Chapitre 22

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Le matin arriva dans une lumière étrange.

Lythra ouvrit les yeux lentement, encore enveloppée par les derniers fragments de son rêve, et resta immobile plusieurs secondes sous sa couverture avant même de réellement comprendre ce qui l’avait réveillée.

Quelque chose paraissait… faux.

Pas dangereux.

Pas immédiatement.

Simplement faux.

Le feu du camp n’était plus qu’un amas de cendres rouge sombre diffusant encore une chaleur faible contre les pierres noires de la clairière. Le ruisseau voisin continuait de murmurer doucement entre les rochers couverts de mousse bleutée, et Pollen dormait toujours profondément roulé contre sa hanche, ses longues tiges cotonneuses frémissant parfois dans son sommeil.

Mais le ciel…

Lythra releva lentement les yeux.

Et sentit immédiatement un frisson lui traverser les bras.

Les couleurs de l’aube semblaient délavées.

Comme si quelqu’un avait versé de l’eau sur une peinture encore fraîche.

Le ciel gris pâle portait des nuances anormalement froides, presque argentées par endroits, et parfois— pendant à peine une seconde — de fines lignes lumineuses apparaissaient très haut au-dessus de la forêt avant de disparaître aussitôt.

Des fissures.

Même de jour maintenant.

Le vent traversa doucement les arbres immenses entourant le camp, mais les bruits de la forêt semblaient irréguliers ce matin-là. Certaines zones étaient parfaitement silencieuses pendant plusieurs longues secondes avant qu’un groupe d’oiseaux noirs ne s’envole soudainement dans un battement d’ailes paniqué.

Vaelith était déjà réveillé.

Assis près des dernières braises.

Lythra l’observa quelques instants sans parler.

La lumière pâle de l’aube dessinait des reflets gris contre ses cheveux noirs tandis qu’il regardait le ciel avec cette expression tendue qu’elle commençait malheureusement à connaître trop bien.

Il avait probablement très peu dormi.

Encore.

Puis il sentit finalement son regard sur lui.

Et tourna légèrement les yeux vers elle.

— Tu fixais déjà les fissures avant même de dire bonjour ? demanda doucement Lythra.

Le coin de sa bouche bougea faiblement.

— Bonjour.

— Impressionnant niveau sociabilité.

— Je fais des efforts considérables.

Elle eut un petit sourire fatigué avant de se redresser lentement.

L’air froid du matin glissa immédiatement contre sa peau, chargé d’odeurs de mousse humide, de bois brûlé et de pierre mouillée. La forêt semblait plus froide aujourd’hui. Plus nerveuse.

Pollen émergea finalement de sa couverture dans un bruit étouffé avant de grimper maladroitement jusqu’à son épaule.

Puis il éternua directement dans ses cheveux.

Lythra ferma les yeux.

— Je vais finir empoisonnée par cette créature.

Vaelith se leva lentement près des braises mortes.

— Je te l’avais dit.

Pollen poussa un petit bruit vexé avant de bondir sur un rocher voisin.

Le calme étrange de la scène arracha malgré tout un sourire à Lythra.

Pendant quelques secondes, presque rien ne semblait menaçant.

Seulement eux.
Le matin.
La forêt.

Puis une nouvelle fissure lumineuse traversa brièvement le ciel au-dessus des arbres.

Et le silence revint immédiatement.

Vaelith détourna les yeux.

— Il faut repartir.

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus sérieuse.

Lythra acquiesça sans protester.

Ils rangèrent rapidement le camp tandis que la forêt s’éveillait lentement autour d’eux. Des insectes lumineux disparaissaient progressivement dans les fougères épaisses à mesure que le jour montait, et plusieurs créatures ailées traversaient parfois les branches dans des éclats de plumes sombres et argentées.

Pollen, lui, avait retrouvé toute son énergie.

Ce qui était malheureusement une très mauvaise nouvelle.

Lythra le regarda bondir directement vers leur sac de provisions avec une détermination inquiétante.

— Pollen.

La petite créature l’ignora totalement.

Vaelith suivit la scène du regard.

Puis soupira.

— Il prépare un crime.

— Tu dramatises encore.

Pollen réussit à attraper un morceau de pain avant de partir en courant avec une vitesse absurde pour quelque chose d’aussi petit.

Lythra éclata immédiatement de rire.

— Reviens ici !

Vaelith regarda très sérieusement la créature disparaître entre deux pierres.

— Nous aurions dû l’abandonner dans les zones funéraires.

Pollen réapparut aussitôt derrière lui.

Puis grimpa directement sur son épaule avec le morceau de pain toujours dans la bouche.

Vaelith resta parfaitement immobile plusieurs secondes.

— Je crois qu’il me menace.

Lythra riait tellement qu’elle dut s’appuyer contre un arbre.

Le calme de ce moment lui fit du bien d’une manière presque douloureuse.

Après les tombes.
Après la créature.
Après les souvenirs.

Ils reprirent finalement la route peu après l’aube.

Le sentier serpentait maintenant entre d’immenses formations rocheuses noires couvertes de mousse lumineuse et de longues plantes translucides pendant des branches comme des filaments de verre. Le ciel restait instable au-dessus d’eux, parfois traversé de légères distorsions presque invisibles.

L’air sentait la pluie imminente.

Et quelque chose d’autre.

Quelque chose de métallique.

Vaelith le remarqua lui aussi.

Lythra le vit ralentir légèrement plusieurs fois pour observer certaines fissures apparaissant brièvement entre les arbres.

Puis finalement, après plusieurs heures de marche, ils entendirent de l’eau.

Pas un ruisseau cette fois.

Quelque chose de plus vaste.

Le sentier déboucha progressivement sur une rivière traversant les rochers noirs de la forêt.

Mais immédiatement, Lythra comprit qu’elle n’était pas normale.

De la vapeur s’élevait doucement à la surface de l’eau translucide, dérivant lentement dans l’air froid du matin comme des voiles pâles. Les pierres entourant la rivière étaient couvertes de mousse cyan lumineuse, et de longues fleurs blanches poussaient directement entre les fissures rocheuses, leurs pétales tremblant légèrement sous les courants d’air chaud remontant de l’eau.

Le contraste était magnifique.

L’eau semblait presque irréelle.

Clair argenté près des rives, puis plus sombre au centre, où des reflets lumineux bougeaient lentement sous la surface comme des poissons de lumière.

Lythra s’arrêta immédiatement.

— Par les anciens…

Même Vaelith ralentit légèrement.

Ce qui, venant de lui, équivalait pratiquement à une démonstration d’émerveillement.

L’air ici était plus chaud.

Chargé d’odeurs minérales, de mousse humide et de végétation.

Après le froid de la forêt, la chaleur douce remontant de l’eau paraissait presque irréelle contre la peau.

Pollen poussa un petit cri enthousiaste avant de bondir directement vers les pierres humides près de la rive.

Puis il glissa immédiatement.

Lythra éclata de rire.

Vaelith observa la scène sans émotion visible.

— Son intelligence reste fascinante.

— Tu es juste jaloux parce qu’il est plus heureux que toi.

— Ce n’est pas très difficile.

Ils s’installèrent près de la rivière pour faire une pause.

Lythra retira ses bottes avant de plonger prudemment ses pieds dans l’eau chaude.

Et immédiatement, un soupir lui échappa.

La chaleur était parfaite.

Pas brûlante.

Simplement douce.

Relaxante.

Comme si la rivière elle-même cherchait à apaiser tout ce qu’ils transportaient avec eux depuis des jours.

Vaelith s’assit un peu plus loin contre un rocher noir.

Le vent chaud faisait légèrement bouger ses cheveux tandis que la vapeur glissait autour de lui.

Pendant quelques minutes, aucun d’eux ne parla.

Le calme de l’endroit semblait presque sacré.

Puis Lythra remarqua quelque chose.

Des cicatrices.

Très fines.

Presque invisibles.

Plusieurs lignes pâles remontaient le long de l’avant-bras de Vaelith maintenant que ses manches étaient légèrement relevées.

Son souffle ralentit légèrement.

Parce qu’elles ne ressemblaient pas à des blessures de combat.

Elles étaient trop régulières.

Trop droites.

Elle observa encore quelques secondes avant de murmurer doucement :

— D’où viennent-elles ?

Vaelith baissa les yeux vers son bras.

Et immédiatement, quelque chose se referma légèrement dans son regard.

Le silence tomba doucement autour d’eux.

Même Pollen sembla ralentir ses mouvements sur les pierres humides.

Vaelith resta silencieux longtemps.

Puis répondit finalement :

— Certaines viennent du palais.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Pendant les attaques ?

Le silence dura encore quelques secondes.

Puis il répondit plus bas :

— Non.

Le vent chaud traversa doucement la rivière.

Vaelith observait maintenant l’eau translucide.

Et lorsqu’il parla de nouveau, sa voix semblait beaucoup plus lointaine.

— Des expériences.

Le mot glaça immédiatement l’atmosphère.

Lythra sentit son ventre se nouer.

— Quelles expériences…?

Vaelith resta silencieux.

Sa gorge bougea difficilement.

Puis il finit par répondre :

— Les seuils réagissaient mieux à certaines personnes.

Le souffle de Lythra ralentit.

— Et le palais voulait comprendre pourquoi.

Le silence devint immense autour de la rivière chaude.

Lythra regardait maintenant les cicatrices autrement.

Pas comme des blessures.

Comme des preuves.

Et soudain, quelque chose dans toutes les archives retrouvées lui parut encore plus horrible.

Vaelith avait peut-être été dangereux.

Mais le royaume aussi.

Peut-être bien plus qu’elle ne l’avait imaginé.

Ils quittèrent la rivière chaude en début d’après-midi.

Mais quelque chose avait changé depuis leur arrêt.

Le calme fragile de la matinée s’était fissuré.

Pas brutalement.

Progressivement.

Comme une tension invisible glissant lentement sous la peau du monde.

Lythra le ressentait maintenant à chaque pas.

Les seuils devenaient plus actifs.

La forêt elle-même semblait lutter contre quelque chose d’instable. Par moments, certaines zones du paysage se troublaient légèrement, comme si l’air entier hésitait à conserver sa forme. Des craquements lumineux apparaissaient parfois entre les arbres avant de disparaître aussitôt, laissant derrière eux une odeur métallique et froide.

Même les animaux avaient changé de comportement.

Plusieurs fois, Lythra aperçut des créatures fuir brusquement entre les fougères sans raison apparente. Des oiseaux noirs traversaient le ciel en groupes désordonnés avant de bifurquer soudainement comme s’ils évitaient quelque chose d’invisible.

Et Vaelith…

Vaelith devenait de plus en plus silencieux.

Pas fermé émotionnellement comme avant.

Concentré.

Tendu.

Comme s’il écoutait constamment quelque chose que Lythra ne pouvait pas entendre.

Ils avançaient maintenant sur un ancien sentier de pierre à moitié englouti sous les racines et la mousse. D’immenses arches naturelles formées par les arbres traversaient parfois le chemin au-dessus d’eux, plongeant certaines portions dans une obscurité humide où seules les plantes luminescentes permettaient encore de distinguer les contours du paysage.

Pollen trottinait maladroitement près des bottes de Lythra, parfois distrait par une fleur étrange ou un insecte lumineux.

Puis Vaelith ralentit brusquement.

Lythra releva immédiatement les yeux vers lui.

Son visage avait changé.

Complètement.

Toute la couleur semblait avoir quitté sa peau en une seconde.

— Vaelith ?

Il ne répondit pas.

Son regard était figé quelque part devant lui.

Mais il ne regardait pas réellement la forêt.

Il regardait autre chose.

Quelque chose que seul lui voyait.

Puis il porta soudain une main contre sa tête.

Son souffle devint irrégulier.

Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer.

— Vaelith !

Il vacilla brutalement.

Ses genoux heurtèrent presque le sol avant qu’il ne se rattrape contre un arbre noir couvert de mousse bleutée.

Le monde autour d’eux sembla réagir aussitôt.

Une fissure lumineuse traversa l’air au-dessus du sentier dans un bruit sec.

Puis une autre.

Et soudain, la forêt disparut.

Pas réellement.

Mais pour Vaelith, oui.

Le souffle lui manqua brutalement.

L’odeur de mousse humide fut remplacée par celle du sang et du métal brûlé.

Des cris résonnaient partout.

Une lumière rouge éclatait contre des murs de pierre immenses.

Le palais.

Un laboratoire.

Des voix.

Trop de voix.

— Stabilisez le seuil !
— Il réagit encore !
— Tenez-le !

La vision frappa Vaelith avec une violence telle qu’il eut l’impression que son crâne allait se briser.

Il était couvert de sang.

Pas le sien uniquement.

Des symboles lumineux brûlaient le long de ses bras tandis qu’une énergie noire traversait le laboratoire dans des pulsations instables.

Des chercheurs hurlaient.

Quelqu’un pleurait.

Puis Arich apparut brutalement devant lui.

Vivace.

Essoufflé.

Terrifié.

— Vaelith regarde-moi !

Ses mains agrippaient ses épaules.

— Respire !

Le souvenir vacilla violemment.

Puis une autre silhouette apparut plus loin.

Le fils du roi.

Son visage était déformé par quelque chose entre la peur et la colère.

— Tu vas tous nous tuer !

Une explosion de lumière secoua la pièce entière.

Les seuils hurlaient.

Vraiment.

Comme des êtres vivants déchirés.

Puis...

plus rien.

Vaelith revint brutalement à la réalité.

Son corps entier tremblait.

Il était à genoux dans la forêt maintenant.

Sa respiration complètement désynchronisée.

Lythra était devant lui.

Ses mains agrippaient son visage.

— Vaelith ! Regarde-moi !

Le monde autour d’eux restait instable.

Plusieurs fissures lumineuses traversaient encore brièvement les arbres avant de disparaître.

Pollen s’était caché derrière un rocher, terrifié.

Vaelith cligna difficilement des yeux.

Lythra sentit immédiatement la panique dans son regard.

Une vraie panique.

Pas du contrôle.
Pas de l’ironie.
Pas du détachement.

De la peur pure.

— J’ai vu…

Sa voix se brisa immédiatement.

Il porta une main tremblante contre sa tête.

— J’ai vu quelque chose…

Lythra s’agenouilla immédiatement devant lui.

Le sol humide traversait le tissu de ses vêtements mais elle s’en moquait complètement.

— Respire.

Vaelith secoua légèrement la tête.

— Non… non c’était…

Sa gorge se contracta douloureusement.

— Je ne comprends plus…

Les arbres autour d’eux semblaient encore vibrer légèrement sous l’instabilité magique.

Lythra posa fermement ses mains contre les siennes.

— Vaelith.

Il releva finalement les yeux vers elle.

Et elle sentit immédiatement son cœur se serrer.

Parce qu’il avait l’air perdu.

Vraiment perdu.

Comme quelqu’un incapable de distinguer ce qui était réel de ce qui ne l’était plus.

— Le laboratoire… le palais… le seuil…

Sa respiration était toujours irrégulière.

— Il y avait du sang partout…

Le vent traversa brutalement les arbres.

Une nouvelle fissure lumineuse apparut très haut dans le ciel avant de disparaître.

Vaelith ferma brièvement les yeux.

Puis murmura faiblement :

— Je ne sais plus ce que j’ai fait.

La phrase frappa Lythra en plein cœur.

Parce qu’elle comprenait enfin la véritable horreur de ses souvenirs revenus.

Ce n’était pas seulement de la mémoire.

C’était de l’incertitude.

Vaelith ne savait plus :

  • ce qu’on lui avait fait
  • ce qu’il avait réellement provoqué
  • ce que le palais avait transformé
  • ou ce qu’il était devenu ensuite

Et cette confusion était probablement pire que toutes les accusations.

Lythra serra un peu plus ses mains.

— Écoute-moi.

Il rouvrit difficilement les yeux.

— Tu n’es plus là-bas.

Le silence trembla doucement autour d’eux.

— Tu m’entends ?

Vaelith la regardait maintenant comme s’il essayait réellement de revenir jusqu’à elle.

Alors elle continua plus doucement :

— Tu es ici.

Le vent fit légèrement bouger ses cheveux autour de son visage.

— Avec moi.

Quelque chose vacilla dans le regard de Vaelith.

Puis très lentement, sa respiration commença enfin à ralentir.

Le monde autour d’eux se stabilisa peu à peu.

Les fissures lumineuses disparurent.

Les arbres cessèrent de vibrer.

Et finalement, Vaelith baissa lentement la tête.

Épuisé.

Lythra resta près de lui longtemps.

Très longtemps.

Jusqu’à ce que sa respiration redevienne presque normale.

La nuit tomba plusieurs heures plus tard.

Ils avaient continué la route plus lentement après le malaise de Vaelith, traversant une région de la forêt de plus en plus étrange à mesure qu’ils approchaient des zones proches des seuils.

Le paysage semblait ancien ici.

Très ancien.

D’immenses ruines de pierre noire apparaissaient parfois entre les arbres, recouvertes de racines gigantesques et de mousse lumineuse. Certaines arches brisées traversaient encore les sentiers, et des statues sans visage dormaient à moitié englouties sous la végétation.

Finalement, ils décidèrent de s’arrêter dans l’une de ces ruines.

Une ancienne structure circulaire ouverte vers le ciel, entourée de colonnes fissurées couvertes de symboles effacés par le temps.

Le vent traversait doucement l’endroit.

L’air sentait la pluie, la pierre humide et les fleurs nocturnes poussant entre les dalles brisées.

Le feu qu’ils allumèrent projeta rapidement une lumière chaude contre les colonnes noires.

Mais Vaelith restait silencieux.

Assis un peu à l’écart.

Lythra l’observait discrètement depuis plusieurs minutes maintenant.

Il paraissait vidé.

Le souvenir revenu l’avait profondément secoué.

Pollen dormait déjà roulé contre un sac près du feu.

La forêt nocturne respirait doucement autour des ruines.

Puis finalement, Lythra se leva.

Et vint s’asseoir près de Vaelith.

Très près.

Il tourna légèrement les yeux vers elle sans parler.

Le silence dura plusieurs secondes.

Puis elle murmura doucement :

— Tu veux en parler ?

Vaelith détourna légèrement le regard vers les colonnes brisées.

Longtemps.

Puis souffla faiblement :

— J’ai peur.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Parce qu’elle ne l’avait presque jamais entendu parler aussi honnêtement.

Sa voix était basse.

Fatiguée.

Fragile.

— Peur de quoi ?

Le vent traversa doucement les ruines.

Vaelith observait maintenant le ciel fissuré visible entre les colonnes.

Puis il répondit finalement :

— De découvrir que certaines choses sont vraies.

Le silence retomba doucement.

Lythra comprenait.

Bien sûr qu’elle comprenait.

Puis il ajouta plus bas encore :

— Et j’ai peur qu’après avoir retrouvé tes amis…

Sa gorge se contracta légèrement.

— Tu réalises enfin que tu aurais dû rester loin de moi.

La phrase brisa quelque chose dans Lythra.

Parce qu’elle comprit soudain que malgré tout ce qu’ils avaient traversé ensemble…

Une partie de Vaelith continuait encore de croire qu’il finirait forcément abandonné.

Alors doucement, elle se rapprocha encore.

Jusqu’à ce que leurs fronts se touchent presque dans la lumière faible du feu.

Vaelith se figea immédiatement.

Le souffle de Lythra se mélangeait presque au sien maintenant.

Puis elle murmura contre lui :

— Arrête de décider à ma place ce que je ressens.

Le silence sembla suspendre le monde entier autour d’eux.

Vaelith ne bougeait plus du tout.

Sa respiration s’était légèrement coupée.

Et pendant une seconde, Lythra eut réellement l’impression qu’il allait l’embrasser.

Mais il ne le fit pas.

À la place, il ferma simplement les yeux.

Et resta là.

Contre elle.

Comme s’il avait enfin trouvé quelque chose qu’il n’avait plus envie de fuir.

La nuit s’était épaissie autour des ruines.

Le feu brûlait encore faiblement au centre de l’ancienne structure circulaire, projetant des éclats rouge sombre contre les colonnes brisées couvertes de mousse lumineuse. Les symboles gravés dans la pierre semblaient presque bouger sous la lumière vacillante des flammes, apparaissant puis disparaissant sous les ombres mouvantes du vent.

Après leur proximité silencieuse, ni Lythra ni Vaelith n’avaient réellement reparlé.

Pas parce que quelque chose était devenu inconfortable.

Au contraire.

Quelque chose s’était apaisé entre eux.

Comme si la tension constante qui existait depuis leur rencontre avait enfin commencé à céder la place à une confiance plus profonde. Une confiance fragile encore, mais réelle.

Pollen dormait toujours roulé contre un sac près du feu, produisant parfois de petits bruits étouffés dans son sommeil.

Lythra s’était finalement allongée près des braises.

Mais elle ne dormait pas vraiment.

Elle regardait simplement le ciel visible entre les colonnes noires des ruines.

Et plus elle l’observait, plus quelque chose lui semblait mauvais.

Les fissures étaient plus nombreuses.

Même immobiles, elle les distinguait maintenant très clairement :
de longues craquelures lumineuses traversant l’obscurité comme si le ciel lui-même était en train de se fendre lentement.

Le vent changea brusquement.

Un froid étrange traversa les ruines.

Puis quelque chose apparut.

Lythra se redressa immédiatement.

Une silhouette.

Très haut dans une fissure lumineuse.

Elle disparut presque aussitôt.

Son souffle ralentit brutalement.

— Vaelith…

Il était déjà debout.

Le regard levé vers le ciel.

Tendu.

Très tendu.

Le feu vacilla brutalement derrière eux tandis qu’une nouvelle fissure s’ouvrait quelques secondes plus loin dans l’obscurité.

Et cette fois, quelque chose apparut réellement à travers.

Pas entièrement.

Seulement un fragment.

Un autre paysage.

Lythra sentit son cœur accélérer immédiatement.

Elle distinguait :

  • des tours immenses
  • un ciel rouge sombre
  • des silhouettes traversant une place lointaine

Puis l’image se déforma brutalement avant de disparaître.

Le silence explosa dans les ruines.

Le vent soufflait plus fort maintenant.

Les fissures lumineuses apparaissaient puis disparaissaient dans le ciel comme des blessures instables.

Et soudain, des voix résonnèrent.

Très lointaines.

Comme transportées depuis un autre monde.

Lythra se figea complètement.

Elle ne comprenait pas les mots.

Mais elle entendait les émotions :
peur,
urgence,
confusion.

Puis une autre fissure s’ouvrit brusquement juste au-dessus des ruines.

Et cette fois, Vaelith blêmit immédiatement.

Parce qu’il reconnut le lieu.

Le palais royal.

Le souffle de Lythra se coupa.

Pendant une seconde entière, ils virent :

  • les immenses tours noires du palais
  • les passerelles suspendues
  • les lumières rouges des laboratoires inférieurs
  • des silhouettes courant dans les couloirs

Puis l’image vacilla.

Vaelith recula brusquement d’un pas.

Comme frappé physiquement par la vision.

Le feu derrière eux explosa brièvement en étincelles rouges.

Et Lythra comprit aussitôt quelque chose de terrible.

Les seuils ne montraient pas des images aléatoires.

Ils réagissaient à Vaelith.

À sa mémoire.

À son passé.

Puis les fissures commencèrent à se multiplier.

Beaucoup plus vite.

L’air entier semblait vibrer autour des ruines maintenant. Les colonnes anciennes produisaient des craquements inquiétants tandis que plusieurs fragments d’autres paysages apparaissaient brièvement dans le ciel :

  • des océans noirs
  • des montagnes rouges
  • une ville suspendue
  • des forêts impossibles

Et toujours ces voix.

Ces murmures.

Comme si plusieurs mondes parlaient en même temps.

Lythra sentit un vertige brutal lui traverser le corps.

Puis Vaelith murmura faiblement :

— C’est trop tôt…

Le vent devint violent.

Une immense fissure traversa brutalement le ciel au-dessus d’eux.

Et cette fois, quelque chose regarda à travers.

Pas longtemps.

Seulement une silhouette.

Mais suffisamment pour glacer immédiatement Lythra.

Puis tout disparut.

Brutalement.

Le silence retomba dans les ruines.

Seulement troublé par le souffle du vent et le crépitement faible du feu.

Vaelith restait figé.

Le regard encore fixé vers le ciel maintenant redevenu noir.

Puis il murmura plus bas :

— Les seuils deviennent instables beaucoup plus vite que prévu.

Lythra se rapprocha immédiatement de lui.

Son cœur battait encore trop vite.

— C’était quoi… ?

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Ses yeux semblaient perdus quelque part très loin.

Puis finalement :

— Des fragments.

Sa voix était tendue maintenant.

— Quand les seuils s’affaiblissent, les mondes commencent parfois à se toucher avant l’ouverture complète.

Le vent fit légèrement trembler les colonnes.

— Mais normalement ça ne devrait pas être aussi violent.

Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer davantage.

Parce qu’elle comprenait ce que cela signifiait.

Quelque chose perturbait les seuils.

Et probablement depuis longtemps.

Le silence retomba quelques secondes.

Puis Vaelith porta soudainement une main contre sa tête.

Son souffle se coupa brutalement.

Lythra sentit immédiatement la panique revenir.

— Vaelith ?

Mais il ne l’entendait déjà presque plus.

Le monde autour de lui vacilla.

Les ruines disparurent.

Le feu disparut.

La forêt disparut.

Et un autre souvenir l’engloutit.

Une salle immense.

Circulaire.

Des symboles de seuil gravés partout sur les murs.

Une lumière blanche insupportable pulsait au centre de la pièce.

Le palais.

Mais cette fois, pas un laboratoire.

Une salle de seuil.

Le souffle de Vaelith dans le présent devint irrégulier.

Le souvenir tremblait autour de lui comme une vision instable.

Il voyait Arich.

Blessé.

Du sang coulait le long de son bras tandis qu’il tentait de rester debout près des cercles magiques gravés au sol.

Puis une autre silhouette apparut.

Le fils du roi.

Et derrière lui, la reine.

Le souffle de Vaelith se bloqua immédiatement.

Quelqu’un criait.

— S’il ouvre la brèche maintenant, tout sera perdu !

La lumière pulsa brutalement.

Les symboles des seuils se mirent à hurler.

Oui.

Hurler.

Comme des êtres vivants.

Vaelith sentit immédiatement une douleur atroce traverser son crâne.

Puis il vit quelque chose.

Lui-même.

Au centre de la salle.

Couvert de sang.

Terrifié.

Pas monstrueux.

Terrifié.

Et autour de lui, le seuil s’effondrait.

Le souvenir devint chaotique.

Des cris.

Des explosions.

Arich qui tombait.

Le fils du roi qui reculait.

Puis la reine qui criait quelque chose impossible à comprendre avant qu’une immense lumière blanche n’engloutisse tout.

Vaelith revint brutalement à la réalité.

Il s’effondra presque contre une colonne.

Lythra le rattrapa immédiatement.

Son souffle était complètement désynchronisé maintenant.

Ses mains tremblaient violemment.

— Vaelith !

Il leva difficilement les yeux vers elle.

Et cette fois, Lythra vit une peur réelle dans son regard.

Pas seulement de la confusion.

Une compréhension naissante.

— Je…

Sa gorge se contracta douloureusement.

— Je crois…

Le silence sembla suspendu autour des ruines.

Puis il murmura enfin :

— Je crois que je n’ai pas attaqué le palais sans raison.

Le souffle de Lythra se coupa immédiatement.

Le vent traversa brutalement les colonnes.

Et au-dessus d’eux, une immense fissure lumineuse déchira lentement le ciel nocturne.

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