Partie1
Ça devait finir par arriver.
Après des années de félicité numérique effrénée et irréfléchie, l’IA nous avait pété à la gueule. Les ordinateurs s’étaient retournés contre l’humanité. On avait alors assisté à des débats lunaires, entre le camp des « qui aurait pu prédire ? » et celui de « mais t’as jamais vu Terminator, imbécile ? » Bref, de la grande rhétorique, qui avait fait avancer les choses et aidé à se sortir de la crise – non.
Grand-mère était jeune mariée à cette époque, et elle parle encore avec un mélange de peur et de fierté de la fois où Grand-père a dû se battre contre un mannequin de crash-test planqué sous le capot de sa voiture : il l’avait assommé à coups de clé à molette, avant qu’elle ne vienne finir le travail à la poêle à frire. « En fonte, la poêle, ma fille, en fonte ! Y’a que ça de bon pour les casseroles : la fonte. Tu cuisines mieux, et puis c’est plus lourd… » qu’elle dit sans cesse.
Bref, c’était un joyeux bordel digne de Walking Dead mais avec des machines, une vieille ref’ il parait, elle appelle ça la pop culture… En gros : ils avaient été obligés de dézinguer tout ce qui comportait un peu d’électronique et qui risquait d’être piraté par les IA. Oui, les. Evidemment, y’en avait pas qu’une, ce serait trop simple ! Au début, ils s’étaient focalisés sur les trucs dangereux : les armes, les véhicules et tout ce qui risquait de vous rouler dessus, en gros. Les dirigeants du monde entier avaient même réussi à s’entendre, sur ce coup-là, une première dans l’Histoire. Bon, à part deux ou trois, toujours les mêmes, qui se pensaient plus forts que les autres et imaginaient pouvoir tirer profit de la panique générale pour étendre leur influence. Raté, ils s’étaient fait dessouder parmi les premiers… pas que ce soit une grande perte a priori, le monde se portait aussi bien sans eux depuis.
Et puis petit à petit, on s’était rendu compte que l’électronique, l’informatique, l’IA, il y en avait vraiment partout. La moindre machine à coudre se mettait à faire sautiller son aiguille en pointillés, ou en écrivant des messages, pas toujours agréables d’ailleurs : certaines IA étaient farceuses… Même des trucs insignifiants s’étaient montrés retors. Les balances de cuisine, par exemple, on s’était dit que ça ne risquait rien. Et bien détrompez-vous ! Elles avaient rendu dingues les pâtissiers qui rataient toutes leurs préparations. Et ensuite, les pèse-personnes achevaient de déprimer les gens qui tentaient de surveiller leur poids…
Du coup, ils ont pris une décision radicale : débrancher tous les ordinateurs, annihiler le système Internet, détruire tous les appareils électroniques et les terminaux informatiques. Avant ça, ils ont juste pris la précaution d’imprimer en catastrophe tout ce qui était stocké là-dessus. Une débauche de papier, je vous dis pas ! Et ensuite, il a évidemment fallu trier et archiver tout ça. Aujourd’hui encore, bientôt 50 ans après, on utilise toujours le verso de ce que les scientifiques et les Comités d’Ethique et de Sérieux ont jugé inutile de conserver. Et il y en avait, des merdes, qui circulaient sur leurs réseaux…
On a sorti des granges et des musées tous les vieux outils qui pouvaient encore servir, pour remplacer tout ce qu’on a dû détruire. Bon, on n’est pas revenus à la préhistoire non plus : on a toujours l’électricité. Et oui, les lave-linges existent toujours, pour le plus grand bonheur de Grand-mère : « Ca ma fille, on s’est pas laissées faire ! Parce que tu t’imagines pas comme c’est dur, de laver le linge à la main ! On a dû s’y coller pendant quelques mois, entre le moment où ils ont cassé nos machines à laver connectées qui reconnaissaient les types de vêtements dans le tambour et ajustaient automatiquement la quantité de détergent et le programme de lavage et de séchage, et celui où on a enfin eu des nouvelles machines toutes simples, où faut appuyer sur le bouton et pas oublier de verser la lessive dans le compartiment sinon tu peux recommencer, ton linge il est juste trempé il a pas été lavé… Oh, ils ont bien essayé, hein, tous ces hommes, là… de dire que c’était pas essentiel les lave-linges, ben figure-toi qu’on a fait une grève ! Ouep ! Toutes les femmes, on s’est mises d’accord, et on a arrêté de laver à la main les vêtements de ces messieurs. Ben quand ils ont plus eu un seul caleçon propre et qu’ils ont dû choisir entre remettre les sales ou les laver eux-mêmes, crois-moi qu’ils ont mis nos lave-linges en haut de la liste ! »
Ma Grand-mère a un petit côté révolutionnaire dont elle est très fière, et j’avoue que je le suis aussi. Elle radote bien un peu, parfois, mais elle se souvient de tellement de choses d’avant la catastrophe !
Dans les musées, maintenant, il y a des téléphones portable « Nokia 3310 », tous de la même couleur vert amande (mais juste des coquilles creuses, on les a vidés pour les rendre inoffensifs.) D’après Grand-mère c’était déjà une antiquité à l’époque où ça commencé à partir en vrille, les portables ne ressemblaient plus à ça depuis longtemps. Mais ceux-là, impossible de les démonter pour les vider, ils avaient tous été réduits en miettes pour les détruire. On trouve aussi des voitures sans moteur ni batteries, plus de câbles ni rien de risqué, des carcasses d’ordinateurs et de machines-outils. Souvent un peu abimées par la Grande Purge, les curiosités des musées… Et surtout, il y a une multitude de témoignages écrits des survivants de cette époque. Grand-mère a toujours refusé de faire ça, elle préfère nous régaler de ses histoires en direct, comme elle dit… Bref, tous les gamins du monde entier visitent des musées chaque année avec leur école, durant toute leur scolarité. Et on nous faisait passer des heures dans ces salles poussiéreuses où il n’y avait rien d’autre à faire que lire des panneaux reproduisant les témoignages. Ma tablette m’a hypnotisé, ma voiture a essayé de me rouler dessus après m’avoir perdue dans la forêt, le serveur de mon entreprise a rendu public un projet top secret, mon application de réveil s’amusait à sonner à n’importe quelle heure mais jamais la bonne…
C’est fou n’empêche, le nombre de trucs de la vie de tous les jours qu’ils étaient devenus incapables de faire sans l’IA. Lire une carte, mémoriser un itinéraire ? Ouvrir un livre ? Se souvenir que les œufs à la coque c’est 3 minutes ? Sérieux, même pour ça y’a des gens qui demandaient à l’IA, quoi ! Résultat, les cerveaux ont fini par s’atrophier… Et maintenant qu’il faut aller aux Archives pour avoir des informations un peu fiables sur certains trucs pas évidents – et une fois là, formuler sa demande de la façon la plus précise possible, pour que les archivistes et les bibliothécaires puissent trouver la réponse dans leur fatras de documentation diverse, et attendre pendant qu’ils cherchent, ce qui peut durer un moment, parfois plusieurs semaines pour les cas les plus pointus… Maintenant… pour certains, c’est devenu compliqué de survivre, je dois dire. Même après deux générations, on sent encore les dégâts.
J’ai de la chance : dans ma famille il y avait surtout des anti. Même s’ils étaient bien obligés d’utiliser l’IA puisqu’elle était partout, ils faisaient au moins l’effort de se servir de leur cerveau. Pour réfléchir un peu, retenir des trucs, la base quoi. Ils dégainaient pas leur smartphone (l’autre nom des téléphones portables) à la moindre question, « dis Gogol ? » Ah oui ! parce qu’en plus, ils parlaient à leur téléphone. Pas dans le téléphone, à quelqu’un qui écoutait à l’autre bout, ce qui est l’usage initial d’un téléphone, non : ils parlaient au téléphone. Et le téléphone leur répondait. A l’oral, avec une voix de synthèse. Flippant, si vous voulez mon avis… Creepy, même. Les gens étaient devenus trop flemmards pour lire ou écrire… Dire qu’à la base ce genre de fonctionnalités avait été mises au point pour les gens qui ne pouvaient pas lire : les mal-voyants, par exemple, ou les dyslexiques…
Du coup. Pourquoi je raconte tout ça, moi déjà ? Ah oui, je m’égare, on dirait Grand-mère. Bref : mon cerveau est en bon état de fonctionnement, de façon naturelle. Mais les autres… pfiou c’est pas de la tarte pour certains ! Alors on a cherché des moyens pour améliorer les choses, pour ceux-là. Des stages de rééducation, des programmes intensifs dès le plus jeune âge, et surtout : des remèdes miracles, en veux-tu en voilà ! Ah ça, il en circule, des sirops, des pilules, des exorcismes limite, un tas de trucs vendus à prix d’or par des charlatans… et pour une efficacité plus que limitée naturellement (pour ne pas dire nulle.)
Sauf… Sauf des graines, que le patron de ma sœur qui fait une formation d’apothicaire, vend dans son officine. Elles sont réellement efficaces pour booster le cerveau, la mémoire et la réflexion. Et… il ne les vend pas à prix d’or, non : c’est carrément un rein qu’il faudrait vendre pour se payer ce remède ! Surtout que, bien sûr, c’est à prendre sur le long terme, ça ne guérit pas le cerveau, faut pas rêver non plus.
Il y a quelques mois, quand ces graines ont prouvé leur efficacité et que les clients ont commencé à faire la queue sur le trottoir faute de pouvoir entrer dans la boutique, l’apothicaire a commencé à trouver son mode d’approvisionnement habituel un peu long, et surtout fort coûteux. Elles valent tellement cher qu’il les revend quasiment à prix coutant. Et même là, la plupart des familles sont incapables de se les offrir. C’est un produit de luxe. Il a bien tenté de les faire germer, pour les planter et lancer une production locale, mais impossible d’en tirer quoi que ce soit. Alors il a demandé à ma sœur si elle acceptait d’aller chercher ces graines là où elles poussent, pour voir de quelle plante il s’agit, s’il est possible de l’acclimater dans notre région, d’en faire profiter plus de clients et à des prix plus abordables, tout en se faisant une marge correcte dessus. Eve, pas trop aventureuse, a refusé. Mais elle lui a suggéré de me proposer cette mission.
Et voilà comment je me retrouve aujourd’hui dans cette contrée sauvage, quasiment désertique…

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