Chapitre 24
La nuit s’était installée autour du portail comme une créature immense et silencieuse.
Depuis les hauteurs rocheuses où ils avaient trouvé refuge, Lythra distinguait parfaitement la déchirure lumineuse suspendue au loin entre les arbres noirs. Même à cette distance, elle paraissait irréelle. Le portail ne ressemblait plus à une simple fissure dans le monde ; il avait grandi durant les dernières heures, gagnant en intensité, en profondeur, en violence presque organique. Une lumière blanche et argentée pulsait lentement en son centre, semblable au battement d’un cœur gigantesque enfoui dans les entrailles du ciel.
Chaque pulsation faisait vibrer la forêt.
Les branches frémissaient.
Le vent changeait de direction.
Les fissures dans le ciel apparaissaient plus nombreuses.
Et parfois…
très brièvement…
Lythra avait l’impression d’apercevoir d’autres paysages à travers la lumière.
Des silhouettes.
Des rues.
Un ciel différent.
Son ancien monde.
Elle resserra légèrement ses doigts autour de la couverture sombre posée sur ses épaules.
Le feu crépitait doucement au centre des ruines où ils s’étaient installés pour attendre la nuit. L’endroit semblait avoir été un ancien observatoire autrefois : plusieurs colonnes brisées entouraient une plateforme circulaire ouverte vers le ciel, et des symboles astronomiques gravés dans la pierre apparaissaient parfois lorsque les pulsations du portail illuminaient les ruines.
Pollen dormait roulé contre un sac près du feu.
Vaelith, lui, était éveillé.
Comme toujours.
Il se tenait à quelques mètres du bord de la plateforme, le regard fixé vers le portail, immobile depuis de longues minutes. Le vent soulevait parfois légèrement ses vêtements sombres tandis que les fissures lumineuses traversaient le ciel derrière lui.
Lythra l’observa en silence.
Depuis les chasseurs.
Depuis les souvenirs.
Depuis les ombres.
Quelque chose avait changé en lui.
Pas seulement dans sa manière de parler.
Dans sa manière d’exister.
Comme si l’approche de l’ouverture des mondes l’obligeait progressivement à cesser de fuir.
Mais cette évolution semblait lui coûter énormément.
Elle finit par se lever.
Le froid mordit immédiatement sa peau tandis qu’elle traversait lentement les ruines en direction de Vaelith. La pierre humide craquait parfois sous ses pas, et au loin, dans la forêt noire, plusieurs grondements sourds résonnaient encore par intermittence.
Les seuils continuaient de bouger.
Lorsqu’elle arriva près de lui, Vaelith ne détourna pas immédiatement les yeux du portail.
— Tu devrais dormir un peu.
Lythra croisa les bras.
— Tu dis ça comme quelqu’un qui a l’intention de dormir lui-même.
Le coin de sa bouche bougea faiblement.
— Je fais preuve d’hypocrisie responsable.
— Impressionnant.
Le silence revint doucement.
Le vent traversait les ruines avec une lenteur étrange ce soir-là. Il portait des odeurs de pluie lointaine, de mousse humide et de pierre froide, mais également quelque chose de métallique, presque électrique, qui apparaissait chaque fois que le portail pulsait.
Lythra suivit finalement son regard.
La lumière était plus forte maintenant.
Beaucoup plus forte.
Et malgré toute l’excitation qui avait traversé son esprit durant les derniers jours à l’idée de retrouver Kael et Selen…
une angoisse immense commençait maintenant à remplacer progressivement cette impatience.
Parce que quelque chose n’allait pas.
Elle le sentait.
Le monde entier semblait malade.
Puis Vaelith murmura soudain :
— Demain, tout changera.
Sa voix était basse.
Fatiguée.
Lythra tourna lentement les yeux vers lui.
La lumière du portail dessinait des reflets argentés contre son visage pâle.
— Tu crois vraiment qu’ils viendront ?
Cette fois, Vaelith répondit immédiatement.
— Oui.
Le mot résonna dans le froid.
Lythra sentit son cœur accélérer légèrement.
Puis elle demanda plus doucement :
— Et si quelque chose se passe mal ?
Le silence qui suivit dura longtemps.
Trop longtemps.
Vaelith finit par détourner légèrement les yeux.
— Alors les seuils deviendront incontrôlables.
La réponse glaça immédiatement l’air autour d’eux.
Lythra sentit sa gorge se nouer.
— Tu dis ça comme si tu t’attendais déjà au pire.
Un souffle presque ironique échappa à Vaelith.
— J’ai rarement connu autre chose.
Lythra baissa les yeux quelques secondes.
Puis doucement :
— Tu n’es plus seul maintenant.
Le silence retomba.
Vaelith resta immobile.
Complètement.
Puis très lentement, il tourna finalement les yeux vers elle.
Et quelque chose dans son regard fit immédiatement ralentir le souffle de Lythra.
Il avait l’air épuisé.
Profondément.
Mais il avait aussi l’air…
terriblement vivant.
Comme si toutes les émotions qu’il avait enterrées pendant des siècles remontaient maintenant à la surface en même temps.
— C’est ce qui me fait peur.
La phrase la frappa de plein fouet.
Avant qu’elle ne puisse répondre, un grondement traversa soudainement la forêt.
Les deux levèrent immédiatement les yeux.
Le portail venait de pulser violemment.
Cette fois, la lumière traversa littéralement les arbres, les ruines et le ciel lui-même dans une immense vague blanche.
Et durant une seconde entière, Lythra aperçut autre chose à travers.
Une rue.
Des immeubles.
Un lampadaire.
Son ancien monde.
Puis tout disparut.
Son souffle se coupa.
— Par les anciens…
Vaelith observait toujours le portail.
Mais cette fois, sa posture s’était tendue brutalement.
Puis il murmura :
— Ça commence.
...
Plus tard dans la nuit, ils s’installèrent finalement près du feu.
Le froid était devenu plus mordant maintenant que les nuages avaient envahi le ciel. Les fissures lumineuses continuaient d’apparaître par intermittence très haut au-dessus des ruines, dessinant parfois des lignes pâles dans l’obscurité avant de disparaître aussitôt.
Pollen dormait profondément roulé contre la jambe de Lythra.
Vaelith, lui, était assis en face d’elle, les bras croisés, observant les flammes avec une expression lointaine.
Le silence entre eux n’était plus inconfortable depuis longtemps.
Il était devenu… intime.
Puis Lythra murmura soudain :
— Tu crois qu’ils vont t’aimer ?
Vaelith leva lentement les yeux.
— Qui ?
— Kael et Selen.
Le feu crépita doucement.
Vaelith détourna légèrement le regard.
— Non.
Réponse immédiate.
Sans hésitation.
Lythra fronça légèrement les sourcils.
— Tu ne peux pas savoir ça.
— Si.
Sa voix était calme.
Trop calme.
— Les gens réagissent rarement bien aux catastrophes anciennes.
— Tu n’es pas une catastrophe.
Le regard de Vaelith vacilla très légèrement.
Puis il souffla doucement :
— Les archives disent le contraire.
Lythra sentit immédiatement une pointe de colère traverser sa poitrine.
— Les archives du palais.
Le silence retomba.
Puis elle ajouta plus bas :
— Je commence sérieusement à croire que le palais était bien pire que toi.
Cette fois, un vrai silence suivit.
Vaelith resta immobile plusieurs longues secondes.
Puis il murmura :
— Moi aussi.
Le feu projeta une lumière rouge contre ses yeux sombres.
Lythra sentit son cœur se serrer.
Parce que cette phrase signifiait quelque chose de terrible :
Vaelith commençait enfin à comprendre qu’il n’avait peut-être jamais été uniquement le monstre qu’on avait construit autour de lui.
Et cette réalisation semblait presque lui faire plus peur encore.
...
Au milieu de la nuit, Lythra se réveilla brusquement.
Son cœur battait trop vite.
Le feu était presque éteint.
Le portail pulsait encore au loin.
Mais ce n’était pas ce qui l’avait réveillée.
Quelqu’un parlait.
Très bas.
Elle cligna difficilement des yeux avant de tourner la tête.
Vaelith.
Il était debout au bord des ruines.
Et il parlait seul.
Non.
Pas seul.
Avec quelqu’un qu’elle ne voyait pas.
Son souffle ralentit immédiatement.
Puis elle comprit.
Un souvenir.
Vaelith murmurait des fragments de phrases dans une langue ancienne qu’elle ne comprenait pas totalement.
Mais un nom revenait constamment.
Arich.
Lythra resta silencieuse.
Le vent traversait doucement les colonnes brisées tandis que la lumière du portail éclairait parfois le profil fatigué de Vaelith.
Puis soudain, il murmura dans leur langue :
— Je n’ai jamais voulu leur ouvrir les seuils.
Le souffle de Lythra se coupa.
Vaelith ferma brièvement les yeux.
— Je voulais juste que ça s’arrête.
La douleur dans sa voix était si profonde que Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.
Puis il leva les yeux vers le portail.
Et murmura faiblement :
— Qu’est-ce qu’on a fait…
Le vent souffla brutalement.
Et au même instant, le portail pulsa une nouvelle fois.
Cette fois beaucoup plus violemment.
Toute la forêt trembla.
Les fissures dans le ciel explosèrent littéralement au-dessus des ruines.
Lythra se leva immédiatement.
Pollen poussa un cri paniqué.
Et soudain, une silhouette apparut dans la lumière.
Très loin encore.
Mais humaine.
Quelqu’un traversait déjà.
Vaelith se retourna brutalement.
Le souffle de Lythra disparut.
Puis le monde entier sembla retenir sa respiration.
Le portail continua de pulser.
La silhouette disparut presque aussitôt dans la lumière blanche, comme avalée par les mouvements instables du seuil lui-même.
Puis il n’y eut plus rien.
Seulement la forêt.
Le vent.
Les fissures dans le ciel.
Et cette immense déchirure lumineuse suspendue au loin entre les arbres noirs.
Lythra resta figée plusieurs longues secondes.
Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression de sentir chaque pulsation jusque dans sa gorge.
— Tu l’as vu ? murmura-t-elle.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Son regard restait fixé vers le portail.
Tendu.
Immobile.
Puis il souffla finalement :
— Oui.
Le silence retomba brutalement.
Le vent traversa les ruines avec une violence nouvelle, faisant vibrer les anciennes colonnes et les plantes translucides suspendues à leurs fissures. Très haut dans le ciel, plusieurs craquelures lumineuses continuaient d’apparaître par intermittence, ouvrant parfois de minuscules fragments d’autres paysages avant de se refermer aussitôt.
Mais personne n’émergea.
Plus rien ne traversa.
La silhouette avait disparu.
Lythra sentit lentement l’angoisse revenir dans son ventre.
Parce qu’elle comprenait maintenant quelque chose d’horrible :
les seuils n’étaient plus stables du tout.
Le portail ne s’ouvrait pas correctement.
Vaelith finit par s’éloigner légèrement du bord des ruines.
Il semblait réfléchir extrêmement vite.
Ses doigts bougeaient parfois légèrement contre ses manches, comme s’il recomposait mentalement des calculs ou des souvenirs impossibles à assembler complètement.
Lythra s’approcha doucement de lui.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Vaelith passa une main contre son visage fatigué.
— Je ne sais pas encore.
Réponse honnête.
Et c’était probablement ce qu’il y avait de plus inquiétant.
Le feu mourait lentement derrière eux maintenant, ne projetant plus qu’une faible lumière rouge contre les pierres humides des ruines.
Lythra observa le portail au loin.
Puis elle murmura :
— Et si quelque chose empêchait le passage ?
Le regard de Vaelith vacilla très légèrement.
— Alors les seuils pourraient commencer à rejeter certaines traversées.
Le souffle de Lythra ralentit immédiatement.
— Rejeter…?
Le vent souffla plus fort.
Vaelith observait toujours le portail.
— Les mondes ne sont pas censés être ouverts aussi longtemps.
Sa voix était plus grave maintenant.
— Si plusieurs seuils sont déjà instables…
Il s’interrompit.
Lythra sentit immédiatement sa gorge se nouer.
— Vaelith.
Il ferma brièvement les yeux.
Puis termina malgré tout :
— Alors certains passages pourraient se briser pendant la traversée.
Le silence explosa dans les ruines.
Lythra sentit le froid glisser brutalement sous sa peau.
— Non.
Le mot lui échappa immédiatement.
— Non, Selen et Kael vont traverser ensemble.
Vaelith ne répondit pas.
Et son silence fit beaucoup plus mal que n’importe quelle phrase.
Lythra détourna brutalement les yeux vers le portail.
La lumière continuait de battre.
Régulièrement.
Lentement.
Mais maintenant qu’elle savait ce qui pouvait arriver…
chaque pulsation lui donnait l’impression d’entendre quelque chose se fissurer.
Puis soudain, une nouvelle silhouette apparut dans le seuil.
Le souffle de Lythra se coupa.
Elle fit un pas instinctif vers l’avant.
Mais encore une fois, la forme se déforma brutalement avant de disparaître dans la lumière.
Comme si le portail lui-même avalait les silhouettes avant de les laisser sortir.
Vaelith jura très bas dans une langue ancienne.
Puis il se détourna brusquement du portail.
— Il faut attendre.
— Attendre ?
Lythra le regarda comme s’il venait de devenir fou.
— Tu veux que j’attende alors que quelque chose se passe mal ?!
La douleur dans sa voix traversa immédiatement les ruines.
Vaelith soutint son regard.
Et Lythra comprit aussitôt qu’il souffrait autant qu’elle.
— Si tu approches maintenant alors que le seuil est instable, il pourrait t’arracher aussi.
Le silence retomba.
Puis plus doucement :
— Je ne te laisserai pas disparaître dedans.
La phrase lui coupa presque le souffle.
Le vent traversa lentement les ruines.
Lythra sentit soudain toute la fatigue des derniers jours lui tomber dessus en même temps :
- les ombres
- les souvenirs
- les chasseurs
- les seuils
- l’ouverture
- Kael
- Selen
Tout devenait trop immense.
Puis sa gorge se serra brusquement.
— Et si elle est seule ?
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Parce qu’ils pensaient exactement à la même chose.
Selen.
Perdue.
Quelque part entre les mondes.
Le portail pulsa de nouveau.
Une lumière blanche traversa les ruines.
Et pendant une seconde entière, Lythra aperçut un fragment de son ancien monde :
- une rue humide
- des néons
- des silhouettes courant sous la pluie
Puis tout disparut.
Elle ferma brièvement les yeux.
— J’ai peur.
La phrase quitta ses lèvres avant même qu’elle réfléchisse.
Vaelith resta silencieux.
Puis très lentement, il s’approcha.
La lumière du portail dessinait des reflets pâles dans ses yeux sombres maintenant.
— Moi aussi.
Le mot était presque fragile.
Lythra sentit quelque chose se briser doucement dans sa poitrine.
Parce qu’elle réalisait qu’elle n’avait presque jamais entendu Vaelith avouer sa peur aussi ouvertement.
Puis il ajouta plus bas :
— Je ne sais plus ce qui va arriver quand le seuil s’ouvrira complètement.
Le vent fit légèrement bouger ses cheveux.
— Et ça faisait très longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
Lythra observa son visage fatigué.
Les cernes sous ses yeux.
La tension dans sa mâchoire.
La manière dont il regardait constamment le portail comme s’il s’attendait à voir le monde entier exploser d’un instant à l’autre.
Puis elle demanda doucement :
— Tu crois qu’ils vont me reconnaître ?
Vaelith fronça légèrement les sourcils.
— Kael et Selen ?
Elle hocha lentement la tête.
— J’ai l’impression…
Sa gorge se serra.
— J’ai l’impression d’avoir vécu tellement de choses ici que mon ancien monde paraît irréel maintenant.
Le silence retomba doucement.
Puis Vaelith souffla faiblement :
— Peut-être que les deux mondes le sont devenus.
La phrase resta suspendue dans les ruines.
Et quelque chose dans cette idée troubla immédiatement Lythra.
Parce qu’il avait raison.
Elle n’appartenait plus totalement à un seul monde.
Pas après tout ça.
Puis Vaelith reprit plus bas :
— Quand tu les reverras…
Il hésita.
Très légèrement.
— Tu changeras probablement encore.
Lythra sentit immédiatement la douleur cachée derrière la phrase.
Alors doucement, elle demanda :
— Et toi ?
Le regard de Vaelith vacilla.
— Moi quoi ?
— Tu crois que tu changeras aussi ?
Le silence dura longtemps.
Puis il murmura finalement :
— Je crois que je suis déjà en train de le faire.
Le portail pulsa de nouveau.
Une fissure immense traversa le ciel.
Et cette fois, un grondement résonna jusque dans les profondeurs de la forêt.
Pollen se réveilla brutalement dans un cri aigu.
Lythra tourna immédiatement les yeux vers le seuil.
La lumière devenait plus intense.
Trop intense.
Vaelith se rapprocha instinctivement d’elle.
Et sans même réfléchir, Lythra attrapa doucement sa main.
Il se figea.
Leurs doigts se serrèrent malgré eux.
Puis ils restèrent là.
Devant le portail.
Dans les ruines battues par le vent.
À attendre quelque chose qu’aucun des deux ne comprenait encore réellement.
Et durant toute la fin de la nuit,
personne ne traversa.
Mais le seuil continua de grandir.
Encore.
Encore.
Comme une blessure prête à s’ouvrir définitivement.

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