le ruisseau.

— J’avais passé des années à croire que la magie pouvait tout réparer.

Sa voix se fit plus basse.

— Alors quand il est mort…

Il ferma brièvement les yeux.

— Je n’ai pas supporté l’idée qu’il existe une limite que je ne pouvais pas franchir.

Lythra sentit sa gorge se serrer douloureusement.

Parce qu’elle comprenait enfin complètement.

La créature.

Les recherches.

Les seuils.

Tout était né de là.

Du refus désespéré d’abandonner quelqu’un qu’il aimait.

Ils reprirent la route peu après le ruisseau.

Mais quelque chose avait changé dans l’atmosphère de la forêt.

Lythra le sentit presque immédiatement.

Au début, ce ne fut qu’une impression vague, difficile à définir. Les arbres étaient toujours aussi immenses, leurs troncs argentés disparaissant haut dans la brume grise tandis que des plantes lumineuses continuaient de luire faiblement entre les racines noires. Le vent faisait encore bruisser les feuilles humides au-dessus d’eux, transportant des odeurs de mousse, de terre détrempée et de résine froide.

Et pourtant…

La forêt semblait plus attentive maintenant.

Comme si quelque chose s’était réveillé entre les arbres.

Pollen le sentit lui aussi.

La petite créature, qui jusque-là alternait entre sommeil et exploration maladroite depuis son sac de transport, demeurait maintenant parfaitement immobile. Ses longues tiges cotonneuses frémissaient nerveusement, et ses grands yeux noirs observaient constamment les profondeurs du sous-bois.

Vaelith marchait quelques pas devant Lythra.

Silencieux.

Mais pas calmement silencieux.

Son regard balayait régulièrement les alentours maintenant, attentif au moindre bruit, au moindre mouvement entre les fougères géantes et les troncs couverts de mousse.

Le sentier s’enfonçait progressivement dans une partie plus dense de la forêt. Les branches s’entremêlaient si haut au-dessus d’eux que la lumière du ciel peinait parfois à atteindre le sol, plongeant certaines zones dans une pénombre humide presque irréelle.

Puis Pollen poussa soudain un petit bruit étouffé.

Vaelith s’arrêta immédiatement.

Lythra sentit aussitôt son ventre se nouer.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Il regardait quelque chose au sol.

Lythra s’approcha lentement.

Puis elle le vit à son tour.

Une tâche noire.

Petite.

À peine visible contre la terre sombre du sentier.

Mais ce n’était pas de la boue.

Le liquide était beaucoup trop épais.

Trop sombre.

Et surtout, il semblait presque absorber la lumière autour de lui.

Vaelith s’accroupit lentement devant la tâche noire.

Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.

Parce qu’elle connaissait cette couleur.

Ce noir huileux.

Cette matière trop dense.

La créature.

Le simple souvenir de la chair mouvante et des membres désynchronisés lui donna un frisson glacé.

Pollen poussa un second petit bruit nerveux.

Vaelith tendit lentement deux doigts vers la substance.

— Ne touche pas ça, murmura immédiatement Lythra.

Mais il l’effleura déjà.

Le liquide s’étira légèrement entre ses doigts avant de retomber lourdement au sol.

Puis quelque chose changea dans son expression.

Pas de peur.

Pas encore.

De la surprise.

Une vraie surprise.

Il frotta lentement la substance entre ses doigts avant de froncer les sourcils.

— C’est étrange…

Lythra s’approcha davantage malgré elle.

Une odeur métallique flottait autour de la tâche noire.

Mais moins forte que dans ses souvenirs.

Quelque chose semblait différent.

Vaelith observa encore quelques secondes le liquide avant de murmurer :

— Ce n’est plus pareil.

Le silence retomba immédiatement entre eux.

Lythra sentit son cœur ralentir légèrement.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Vaelith resta accroupi.

Son regard était devenu extrêmement concentré maintenant.

Comme un chercheur observant un phénomène impossible.

— Le sang…

Il releva légèrement les yeux vers elle.

— Il perd certaines propriétés.

Un frisson remonta lentement le long du dos de Lythra.

— “Certaines propriétés” ?

Vaelith hésita quelques secondes avant de répondre.

— Avant… il réagissait constamment à la magie autour de lui.

Ses doigts observaient encore la substance noire.

— Il était instable. Presque vivant.

Le vent traversa doucement les arbres au-dessus d’eux.

Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer davantage.

Parce qu’elle comprenait maintenant ce qui le perturbait autant.

Le noir du liquide changeait lentement.

Pas vers la décomposition.

Vers quelque chose de plus naturel.

Plus organique.

Le noir huileux perdait progressivement ses reflets surnaturels pour devenir plus sombrement brun, comme du véritable sang séché.

Vaelith fixa longtemps la transformation avant de murmurer :

— Ça ne devrait pas arriver.

Sa voix était basse.

Troublée.

— Pourquoi ?

Le silence dura plusieurs secondes.

Puis il répondit finalement :

— Parce qu’elle aurait dû continuer à évoluer.

Le mot résonna étrangement dans la forêt.

Évoluer.

Pas survivre.

Pas mourir.

Évoluer.

Comme si la créature n’avait jamais été quelque chose de stable.

Vaelith se releva lentement.

Ses doigts restaient légèrement tachés de noir brunâtre maintenant.

Et plus Lythra observait son visage, plus elle comprenait qu’il ne s’attendait absolument pas à cela.

Ils avancèrent encore un peu.

Plus prudemment désormais.

Et rapidement, d’autres traces apparurent.

Jamais énormes.

Jamais évidentes.

Seulement :

  • quelques gouttes sombres sur une pierre
  • une trainée noirâtre contre une racine
  • des morceaux de peau translucide accrochés aux fougères

Mais là aussi, quelque chose changeait.

La peau n’avait plus cet aspect totalement irréel qu’elle possédait autrefois.

Les veines noires bougeant sous la surface semblaient plus lentes.

Plus faibles.

Et surtout :
la matière paraissait légèrement plus… humaine.

Cette pensée donna immédiatement froid à Lythra.

Ils atteignirent finalement une petite clairière étroite où la lumière traversait davantage les arbres.

Et là, Vaelith s’arrêta brusquement.

Lythra suivit immédiatement son regard.

Un morceau de chair était accroché contre une pierre couverte de mousse.

Beaucoup plus gros que les précédents.

Le souffle de Lythra se coupa aussitôt.

La matière bougeait encore légèrement.

Pas violemment.

De petites contractions irrégulières parcouraient parfois la chair translucide, comme si quelque chose circulait encore à l’intérieur.

Mais ce n’était pas le plus dérangeant.

Le plus dérangeant…

C’était qu’elle semblait plus stable.

Plus cohérente.

Les formes autrefois totalement chaotiques paraissaient maintenant presque anatomiques.

Comme si la créature corrigeait lentement sa propre monstruosité.

Vaelith s’approcha très lentement.

Son regard ne quittait pas la chair mouvante.

Puis il murmura presque pour lui-même :

— Non…

Lythra sentit immédiatement son ventre se serrer.

— Quoi ?

Vaelith resta silencieux quelques secondes.

Puis répondit finalement :

— Elle s’adapte.

Le vent sembla soudain beaucoup plus froid autour d’eux.

Pollen se tassa immédiatement au fond de son sac.

Lythra sentit son cœur battre plus vite maintenant.

— Tu veux dire quoi par “s’adapte” ?

Vaelith observait toujours la chair.

Et lorsqu’il parla de nouveau—
sa voix était profondément troublée.

— Le sang devient moins surnaturel.

Ses yeux glissèrent vers les traces brunâtres autour de la pierre.

— Comme si elle apprenait à stabiliser sa propre matière.

Le silence explosa autour d’eux.

Lythra tourna immédiatement la tête vers les arbres.

La forêt paraissait soudain immense.

Étouffante.

Quelque chose craqua au loin.

Puis plus rien.

Vaelith continua plus bas :

— Elle ne se décompose pas.

Sa gorge bougea difficilement.

— Elle devient plus… viable.

Le mot glaça immédiatement Lythra.

Parce qu’elle comprit enfin ce qui l’effrayait autant.

La créature n’était pas en train de mourir.

Elle était peut-être en train de devenir réelle.

Vaelith recula finalement d’un pas.

Très lentement.

Comme si même lui ne savait plus quoi penser de ce qu’il avait créé.

Puis il murmura faiblement :

— Je ne comprends plus ce qu’elle est devenue.

Le reste de l’après-midi devint plus lourd après leur découverte.

Pas seulement à cause des traces.

À cause du silence.

Même la forêt semblait différente maintenant.

Les arbres argentés continuaient de se dresser tout autour d’eux comme d’immenses silhouettes anciennes, leurs branches disparaissant dans la brume pâle suspendue au-dessus des sous-bois, mais quelque chose dans l’atmosphère paraissait tendu. Les chants d’animaux s’étaient espacés. Le vent lui-même semblait circuler moins librement entre les troncs gigantesques.

Et surtout, Lythra n’arrivait plus à arrêter de penser aux mots de Vaelith.

Elle devient plus viable.

Cette phrase lui restait collée à l’esprit comme une présence glacée.

Pollen refusait maintenant de quitter son sac de transport. Seule sa petite tête dépassait parfois timidement de l’ouverture avant qu’il ne disparaisse aussitôt de nouveau à l’intérieur au moindre bruit.

Vaelith, lui, était redevenu extrêmement silencieux.

Pas absent comme après les archives.

Concentré.

Trop concentré.

Il observait régulièrement les arbres autour d’eux, le sol, les traces presque invisibles laissées par la créature, comme s’il essayait désespérément de résoudre un problème devenu beaucoup plus grave qu’il ne l’avait imaginé.

Puis finalement, après plusieurs longues minutes de marche, Lythra brisa le silence.

— Tu me fais peur quand tu réfléchis comme ça.

Vaelith tourna légèrement les yeux vers elle.

— Comme quoi ?

— Comme si tu étais en train de comprendre quelque chose de terrible.

Le silence retomba quelques secondes.

Puis il souffla faiblement :

— Peut-être que c’est le cas.

Le sentier descendait maintenant lentement vers une zone plus humide de la forêt. Des racines immenses traversaient le sol noir détrempé, et plusieurs petits cours d’eau translucides serpentaient entre les pierres couvertes de mousse.

L’odeur changeait aussi.

L’air sentait davantage l’eau stagnante, les plantes humides et cette légère odeur métallique qui apparaissait parfois depuis qu’ils avaient commencé à trouver les traces de la créature.

Lythra finit par ralentir légèrement.

Puis demanda doucement :

— Tu peux m’expliquer ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Il contourna lentement une racine avant de s’arrêter près d’un arbre gigantesque dont l’écorce argentée était parcourue de lignes noires semblables à des cicatrices.

Puis il leva finalement les yeux vers elle.

— Quand j’ai créé cette chose…

Sa gorge bougea légèrement.

Même après tout ce temps, il semblait toujours avoir du mal à prononcer ces mots.

— Elle n’était pas stable.

Lythra resta silencieuse.

Alors il continua.

— Elle n’aurait jamais dû survivre aussi longtemps.

Le vent traversa doucement les branches au-dessus d’eux.

Vaelith observait maintenant le sol humide devant lui.

— Son corps était… incomplet.

Sa voix se fit plus basse.

— Les seuils lui avaient donné de la vitalité mais pas une vraie cohérence biologique.

Lythra sentit immédiatement un frisson remonter le long de son dos.

Elle revoyait encore la créature dans les ruines :

Puis elle murmura :

— Mais maintenant… ?

Vaelith leva lentement les yeux vers les arbres.

Et ce qu’elle vit dans son regard lui serra immédiatement la poitrine.

De la peur.

Une vraie peur scientifique.

— Maintenant elle change.

Le silence retomba lourdement.

— Ce sang… cette chair…

Il passa lentement une main contre son visage.

— Ça ne devrait pas devenir plus humain.

Lythra sentit son ventre se nouer.

— Tu crois qu’elle apprend ?

Vaelith hésita.

Puis hocha lentement la tête.

— Peut-être.

Cette réponse glaça immédiatement l’atmosphère autour d’eux.

Même les bruits de la forêt semblaient plus lointains maintenant.

Lythra croisa légèrement les bras contre elle-même.

— Mais… comment ?

Vaelith resta silencieux plusieurs secondes avant de répondre.

— Les seuils transforment.

Sa voix semblait presque absente maintenant.

Comme s’il réfléchissait en même temps qu’il parlait.

— Ils réagissent aux émotions. À la mémoire. À la magie. À la vitalité.

Son regard se perdit légèrement dans la brume entre les arbres.

— Et cette chose… possède probablement des fragments de moi. D’Arich. Peut-être même de la brèche elle-même.

Le simple fait d’entendre le prénom d’Arich dans cette discussion donna immédiatement un goût amer à Lythra.

Parce qu’elle comprenait enfin quelque chose d’horrible.

La créature n’était pas seulement une erreur magique.

C’était un mélange impossible :

  • de deuil
  • d’amour
  • de magie interdite
  • et de seuils instables

Un être né d’une douleur trop grande pour accepter la mort.

Vaelith reprit plus bas :

— Au départ, je pensais qu’elle essayait seulement de survivre.

Le vent fit légèrement bouger ses cheveux noirs.

— Mais maintenant…

Il s’interrompit.

Lythra sentit aussitôt son cœur accélérer.

— Maintenant quoi ?

Le silence dura quelques secondes supplémentaires.

Puis il répondit enfin :

— J’ai l’impression qu’elle essaie de devenir quelqu’un.

Le froid sembla traverser tout le corps de Lythra.

Parce qu’elle comprit immédiatement ce qu’il voulait dire.

Les changements biologiques.

Le sang plus stable.

La chair plus cohérente.

Comme si la créature corrigeait lentement sa propre monstruosité.

Elle regarda instinctivement autour d’elle.

La forêt paraissait soudain beaucoup trop vaste.

Beaucoup trop silencieuse.

Puis elle murmura :

— Tu crois qu’elle veut devenir Arich ?

Vaelith se figea immédiatement.

Le silence devint immense.

Puis il détourna lentement les yeux.

Et cela suffit à répondre.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

— Par les anciens…

Vaelith ferma brièvement les yeux.

— Je ne sais pas.

Sa voix semblait fatiguée maintenant.

Profondément fatiguée.

— Peut-être qu’elle essaie simplement de combler ce qui lui manque.

Le silence retomba encore.

Puis Lythra demanda doucement :

— Et si elle y arrivait ?

Vaelith releva lentement les yeux vers elle.

Et cette fois—
elle vit quelque chose de terrible dans son regard.

Pas seulement de la peur.

De la culpabilité.

— Alors ce serait probablement ma pire erreur.

Le vent traversa brutalement les arbres à cet instant précis.

Les branches immenses frémirent au-dessus d’eux.

Et quelque part au loin, quelque chose poussa un cri.

Un son étrange.

Humide.

Trop humain pour être un animal.

Pollen se tassa immédiatement au fond de son sac.

Lythra sentit tout son corps se tendre.

— Tu as entendu ça… ?

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Il observait les profondeurs sombres de la forêt.

Puis murmura finalement :

— Oui.

Le silence revint.

Pesant.

Vivace.

Puis Lythra s’approcha lentement de lui.

Assez pour que leurs épaules se touchent légèrement.

— On va régler ça.

Vaelith eut un faible souffle sans joie.

— Tu dis ça avec beaucoup trop de confiance.

— Quelqu’un doit compenser ton pessimisme maladif.

Le coin de sa bouche bougea légèrement.

Très légèrement.

Puis son regard retomba vers les profondeurs obscures de la forêt.

— Je ne veux pas lui faire de mal.

La phrase surprit immédiatement Lythra.

Elle tourna la tête vers lui.

Vaelith gardait les yeux fixés vers les arbres.

Sa voix se fit plus basse encore :

— Même maintenant.

Le silence se referma doucement autour d’eux.

Et Lythra comprit alors quelque chose de profondément triste.

Une partie de Vaelith continuait probablement de voir la créature comme la dernière trace d’Arich encore présente dans ce monde.

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