Chapitre 21
Ils restèrent longtemps devant la tombe d’Arich après le départ de la créature.
Le silence revenu dans les zones funéraires n’était plus le même qu’avant son apparition. Quelque chose avait changé dans l’air, dans la manière dont les arbres blancs semblaient désormais se pencher au-dessus d’eux, dans le tintement des petites cloches suspendues aux branches qui résonnaient maintenant avec une mélancolie presque douloureuse.
La forêt tout entière paraissait pleurer doucement.
Lythra se tenait près de Vaelith sans parler. Elle ne savait pas quoi dire après ce qu’ils venaient de voir. Après cette voix cassée. Après cette phrase.
Tu réfléchis trop.
Même maintenant, les mots continuaient de résonner dans sa tête avec une violence étrange.
Parce qu’ils avaient été prononcés par une bouche qui n’aurait jamais dû pouvoir les former.
Le vent traversa lentement les arbres blancs, faisant frissonner les rubans suspendus au-dessus des tombes. L’air sentait la mousse humide, les fleurs fanées et cette odeur métallique persistante laissée par les traces de la créature.
Vaelith n’avait toujours pas bougé.
Son regard restait fixé sur la pierre fissurée portant le nom d’Arich comme s’il craignait qu’en détournant les yeux, tout ce qu’ils venaient de vivre devienne irréel.
Puis finalement, très lentement, il s’agenouilla de nouveau devant la tombe.
Ses doigts effleurèrent la pierre froide.
Et cette fois, Lythra remarqua immédiatement qu’ils tremblaient légèrement.
Elle sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Vaelith paraissait rarement fragile.
Fatigué, oui.
Brisé parfois.
Mais rarement fragile.
Or, devant cette tombe, dans cette forêt blanche silencieuse, il donnait presque l’impression d’être redevenu le jeune homme des archives. Celui qui écrivait des livres sur la magie et restait éveillé toute la nuit avec Arich dans des laboratoires trop froids.
Lythra s’approcha lentement.
Puis s’assit finalement près de lui dans la mousse pâle.
Pollen sortit timidement la tête de son sac avant de grimper maladroitement sur ses genoux. Même lui semblait étrangement calme maintenant.
Le silence dura encore longtemps.
Puis Vaelith murmura finalement :
— Il aurait détesté cette situation.
Lythra tourna légèrement la tête vers lui.
Sa voix était basse.
Épuisée.
Mais moins fermée qu’avant.
— Pourquoi ?
Le coin de sa bouche bougea très légèrement.
— Parce qu’il aurait trouvé absurde qu’une créature née d’une catastrophe magique vienne discuter devant sa propre tombe.
Un souffle presque amusé lui échappa.
Puis il ajouta plus doucement :
— Et il aurait probablement commencé à lui poser des questions au lieu de fuir.
Lythra sentit malgré elle un petit sourire apparaître sur son visage.
— Il avait l’air impossible à gérer.
— Il l’était.
Cette fois, un vrai silence plus doux s’installa entre eux.
Le genre de silence qui ne blesse pas.
Au-dessus d’eux, les feuilles translucides des arbres funéraires bougeaient lentement sous le vent nocturne, laissant parfois filtrer des éclats de lune pâle sur les tombes anciennes. Les petits filets d’eau noire serpentant entre les pierres reflétaient faiblement cette lumière froide, donnant à la forêt une apparence presque irréelle.
Lythra finit par murmurer :
— Tu crois qu’elle reviendra ici ?
Vaelith resta silencieux quelques secondes.
Puis hocha lentement la tête.
— Oui.
Sa gorge bougea difficilement.
— Parce qu’elle ressent quelque chose qu’elle ne comprend pas.
Le vent fit doucement tinter plusieurs cloches plus loin dans la forêt.
— Comme toi ?
Vaelith baissa légèrement les yeux.
Longtemps.
Puis répondit finalement :
— Peut-être.
Lythra observa son profil éclairé par la lumière lunaire.
Et plus elle le regardait, plus elle comprenait à quel point cette journée l’avait changé.
Avant, Vaelith parlait de la créature comme d’une erreur.
D’une faute.
D’un problème à résoudre.
Maintenant…
Elle avait vu son regard devant la tombe.
La culpabilité était toujours là.
Mais quelque chose d’autre s’y mélangeait désormais :
de la compassion.
Et c’était probablement encore plus douloureux pour lui.
Le silence revint.
Puis Vaelith murmura soudain :
— Les seuils ne rendent pas ce qu’ils prennent.
Lythra sentit immédiatement la tristesse dans sa voix.
Il observait toujours la pierre tombale.
— Ils transforment.
Le vent traversa doucement les arbres blancs.
— Ils mélangent. Déforment. Réassemblent des morceaux qui ne devraient jamais se rencontrer.
Sa gorge se serra légèrement.
— Et au final… ce qui revient n’est jamais réellement ce qu’on cherchait.
La phrase resta suspendue dans la forêt funéraire.
Lythra sentit son cœur se serrer douloureusement.
Parce qu’elle comprenait qu’il ne parlait pas uniquement de la créature.
Il parlait d’Arich.
De lui-même.
Peut-être même de tous ceux qui s’approchaient trop des seuils.
Alors doucement, elle posa sa main contre la sienne.
Vaelith sursauta presque imperceptiblement avant de tourner légèrement les yeux vers elle.
Lythra soutint son regard.
— Tu l’aimais.
Ce n’était pas une question.
Vaelith resta silencieux.
Puis il répondit finalement :
— Oui.
Le mot était minuscule.
Fragile.
Et infiniment triste.
Lythra serra légèrement ses doigts.
Puis elle murmura :
— Alors il valait la peine d’être pleuré.
Le silence qui suivit sembla traverser Vaelith tout entier.
Et pendant quelques secondes, elle eut réellement l’impression qu’il allait se briser complètement.
Mais il ne le fit pas.
Il inspira lentement.
Puis hocha très légèrement la tête.
Finalement, après un long moment encore passé près de la tombe, ils quittèrent les zones funéraires.
La nuit était déjà bien avancée lorsqu’ils trouvèrent un endroit où s’arrêter plus loin dans la forêt.
Le paysage avait changé progressivement à mesure qu’ils s’éloignaient des tombes blanches. Les arbres argentés avaient laissé place à des troncs plus sombres et plus massifs, couverts de mousse bleutée et de longues plantes pendantes ressemblant à des filaments translucides. D’immenses rochers noirs émergeaient du sol humide, formant une petite clairière naturelle protégée du vent.
Un ruisseau passait non loin de là.
Son eau claire produisait un murmure constant contre les pierres.
Vaelith alluma le feu d’un simple mouvement de main.
La magie apparut brièvement autour de ses doigts avant qu’une flamme rouge sombre ne prenne vie entre les branches humides disposées au centre du camp.
L’odeur du bois brûlé se répandit immédiatement dans l’air froid.
Et pour la première fois depuis les zones funéraires, Lythra sentit la tension dans son corps diminuer légèrement.
Pollen, lui, retrouva enfin un peu d’énergie.
La petite créature bondit hors de son sac avant de courir maladroitement autour du feu en poussant de petits sons satisfaits. Ses longues tiges cotonneuses frémissaient dans tous les sens tandis qu’il explorait chaque pierre du camp avec un sérieux absurde.
Vaelith l’observa longuement.
— Je refuse de croire qu’une créature capable de produire des spores hallucinogènes puisse être aussi ridicule.
Pollen éternua aussitôt.
Un nuage rose explosa directement vers Vaelith.
Lythra éclata immédiatement de rire.
Vaelith resta figé quelques secondes avant de soupirer profondément.
— Il l’a fait exprès.
— Je crois qu’il t’aime bien.
— Alors il possède une manière profondément agressive de l’exprimer.
Lythra continuait de rire doucement tandis qu’elle sortait les provisions récupérées à Aurenval. Du pain encore légèrement moelleux, quelques fruits pâles ressemblant à des poires argentées, du fromage aux herbes et une petite marmite contenant une soupe épaisse préparée plus tôt dans l’auberge.
Très vite, l’odeur chaude des légumes, des épices et du feu de bois remplit la clairière.
Le contraste avec les zones funéraires était presque brutal.
Ici, la forêt semblait de nouveau vivante.
Les insectes lumineux recommençaient à apparaître entre les arbres, dessinant parfois de petites traînées bleues dans l’obscurité, et au loin, plusieurs cris d’animaux nocturnes résonnaient doucement entre les branches.
Lythra tendit finalement un morceau de pain à Vaelith.
Il le prit après une légère hésitation.
Puis ils mangèrent en silence pendant plusieurs minutes.
Un silence différent encore.
Plus calme.
Plus fatigué qu’oppressant.
Le feu crépitait doucement devant eux, projetant des éclats orangés sur les rochers noirs entourant le camp.
Puis Lythra remarqua quelque chose.
Vaelith semblait moins fermé.
Toujours triste, oui.
Mais différemment.
Comme si avoir vu la créature devant la tombe d’Arich avait déplacé quelque chose en lui.
Elle finit par murmurer doucement :
— Tu as changé depuis les archives.
Vaelith leva légèrement les yeux vers elle.
— Ah bon ?
— Avant… tu regardais constamment derrière toi.
Le feu faisait danser des reflets rouges dans ses yeux sombres.
— Maintenant j’ai l’impression que tu regardes enfin devant.
Le feu avait fini par se stabiliser en une chaleur douce et régulière au centre du campement.
Les flammes rouges crépitaient lentement entre les pierres noires, projetant des ombres mouvantes contre les troncs immenses entourant la clairière. La forêt nocturne respirait autour d’eux avec une lenteur presque hypnotique : bruissements de feuilles humides, craquements lointains de branches, murmure du ruisseau serpentant non loin des rochers.
Lythra était assise près du feu, les jambes repliées contre elle, une couverture sombre jetée sur ses épaules. Pollen dormait maintenant roulé en boule contre sa cuisse, ses longues tiges rose pâle bougeant parfois dans son sommeil comme des fleurs frémissant sous le vent.
Vaelith se trouvait en face d’elle.
La lumière des flammes dessinait des éclats rouges et orangés contre son visage fatigué, soulignant les cernes discrètes sous ses yeux et cette expression perpétuellement tendue qu’il semblait incapable d’abandonner complètement.
Pourtant…
Quelque chose avait changé.
Lythra le voyait maintenant très clairement.
Depuis la tombe d’Arich.
Depuis la créature.
Depuis cette phrase :
Tu réfléchis trop.
Comme si voir la douleur prendre une forme concrète avait finalement forcé Vaelith à arrêter de fuir une partie de lui-même.
Le silence entre eux restait calme.
Paisible même.
Puis Lythra releva légèrement les yeux vers lui.
— Si tout ça n’était jamais arrivé…
Vaelith l’observa silencieusement.
Le feu craqua doucement entre eux.
Lythra hésita quelques secondes avant de continuer :
— Qu’est-ce que tu aurais voulu devenir ?
Vaelith cligna lentement des yeux.
Comme surpris par la question.
Puis il détourna légèrement le regard vers les flammes.
Le silence dura assez longtemps pour que Lythra pense qu’il ne répondrait pas.
Finalement, il souffla doucement :
— Je ne sais pas.
— Menteur.
Le coin de sa bouche bougea faiblement.
— Très agressif comme accusation.
— Tu réfléchis trop vite pour quelqu’un qui “ne sait pas”.
Cette fois, un véritable souffle amusé lui échappa.
Très léger.
Mais réel.
Puis il resta silencieux encore quelques secondes avant de répondre plus honnêtement :
— Je crois que j’aurais voulu enseigner.
Lythra releva immédiatement les yeux vers lui.
— Vraiment ?
Vaelith hocha lentement la tête.
Son regard semblait lointain maintenant.
Perdu dans une vie qui n’avait jamais existé.
— J’aimais expliquer les choses.
Sa voix s’était adoucie sans qu’il semble le remarquer.
— Et Arich disait constamment que je corrigeais déjà les gens comme un vieux professeur fatigué.
Lythra eut un petit rire.
— J’arrive totalement à imaginer ça.
— C’est inquiétant.
— Non, c’est crédible.
Le feu projeta un éclat plus vif entre eux.
Vaelith observa les flammes quelques secondes supplémentaires avant de reprendre :
— J’aurais probablement continué à écrire aussi.
Lythra sentit immédiatement quelque chose se réchauffer dans sa poitrine.
— Des livres sur la magie ?
Il hocha légèrement la tête.
— Pas des traités royaux.
Sa voix se fit un peu plus grave.
— Quelque chose d’utile.
Ses doigts jouaient distraitement avec un morceau de bois près du feu.
— Des choses que les gens ordinaires auraient pu comprendre. Utiliser. Transmettre.
Lythra repensa aussitôt au carnet retrouvé dans les archives.
La magie ne devrait pas être une couronne. Elle devrait être une main tendue.
Cette phrase lui revint avec une douceur douloureuse.
Puis elle demanda plus bas :
— Et Arich ?
Le silence revint immédiatement.
Mais cette fois, Vaelith ne se referma pas complètement.
Il regarda simplement les flammes plus longtemps avant de répondre :
— Il aurait voyagé.
Un très léger sourire triste apparut sur son visage.
— Il détestait rester au même endroit trop longtemps.
Le vent traversa doucement la clairière.
Les flammes vacillèrent légèrement.
— Il voulait voir les zones maritimes du sud. Les grandes cités suspendues. Les déserts magnétiques.
Le sourire de Vaelith trembla légèrement.
— Et il aurait probablement fini par m’y traîner avec lui malgré mes protestations.
Lythra sentit sa gorge se serrer doucement.
Parce qu’elle imaginait parfaitement la scène maintenant :
Arich riant trop fort,
Vaelith prétendant être agacé,
et pourtant incapable de réellement partir.
— Tu serais venu avec lui, murmura-t-elle.
Vaelith resta silencieux quelques secondes.
Puis répondit simplement :
— Oui.
Le mot semblait contenir des années entières de regrets.
Le silence revint ensuite.
Pas vide.
Mélancolique.
Le feu continuait de crépiter doucement tandis que plusieurs insectes lumineux traversaient lentement les arbres autour du camp.
Puis Vaelith releva finalement les yeux vers elle.
— Et toi ?
Lythra cligna légèrement des yeux.
— Moi ?
— Si tout ça n’était jamais arrivé.
Sa voix était calme maintenant.
Très attentive.
— Qu’est-ce que tu aurais voulu ?
La question la frappa plus fort qu’elle ne l’aurait cru.
Parce qu’elle réalisa soudain qu’elle n’y avait plus pensé depuis longtemps.
Très longtemps.
Son regard glissa lentement vers les flammes.
Puis vers la forêt noire autour d’eux.
Puis vers ses propres mains.
— Avant…
Sa gorge se serra légèrement.
— Avant, je voulais juste une vie normale.
Vaelith resta silencieux.
Alors elle continua plus doucement :
— Un endroit calme. Des gens que j’aime. Quelque chose de simple.
Un faible souffle lui échappa.
— Et maintenant…
Elle leva finalement les yeux vers lui.
La lumière du feu dansait doucement dans les yeux sombres de Vaelith.
— Je ne sais même plus ce que “normal” veut dire.
Le silence tomba entre eux.
Mais cette fois, ce silence-là faisait mal.
Parce qu’ils comprenaient tous les deux exactement ce qu’elle voulait dire.
Ils avaient dépassé depuis longtemps le point où leurs vies pouvaient redevenir simples.
Puis Vaelith murmura finalement :
— Peut-être que personne ne sait vraiment.
Lythra fronça légèrement les sourcils.
— Quoi ?
Le feu craqua doucement.
— Ce qu’est une vie normale.
Sa voix était plus calme qu’elle ne l’avait jamais entendue.
— Certains passent leur existence entière à essayer d’atteindre quelque chose qui n’existe pas vraiment.
Le vent fit légèrement bouger les cheveux noirs tombant devant son visage.
— Peut-être qu’on appelle simplement “normal” les choses qu’on finit par accepter.
Lythra resta silencieuse.
Parce que malgré toute la tristesse de la phrase…
Elle la trouvait belle.
Terriblement belle.
Le feu diminua progressivement au fil des heures.
Les flammes étaient devenues plus basses maintenant, projetant une lumière plus douce encore autour d’eux.
Pollen dormait profondément.
Et la forêt semblait presque assoupie elle aussi.
Lythra observait Vaelith depuis plusieurs longues secondes sans vraiment s’en rendre compte.
Le calme lui allait étrangement bien.
Trop bien.
Puis elle demanda soudainement :
— Tu regrettes de m’avoir rencontrée ?
La question tomba dans la clairière avec une brutalité douce.
Vaelith releva lentement les yeux vers elle.
Et pendant quelques secondes, il ne répondit pas.
Le silence semblait suspendu autour d’eux.
Le feu crépitait faiblement.
Le ruisseau murmurait au loin.
Lythra sentit son cœur battre beaucoup trop vite maintenant.
Puis finalement, Vaelith souffla doucement :
— Je crois que c’est la seule chose que je ne regrette plus.
Le souffle de Lythra se bloqua immédiatement.
Le monde sembla devenir beaucoup trop silencieux.
Vaelith la regardait toujours maintenant.
Vraiment.
Sans détourner les yeux.
Et quelque chose dans son regard fit immédiatement monter une chaleur violente dans la poitrine de Lythra.
Pas uniquement de la tendresse.
Quelque chose de plus profond.
De plus dangereux.
Le feu éclairait faiblement son visage maintenant, dessinant des ombres rouges contre sa peau pâle tandis que la fatigue adoucissait légèrement les traits habituellement fermés de Vaelith.
Lythra sentit soudain sa gorge devenir beaucoup trop sèche.
Mais elle ne détourna pas les yeux.
Pas cette fois.
Le silence entre eux devint immense.
Chargé.
Elle remarqua alors quelque chose qu’elle n’avait jamais vraiment vu avant.
Vaelith avait cessé de garder ses distances.
Pas physiquement seulement.
Complètement.
Comme si, quelque part entre les archives, la créature et la tombe d’Arich, il avait finalement commencé à accepter qu’elle reste près de lui.
Puis Pollen remua brusquement dans son sommeil.
Et éternua directement contre la jambe de Vaelith.
Un nuage rose explosa immédiatement.
Le silence romantique mourut instantanément.
Vaelith resta immobile plusieurs secondes avant de fermer lentement les yeux.
— Cette créature est un fléau envoyé pour me punir personnellement.
Le rire de Lythra éclata dans toute la clairière.
Et pendant quelques secondes encore, malgré le froid, malgré les seuils, malgré les trois jours restants avant l’ouverture des mondes, tout sembla presque paisible.
La nuit avançait lentement autour du camp.
Le feu n’était plus qu’un amas de braises rouge sombre maintenant, diffusant une chaleur douce contre les pierres noires de la clairière. La forêt respirait calmement autour d’eux ; les insectes lumineux dérivaient encore entre les troncs massifs comme de petites étoiles flottantes, et le ruisseau voisin murmurait toujours contre les roches humides dans une régularité presque apaisante.
Après le rire provoqué par Pollen, le silence était revenu naturellement.
Mais il n’était plus lourd.
Quelque chose s’était relâché entre eux.
Lythra était allongée sur sa couverture près du feu presque éteint, les yeux tournés vers la canopée noire au-dessus d’eux. Entre les branches, elle distinguait parfois des fragments du ciel nocturne… et autre chose.
Des fissures lumineuses.
Très faibles.
Presque invisibles.
Comme de minces craquelures pâles traversant brièvement l’obscurité avant de disparaître aussitôt.
Elle les avait déjà aperçues plus tôt dans la journée.
Mais cette fois, elles semblaient plus nombreuses.
Plus stables aussi.
Son ventre se serra légèrement.
Trois jours.
Plus que trois jours avant l’ouverture.
Pollen dormait profondément roulé contre son bras maintenant, sa petite respiration chaude soulevant parfois ses longues tiges cotonneuses.
Vaelith, lui, était toujours éveillé.
Assis de l’autre côté des braises.
Lythra le savait sans même regarder.
Elle sentait sa présence.
Le calme étrange qui émanait de lui depuis plusieurs heures maintenant.
Puis elle entendit finalement sa voix.
Très basse.
— Tu devrais dormir.
Lythra tourna légèrement la tête vers lui.
La lumière rouge des braises dessinait des éclats faibles contre son visage fatigué.
— Toi aussi.
Le coin de sa bouche bougea légèrement.
— Mauvaise tentative de diversion.
Elle eut un faible sourire.
Puis son regard remonta vers le ciel fragmenté au-dessus des arbres.
Le silence revint quelques secondes.
Et finalement, elle murmura :
— Tu crois qu’ils vont vraiment venir ?
Vaelith comprit immédiatement de qui elle parlait.
Kael.
Selen.
Le monde qu’elle avait laissé derrière elle.
Il observa lui aussi les fines fissures lumineuses traversant parfois le ciel nocturne avant de répondre calmement :
— Oui.
Sa voix était certaine.
Trop certaine.
Lythra sentit immédiatement son cœur accélérer légèrement.
— Même après tout ce temps ?
— Trois jours avant l’ouverture, les seuils commencent déjà à attirer ce qui leur est lié.
Le vent traversa doucement les arbres.
Une nouvelle fissure pâle apparut brièvement très haut au-dessus d’eux avant de disparaître.
Vaelith continua plus bas :
— Les mondes se rapprochent déjà.
Lythra resta silencieuse.
Puis murmura :
— Ça me fait peur.
Le mot quitta ses lèvres plus facilement qu’elle ne l’aurait cru.
Vaelith tourna lentement les yeux vers elle.
Elle observait toujours le ciel.
— De quoi ?
Le silence dura quelques secondes.
Puis elle répondit honnêtement :
— Qu’ils te voient comme les autres.
Le souffle du vent sembla devenir plus froid autour d’eux.
Vaelith resta immobile.
Complètement.
Puis il détourna lentement les yeux vers les braises.
— Ce serait logique.
La réponse fit immédiatement mal à Lythra.
Elle se redressa légèrement sur sa couverture.
— Non.
Vaelith eut un faible souffle sans joie.
— Lythra—
— Non.
Sa voix était plus ferme maintenant.
Le silence tomba entre eux.
Puis elle continua plus doucement :
— Kael n’est pas comme ça.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Son regard restait fixé sur les braises rouge sombre.
— Tu n’en sais rien.
Cette fois, Lythra se redressa complètement.
Pollen poussa un petit bruit mécontent avant de se rendormir aussitôt contre sa jambe.
— Si.
Le feu crépita doucement.
— Kael écoute avant de juger.
Vaelith leva finalement les yeux vers elle.
Et quelque chose dans son regard serra immédiatement la poitrine de Lythra.
Pas de colère.
Pas même du pessimisme.
De la fatigue.
Une immense fatigue.
— Tu veux vraiment lui demander d’accepter quelqu’un comme moi ?
Le silence sembla se contracter brutalement autour d’eux.
Lythra sentit immédiatement quelque chose se tordre dans son ventre.
Parce qu’elle comprenait enfin :
Vaelith n’avait pas peur de Kael.
Il avait peur de ce que penserait Lythra si Kael le rejetait aussi.
Puis elle murmura doucement :
— Quelqu’un comme toi ?
Vaelith détourna légèrement les yeux.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
Le vent traversa la clairière.
Les arbres sombres frémirent doucement au-dessus d’eux.
Puis Lythra répondit calmement :
— Non.
Vaelith releva légèrement les yeux vers elle.
— Non quoi ?
Elle soutint son regard sans hésiter cette fois.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire.
Le silence retomba.
Puis elle continua plus bas :
— Parce que la personne que je vois…
n’est pas celle que tu crois être.
Les braises projetèrent un éclat rouge contre les yeux sombres de Vaelith.
Lythra sentit son cœur battre beaucoup trop vite maintenant.
Mais elle continua malgré tout.
— Je vois quelqu’un qui souffre depuis des siècles.
Sa gorge se serra légèrement.
— Quelqu’un qui a essayé de sauver une personne qu’il aimait.
Vaelith ferma brièvement les yeux.
Le simple mot aimait semblait encore lui faire mal.
Puis Lythra ajouta plus doucement :
— Et quelqu’un qui continue malgré tout à protéger les autres alors qu’il aurait eu toutes les raisons de devenir monstrueux.
Le silence explosa doucement entre eux.
Vaelith ne parlait plus.
Ne bougeait presque plus non plus.
Puis finalement, très lentement, il murmura :
— Tu me regardes comme quelqu’un que je ne mérite probablement pas d’être.
La phrase frappa Lythra en plein cœur.
Parce qu’elle entendait la sincérité terrible derrière ces mots.
Elle hésita quelques secondes.
Puis finit par souffler doucement :
— Peut-être que c’est toi qui te regardes encore comme quelqu’un que tu n’es plus.
Le vent passa une nouvelle fois entre les arbres.
Et cette fois, Vaelith resta longtemps silencieux.
Très longtemps.
Puis finalement :
— Tu es dangereusement convaincante.
Le rire de Lythra lui échappa malgré elle.
Petit.
Fatigué.
Mais réel.
Et quelque chose se détendit légèrement sur le visage de Vaelith en l’entendant.
Puis le silence revint encore.
Plus doux maintenant.
Les braises mouraient lentement devant eux.
Et peu à peu, la fatigue finit par gagner Lythra.
Elle se rallongea finalement sur sa couverture tandis que Pollen se blottissait aussitôt contre elle.
Ses yeux commencèrent à se fermer.
Le murmure du ruisseau devenait plus lointain.
Les fissures lumineuses au-dessus des arbres semblaient flotter dans l’obscurité comme des cicatrices dans le ciel.
Puis finalement, elle s’endormit.
—
Le rêve commença immédiatement.
Lythra marchait dans une plaine noire.
Le ciel au-dessus d’elle était immense.
Fissuré.
Des milliers de craquelures lumineuses traversaient l’obscurité comme si le monde entier était sur le point de se briser.
Le vent soufflait fort ici.
Très fort.
Chargé de murmures impossibles à comprendre.
Puis elle entendit quelqu’un l’appeler.
— Lythra !
Kael.
Sa voix résonnait quelque part devant elle.
Elle se mit à courir immédiatement.
Mais le sol sous ses pieds changeait constamment :
terre noire,
eau,
cendres,
verre brisé.
Puis elle aperçut enfin une silhouette.
Kael.
Très loin devant elle.
Mais quelque chose n’allait pas.
Une immense fissure lumineuse traversait le monde entre eux.
Et derrière cette lumière, quelqu’un d’autre se tenait immobile.
Selen.
Le souffle de Lythra se coupa immédiatement.
Selen semblait prisonnière derrière la fissure.
Comme enfermée dans une lumière vivante.
Elle tendait la main.
Et plus Lythra avançait, plus le ciel se brisait au-dessus d’eux.
Les murmures devinrent plus forts.
Puis une voix résonna soudain dans tout l’espace.
Immense.
Inhumaine.
— Trois jours.
Le monde trembla brutalement.
Les fissures explosèrent dans le ciel.
Puis Lythra se réveilla d’un coup.
Son souffle était irrégulier.
Son cœur battait beaucoup trop vite.
La forêt nocturne réapparut autour d’elle.
Le feu était presque entièrement éteint maintenant.
Et immédiatement, elle réalisa que Vaelith était déjà réveillé.
Debout.
Le regard fixé vers les arbres.
Tendu.
Très tendu.
Lythra se redressa lentement.
— Vaelith… ?
Il tourna immédiatement les yeux vers elle.
Et elle comprit aussitôt qu’il avait ressenti quelque chose lui aussi.
Le vent traversa brusquement la forêt.
Puis très loin au-dessus des arbres, une immense fissure lumineuse traversa le ciel pendant une seconde entière avant de disparaître.
Vaelith murmura alors faiblement :
— Les seuils deviennent instables.
Le silence retomba.
Et dans l’obscurité froide de la forêt, Lythra sentit pour la première fois la véritable ampleur de ce qui approchait.

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