Chapitre 20
Le silence retomba lentement après le cri.
Un silence lourd.
Vivace.
Comme si la forêt entière s’était immobilisée pour écouter leur respiration.
Lythra restait près de Vaelith maintenant, suffisamment proche pour sentir encore la chaleur diffuse de son épaule contre la sienne malgré l’air froid et humide des sous-bois. Pollen refusait complètement de ressortir de son sac, et même les arbres semblaient plus sombres depuis qu’ils avaient commencé à trouver les traces de la créature.
Vaelith n’avait plus parlé depuis plusieurs minutes.
Mais quelque chose chez lui changeait progressivement.
Lythra le voyait.
Dans sa façon de regarder les alentours.
Dans cette tension étrange qui semblait avoir envahi tout son corps.
Comme si une idée était en train de naître dans son esprit sans qu’il sache encore comment l’expliquer.
Ils continuaient d’avancer lentement à travers la forêt lorsque Vaelith s’arrêta soudainement.
Complètement.
Lythra manqua presque de lui rentrer dedans.
— Vaelith ?
Il ne répondit pas immédiatement.
Son regard était fixé droit devant lui, perdu quelque part entre les troncs gris et la brume pâle glissant entre les racines.
Puis il murmura finalement :
— Non…
Lythra sentit aussitôt son ventre se nouer.
— Quoi ?
Cette fois, Vaelith tourna lentement les yeux vers elle.
Et elle vit immédiatement que quelque chose le troublait profondément.
Pas comme les archives.
Pas comme la créature.
Quelque chose de plus instinctif.
Plus difficile à expliquer.
— Il faut qu’on fasse un détour.
Le vent traversa doucement les branches au-dessus d’eux.
Lythra fronça légèrement les sourcils.
— Un détour où ?
Le silence dura quelques secondes.
Puis Vaelith répondit finalement :
— Aux zones funéraires.
Le mot sembla immédiatement alourdir l’air autour d’eux.
Lythra sentit un frisson remonter le long de son dos.
— Les… zones funéraires ?
Vaelith hocha lentement la tête.
Son regard s’était de nouveau perdu vers les profondeurs de la forêt.
— Là où repose Arich.
Le souffle de Lythra ralentit immédiatement.
Pendant quelques secondes, elle ne répondit pas.
Parce qu’elle comprit aussitôt ce que cela signifiait.
Si Arich avait réellement été enterré dans cette région…
Et si la créature évoluait…
Alors l’idée devenait immédiatement terrifiante.
Le silence entre eux sembla devenir plus dense encore.
Puis Lythra demanda doucement :
— Pourquoi ?
Vaelith passa lentement une main contre son visage.
Et ce simple geste suffisait à montrer à quel point lui-même ne comprenait pas totalement ce qu’il ressentait.
— Je ne sais pas exactement.
Sa voix était basse maintenant.
Presque lointaine.
— Mais depuis qu’on a trouvé ces traces…
Il hésita.
Comme s’il cherchait les bons mots.
— J’ai une drôle d’intuition.
Le vent fit légèrement frissonner les hautes fougères autour d’eux.
Lythra observa longuement Vaelith sans parler.
Puis elle remarqua quelque chose.
Il avait peur.
Pas une peur violente.
Pas immédiate.
Quelque chose de plus profond.
Comme si une partie de lui savait déjà ce qu’ils risquaient de découvrir.
— Tu crois qu’elle est allée là-bas.
Ce n’était pas vraiment une question.
Vaelith resta silencieux plusieurs longues secondes.
Puis répondit finalement :
— Je crois qu’elle cherche quelque chose.
Lythra sentit immédiatement son cœur battre plus vite.
La forêt paraissait soudain immense autour d’eux.
Oppressante.
Les arbres argentés se dressaient dans la brume comme des silhouettes figées observant silencieusement leur conversation.
Puis elle demanda plus bas :
— Tu crois qu’elle se souvient d’Arich ?
Vaelith se figea légèrement.
Et ce simple silence fut presque plus inquiétant qu’une réponse.
Il détourna lentement les yeux vers le sol humide.
— Je n’en sais rien.
Sa gorge bougea difficilement.
— Mais si elle possède réellement des fragments de lui…
Le reste de la phrase mourut dans sa bouche.
Parce qu’ils comprenaient tous les deux la suite.
Alors peut-être que la créature n’était pas seulement en train d’évoluer biologiquement.
Peut-être qu’elle était attirée par quelque chose.
Par quelqu’un.
Lythra sentit un froid étrange lui traverser la poitrine.
Puis elle inspira lentement avant de hocher la tête.
— D’accord.
Vaelith releva légèrement les yeux vers elle.
Comme surpris qu’elle accepte aussi vite.
— Tu es sûre ?
Lythra eut un faible souffle.
— Non.
Sa réponse arracha presque un minuscule sourire fatigué à Vaelith.
Puis elle continua plus sérieusement :
— Mais si quelque chose se passe là-bas, je préfère qu’on le découvre maintenant.
Le silence retomba.
Puis Vaelith acquiesça finalement lentement.
Ils quittèrent alors le sentier principal.
Très progressivement, la forêt changea autour d’eux.
Les arbres devenaient plus anciens.
Plus immenses.
Leurs troncs tordus semblaient parfois fusionner entre eux comme si les racines avaient fini par engloutir les limites naturelles des végétaux. La mousse recouvrait presque entièrement certaines pierres, et plusieurs statues anciennes apparaissaient parfois entre les fougères :
- silhouettes effacées par le temps
- visages brisés
- inscriptions devenues illisibles
L’air devenait plus froid aussi.
Et étrangement silencieux.
Même les animaux semblaient éviter cette partie des bois.
Le sol s’élevait progressivement sous leurs pieds tandis qu’ils traversaient une colline couverte de racines noires et de fleurs blanches fanées.
Puis Lythra remarqua quelque chose.
Des rubans.
Accrochés aux branches.
Des dizaines de longs tissus pâles flottant doucement dans le vent.
Certains étaient récents.
D’autres presque entièrement déchirés par le temps.
Elle ralentit légèrement.
— C’est…?
— Les zones funéraires commencent ici, répondit Vaelith calmement.
Sa voix semblait différente maintenant.
Plus basse.
Plus lourde.
Comme si chaque pas le rapprochait d’un souvenir qu’il n’était pas certain de vouloir retrouver.
Pollen refusait désormais complètement de sortir de son sac.
Lythra sentait même la petite créature trembler légèrement contre sa hanche.
Puis le vent changea brusquement de direction.
Et une odeur traversa la forêt.
Humide.
Métallique.
Le souffle de Lythra se coupa immédiatement.
Vaelith s’arrêta lui aussi.
Le silence autour d’eux devint absolu.
Puis très lentement, ils tournèrent les yeux vers les profondeurs des arbres.
Les zones funéraires commencèrent sans véritable frontière.
Il n’y eut pas de grande arche, pas de portail de pierre, pas de mur séparant brutalement la forêt des morts de celle des vivants. Seulement un changement progressif, presque imperceptible au début, dans la couleur de la lumière, dans le silence des arbres, dans la manière dont le sol semblait absorber leurs pas au lieu de les accompagner. Les troncs argentés devinrent plus pâles, leurs écorces presque blanches, striées de fines nervures grises qui descendaient jusqu’aux racines comme des larmes figées. Les feuilles, suspendues très haut au-dessus d’eux, avaient perdu leur éclat cyan pour prendre une transparence laiteuse ; lorsque le vent passait à travers elles, elles ne bruissaient pas vraiment, elles tintaient, très faiblement, comme si la forêt entière était faite de verre mince.
Lythra ralentit malgré elle.
L’air avait changé, lui aussi.
Il sentait moins la résine et la mousse, davantage la pierre humide, les fleurs séchées, la cire ancienne, et quelque chose de froid, de presque minéral, qui lui donna l’impression de respirer à l’intérieur d’un sanctuaire oublié. De longs rubans de tissu pâle pendaient aux branches basses, certains encore blancs, d’autres jaunis par les saisons, effilochés par le vent, couverts de gouttes d’eau qui brillaient comme des perles ternes. Par endroits, de petites cloches funéraires étaient attachées aux rameaux, si fines qu’un simple souffle suffisait à les faire vibrer, produisant des notes discrètes, isolées, qui semblaient venir de très loin.
Pollen ne bougeait plus dans son sac.
Seule sa petite tête rose dépassait encore à peine de l’ouverture, mais ses yeux noirs étaient grands ouverts, fixés sur les arbres blancs comme s’il comprenait instinctivement qu’il ne fallait pas éternuer, pas couiner, pas déranger le calme de cet endroit.
Vaelith, lui, s’était refermé.
Pas de manière brutale, mais profondément. Sa posture avait changé dès les premiers rubans aperçus entre les branches. Il marchait plus lentement, le regard fixé sur le sentier envahi de mousse pâle, et Lythra comprit qu’il ne se contentait pas de traverser un lieu funéraire : il revenait vers un souvenir qu’il avait passé deux mille ans à ne pas pouvoir regarder en face.
Le sol descendit doucement entre deux rangées de pierres dressées. Certaines n’étaient plus que des fragments de stèles couvertes de mousse lumineuse, d’autres portaient encore des noms presque effacés, rongés par le temps, mais toutes semblaient orientées vers le cœur de la forêt blanche. Entre elles, de minces filets d’eau noire stagnaient dans des creux naturels, reflétant les feuilles translucides au-dessus d’eux sans jamais renvoyer le ciel.
Lythra frissonna.
— C’est magnifique, murmura-t-elle.
Vaelith ne répondit pas tout de suite.
Son regard glissa lentement sur les tombes, les rubans, les cloches, les statues dont les visages avaient été lissés par les siècles.
— C’était censé l’être.
Sa voix était basse, comme si parler trop fort aurait été une insulte.
— Les anciens pensaient que les morts ne devaient pas être enfermés dans la pierre. Ils devaient reposer là où le vent pouvait encore leur parler.
Lythra tourna légèrement la tête vers lui.
— Et les cloches ?
Une note très faible vibra au-dessus d’eux, comme pour répondre à sa question.
Vaelith leva les yeux vers les branches.
— Pour que les vivants sachent quand ils reviennent penser aux morts.
Un silence suivit.
Puis il ajouta, avec une ombre de fatigue plus douce :
— Arich trouvait ça ridicule.
Lythra sentit son cœur se serrer.
— Pourquoi ?
Vaelith resta immobile quelques secondes devant une vieille stèle à moitié engloutie par les racines.
— Il disait qu’un mort n’avait pas besoin d’un tintement pour savoir qu’on pensait à lui. Que si quelqu’un l’oubliait, une cloche n’y changerait rien, et que si quelqu’un ne l’oubliait pas, le vent n’avait pas besoin de lui rappeler.
Un souffle presque amusé passa dans sa voix, mais il disparut aussitôt.
— Il détestait les cérémonies funéraires. Trop longues. Trop solennelles. Trop pleines de gens qui découvraient soudain qu’ils avaient aimé quelqu’un une fois qu’il était déjà trop tard.
Lythra baissa les yeux vers les tombes.
Les mots d’Arich, même rapportés par Vaelith, avaient quelque chose de vivant. Mordant. Présent. Et cela rendait l’endroit plus douloureux encore.
— Il avait l’air insupportable, dit-elle doucement.
Cette fois, un vrai petit souffle échappa à Vaelith.
— Il l’était.
Il reprit la marche.
Lythra le suivit sans rien ajouter. Elle sentait que chaque parole sur Arich ouvrait quelque chose, mais elle sentait aussi que l’ouverture pouvait faire mal si elle forçait trop vite. Alors elle se contenta d’avancer à ses côtés, de respirer l’odeur froide des fleurs blanches fanées, d’écouter les cloches minuscules suspendues aux branches, et d’observer la manière dont Vaelith ralentissait davantage à mesure qu’ils approchaient du centre des zones funéraires.
Les tombes devinrent plus anciennes.
Plus espacées aussi.
Certaines étaient entourées de cercles de pierres, d’autres recouvertes de tissus très fins, presque transparents, qui flottaient dans le vent sans jamais se détacher complètement du sol. Des fleurs blanches poussaient partout ici, avec des pétales épais et pâles qui semblaient ne jamais vraiment faner, mais beaucoup portaient des taches brunes sur leurs bords, comme si quelque chose avait récemment corrompu leur éclat.
Vaelith s’arrêta soudain.
Lythra sentit son propre souffle ralentir.
Devant eux, entre deux arbres blancs aux troncs torsadés, se trouvait une tombe plus basse que les autres.
Simple.
Presque modeste.
Une pierre grise, fissurée sur un côté, recouverte de mousse lumineuse et de longues traînées de lichen argenté. Les rubans accrochés aux branches au-dessus étaient si vieux qu’ils ne ressemblaient plus qu’à des lambeaux pâles, tremblant faiblement dans l’air froid. Des symboles de magie avaient été gravés tout autour de la pierre, mais beaucoup étaient effacés, comme si le temps avait lui-même voulu les rendre illisibles.
Vaelith ne bougea plus.
Longtemps.
Lythra n’eut pas besoin de demander.
Elle sut.
La tombe d’Arich.
Elle s’approcha seulement d’un pas, puis s’arrêta, laissant Vaelith avancer seul s’il le voulait. Il ne le fit pas immédiatement. Ses yeux restaient fixés sur le nom presque effacé, et Lythra vit sa gorge bouger difficilement avant qu’il ne finisse par murmurer :
— Arich Veylan.
Le nom semblait étrange dans sa bouche.
Pas parce qu’il ne l’avait jamais prononcé.
Mais parce qu’il le retrouvait ici.
Sur une pierre.
Vaelith fit enfin un pas.
Puis un autre.
Et Lythra sentit son cœur se serrer en voyant à quel point ce simple mouvement lui coûtait. Il s’agenouilla lentement devant la tombe, mais sans la toucher d’abord. Ses mains restèrent suspendues quelques secondes au-dessus de la pierre, comme s’il n’était pas certain d’en avoir le droit.
Puis ses doigts effleurèrent le nom.
La cloche la plus proche tinta doucement.
Vaelith ferma les yeux.
Lythra détourna légèrement le regard, non par gêne, mais par respect. Elle observa les alentours pour lui laisser ce silence. Et c’est là qu’elle remarqua les traces.
D’abord, elle crut que la terre avait simplement été déplacée par la pluie ou par les racines. Mais non. Autour de la tombe, la mousse lumineuse avait été arrachée à plusieurs endroits. La terre noire était remuée, creusée en sillons maladroits, comme si des mains trop peu sûres de leur propre forme avaient tenté d’écarter le sol avant d’abandonner.
Son ventre se noua immédiatement.
— Vaelith…
Il ouvrit les yeux.
Puis suivit son regard.
Son visage changea aussitôt.
Toute la douleur silencieuse qui l’occupait se tendit d’un coup en vigilance glacée. Il se redressa légèrement, examinant la terre autour de la pierre, les racines, les fleurs écrasées, les lambeaux de mousse arrachés.
Lythra s’approcha enfin.
— Quelqu’un est venu ici.
Vaelith ne répondit pas.
Il posa deux doigts dans la terre remuée, la frotta lentement, puis son regard se fixa sur quelque chose près d’une racine.
Une trace sombre.
Noir brunâtre.
Le souffle de Lythra se bloqua.
— Encore…
Le sang avait cette apparence troublante qu’ils avaient vue plus tôt : toujours sombre, encore trop dense pour être totalement ordinaire, mais moins irréel, moins huileux, presque en train de devenir organique. À côté, un petit lambeau de peau translucide était accroché à une fleur écrasée. La matière ne bougeait presque plus, mais elle ne semblait pas morte. Elle avait une texture stable, dérangeante, comme un morceau de corps qui aurait enfin appris à ressembler à de la chair sans y parvenir entièrement.
Vaelith resta immobile très longtemps.
Puis il murmura :
— Elle est venue ici.
Lythra sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Pour Arich ?
Le silence fut une réponse avant même que Vaelith parle.
— Je crois.
Il se pencha vers la tombe, examinant la terre plus attentivement. Elle n’était pas ouverte. Pas complètement. Le corps d’Arich reposait toujours là, du moins rien n’indiquait qu’il avait été retiré. Et cette constatation, au lieu de rassurer Lythra, la troubla encore davantage.
Parce que cela voulait dire que la créature ne cherchait pas simplement un corps.
Elle cherchait autre chose.
Une trace.
Un nom.
Un manque.
Vaelith posa lentement sa main sur la pierre fissurée.
Ses doigts étaient très pâles contre la mousse lumineuse.
— Elle ne sait pas ce qu’elle cherche, murmura-t-il.
Sa voix tremblait à peine.
Mais Lythra l’entendit.
— Elle ressent seulement qu’il manque quelque chose.
Lythra resta silencieuse.
Puis, très doucement :
— Comme toi.
Vaelith ferma les yeux.
La phrase ne l’accusa pas.
Elle le rejoignit.
Et c’était probablement pire.
Le vent traversa les branches blanches au-dessus d’eux. Les cloches tintèrent doucement, plusieurs à la fois, formant une musique fragile autour de la tombe d’Arich.
Lythra regarda les traces de sang brun noir, la terre remuée, les morceaux de chair presque humains, et sentit un malaise immense lui serrer la gorge.
La créature était venue jusqu’ici.
Elle avait trouvé la tombe.
Elle avait essayé de comprendre.
Et quelque part dans la forêt blanche, peut-être proche, peut-être déjà loin, elle continuait d’apprendre à exister avec des fragments d’un mort en elle.
Vaelith rouvrit les yeux.
Et dans son regard, Lythra vit que quelque chose venait de changer.
Pas une réponse.
Pas encore.
Mais une certitude terrible.
La créature ne fuyait pas seulement.
Elle cherchait.
Et ce qu’elle cherchait portait le nom d’Arich.
Le vent s’arrêta.
Pas progressivement.
Brutalement.
Comme si la forêt entière venait soudain de retenir sa respiration.
Les longues bandes de tissu suspendues aux branches cessèrent de bouger. Les petites cloches funéraires se figèrent dans un silence irréel. Même l’eau noire stagnante entre les pierres sembla devenir parfaitement immobile.
Lythra le sentit immédiatement.
Quelque chose approchait.
Pas un animal.
Pas un voyageur.
Quelque chose de beaucoup plus étrange.
Vaelith s’était déjà redressé devant la tombe d’Arich. Son regard balayait lentement les arbres blancs entourant la clairière funéraire tandis que ses doigts restaient légèrement crispés contre le tissu sombre de ses manches.
Pollen poussa un bruit minuscule dans son sac avant de s’enfoncer encore davantage à l’intérieur.
Puis, un bruit humide résonna quelque part entre les troncs.
Lythra sentit aussitôt son cœur accélérer.
Le son recommença.
Lent.
Irrégulier.
Comme des pas désynchronisés traversant la mousse détrempée.
Vaelith fit instinctivement un pas devant elle.
Pas brutalement.
Naturellement.
Comme si son corps avait déjà choisi de la protéger avant même qu’il n’ait réfléchi.
Les arbres blancs semblaient beaucoup trop nombreux maintenant.
Trop serrés.
Les ombres entre les troncs paraissaient plus épaisses que quelques secondes auparavant, et Lythra sentit sa gorge se nouer lorsqu’une silhouette déformée apparut finalement dans la brume.
La créature.
Elle avançait lentement.
Beaucoup plus lentement que lors de leurs précédentes rencontres.
Et immédiatement, Lythra comprit ce qui avait changé.
Elle était toujours horrible.
Toujours profondément dérangeante.
Son corps restait asymétrique, composé de chair mouvante incapable de choisir une forme totalement stable. L’un de ses bras semblait légèrement trop long, tandis que l’autre se contractait parfois dans des spasmes irréguliers. Son œil creux béant traversait encore son visage comme une blessure impossible, et sa bouche demeurait trop ouverte, trop large, incapable de se refermer complètement.
Mais malgré tout cela, elle paraissait plus cohérente.
La chair ne coulait plus comme avant.
Les mouvements étaient moins chaotiques.
Comme si son corps apprenait progressivement à tenir ensemble.
Et c’était infiniment plus inquiétant.
Lythra sentit Vaelith se tendre légèrement devant elle.
Mais la créature n’attaqua pas.
Elle ne les regarda presque même pas au début.
Son attention semblait entièrement attirée par la tombe d’Arich.
Le silence autour d’eux devenait presque insupportable.
La créature avança encore.
Ses pas produisaient des sons humides contre la mousse blanche du sol, et parfois des fragments brunâtres tombaient encore de son corps avant de se stabiliser lentement dans la terre.
Puis elle s’arrêta finalement devant la pierre funéraire.
Très lentement, elle s’agenouilla.
Le souffle de Lythra se coupa immédiatement.
La scène paraissait irréelle.
Cette chose impossible, née du deuil, de la magie et des seuils…
agenouillée devant une tombe dans une forêt blanche silencieuse.
La créature leva lentement une main tremblante vers la pierre fissurée.
Ses doigts déformés effleurèrent maladroitement le nom presque effacé.
Arich Veylan.
Et lorsqu’elle parla, la voix qui sortit de sa gorge brisée était si faible que Lythra eut d’abord l’impression de l’avoir imaginée.
— Pas… là…
Le son était horrible.
Comme plusieurs voix tentant de parler ensemble sans réussir à se synchroniser correctement.
Mais il y avait autre chose dedans maintenant.
Quelque chose de plus humain.
Une émotion.
Le silence explosa autour d’eux.
Vaelith ne bougeait plus.
Complètement figé.
La créature toucha de nouveau la pierre.
Puis murmura encore, plus difficilement :
— Pourquoi… vide…
Sa tête se pencha légèrement sur le côté.
Comme un enfant incapable de comprendre quelque chose de simple.
Lythra sentit sa gorge se serrer douloureusement.
Parce que cette chose souffrait.
Réellement.
Et c’était presque pire que son apparence monstrueuse.
La créature resta immobile plusieurs longues secondes devant la tombe.
Puis lentement…
Très lentement…
elle tourna finalement son visage déformé vers Vaelith.
Le monde sembla se contracter.
Lythra sentit immédiatement la respiration de Vaelith se bloquer.
Parce que quelque chose venait de traverser le regard creux de la créature.
De la reconnaissance.
Pas complète.
Pas stable.
Mais réelle.
La créature l’observa longuement.
Puis sa bouche béante se contracta maladroitement.
Comme si elle essayait de se souvenir de la manière correcte de parler.
Et finalement, dans un murmure cassé, elle prononça :
— Tu… réfléchis… trop…
Le temps s’arrêta.
Complètement.
Lythra tourna immédiatement les yeux vers Vaelith.
Et ce qu’elle vit lui brisa presque le cœur.
Il avait pâli brutalement.
Sa respiration était devenue irrégulière.
Ses yeux restaient fixés sur la créature avec une expression si douloureuse que Lythra sentit immédiatement quelque chose se tordre dans sa poitrine.
— Vaelith…
Mais il ne l’entendit presque pas.
Parce que cette phrase, c’était Arich.
Pas totalement.
Pas vraiment.
Mais suffisamment.
La créature pencha légèrement la tête, observant toujours Vaelith avec cet œil unique déformé.
Puis elle répéta plus faiblement :
— Trop… réfléchir…
Et cette fois, Vaelith eut un mouvement de recul.
Très léger.
Mais instinctif.
Comme si entendre ces mots dans cette bouche impossible était plus douloureux que toutes les accusations trouvées dans les archives.
Lythra comprit alors.
Ce n’était pas seulement des souvenirs.
Pas seulement des fragments magiques.
La créature portait réellement quelque chose d’Arich en elle.
Des habitudes.
Des réflexes.
Des morceaux de mémoire.
Et cela rendait toute la situation infiniment plus horrible.
Vaelith passa lentement une main tremblante contre son visage.
Sa gorge bougea difficilement avant qu’il ne murmure :
— Non…
La créature l’observait toujours.
Puis elle fit un pas maladroit dans sa direction.
Vaelith se tendit immédiatement.
Mais la chose ne montrait aucune agressivité.
Seulement une confusion immense.
— Connu…
Sa voix semblait se désagréger sur chaque syllabe.
— Je… connais…
Puis soudain, son corps se contracta brutalement.
Un spasme violent parcourut toute sa chair.
Lythra recula instinctivement d’un pas.
Des veines noires se mirent à bouger sous la peau translucide de la créature, courant dans tous les sens comme des racines affolées. Sa mâchoire se déforma dans un craquement humide, et plusieurs morceaux brunâtres tombèrent au sol avant de se stabiliser lentement dans la mousse.
La créature poussa un son étranglé.
Pas un cri de rage.
Un cri de douleur.
Et cela rendit la scène encore plus insupportable.
Vaelith fit instinctivement un mouvement vers elle.
Puis s’arrêta brusquement.
Comme s’il ne savait plus quoi faire.
La créature recula maladroitement près de la tombe d’Arich.
Ses membres tremblaient maintenant de manière irrégulière.
— Mal…
Le mot sortit dans un gargouillis presque humain.
Lythra sentit sa gorge se serrer violemment.
Parce qu’elle comprit soudain une chose terrible :
la créature souffrait probablement à chaque instant de son existence.
Vaelith resta figé plusieurs secondes.
Puis il murmura faiblement :
— Je suis désolé…
La créature leva brusquement la tête vers lui.
Et pendant une seconde, une émotion traversa réellement son regard difforme.
Quelque chose de proche de la peur.
Puis elle recula encore.
Très lentement.
Comme si elle-même craignait ce qu’elle devenait.
Avant de disparaître progressivement entre les arbres blancs.
Le silence retomba brutalement.
Les cloches funéraires recommencèrent finalement à bouger sous le vent revenu.
Lythra resta immobile plusieurs secondes.
Puis tourna lentement les yeux vers Vaelith.
Il regardait toujours la forêt.
Complètement figé.
Son visage semblait vidé.
Brisé d’une manière différente qu’avant.
Parce qu’il venait enfin de comprendre quelque chose.
Et elle aussi.
La créature n’était plus simplement une erreur magique.
C’était un être vivant.
Un être souffrant.
Portant des fragments d’un mort qu’aucun des deux n’avait réellement réussi à abandonner.
Le vent traversa doucement les branches blanches au-dessus d’eux.
Puis Vaelith murmura finalement :
— Je ne peux plus la considérer comme une simple monstruosité.
Sa voix était basse.
Presque absente.
Lythra s’approcha lentement de lui.
Et sans réfléchir davantage, elle prit doucement sa main.
Vaelith baissa légèrement les yeux vers leurs doigts entremêlés.
Puis il serra faiblement sa main en retour.
Et durant quelques secondes, devant la tombe d’Arich, au milieu des arbres blancs et des cloches funéraires, ils restèrent simplement immobiles ensemble pendant que la forêt pleurait doucement autour d’eux.

Annotations
Versions