Bille en tête
Je me promenais sur Facebook, grimpais des murs, plongeais dans des vidéos et me balançais de lien en lien quand je fus interpelée. Ma sœur venait de me tagger sur la publication d’un petit cousin que je n’avais pas vu depuis 5 ans. Nous avions grandi dans des villes distinctes et avec 15 ans de différence d’âges, que pouvions-nous avoir en commun qui m’eut valu d’être référencée dans sa vie ainsi ? Je cliquai sur la petite cloche bleue. Apparu devant mes yeux une photo de billes ; apposés dessus, les mots : « Les anciens eux ils savent que ça valait de l’or. » Sans me formaliser sur l’adjectif substantivés « anciens » qui me ramenait à ma jeunesse fuyarde, sans lever les yeux sur la tautologie « les anciens, eux, ils » qui ne fait qu’alourdir ma nostalgie pour le temps de la méthode globale, sans m’offusquer de l’omission de la virgule entre le mot « eux », je fus immergée dans ce temps ancien, donc, de mes 8 ans.
Je me souvenais de la sensation d’infini, du vertige que je ressentais lorsque je me perdais sans ciller dans les trois micro vagues d’une bille en verre transparent. Je me disais que c’était la Voie Lactée. Je regardais les détails, les variations de couleurs, d’ondulations et de textures. Je me sentais privilégiée car lorsque mes camarades ne voyaient qu'une simple bille, je voyais des univers incongrus. Je m’imaginais que de mini êtres vivants, invisibles à l’œil nu, les peuplaient et qu’ils jouaient eux aussi aux billes. Je trouvais la mise-en-abîme très drôle sans savoir que c’en était une. Je gardais tout ça pour moi. De toute façon, personne ne l’aurait jamais compris. Comme à l’époque où je voyais les mots se dessiner en couleur et que j’essayais de l’expliquer à mon entourage. On me regarderait alors avec de gros yeux. Je comprenais ainsi que j’étais passée de l’autre côté, celui des autres, des pas normaux. Alors c’était mon secret, ce qui nous liait les petits êtres vivants à l’intérieur des billes et moi. Ces petits êtres n’avaient pas de noms car ils ne parlaient pas l’humain et que je n’avais pas besoin de communiquer avec eux. Savoir que ma poche renfermait des civilisations multiples et inconnues me suffisait amplement. Je n’avais pas besoin d’entrer en contact avec elles ; j’allais pourrir leur monde bien qu’eux n’auraient pu qu’embellir le nôtre car ils étaient purs. C’était ma mission. Préserver cette pureté même si cela voulait dire voir que notre monde s’éteindrait de la plus cruelle des manières qui soit (guerre du Golfe, inondation de Vaison-la-Romaine, varicelles...)
Ce fut un moment charnière de ma vie. Le jour où je trouvai cette bille transparente à micros vagues colorées et toute cabossé que je mis dans ma poche. Je m’intéressai dès lors à l’économie des billes, les familles de billes, les différentes manières d’y jouer, les partenariats les plus lucratifs à nouer. Chaque jour, je découvrais de nouveaux joueurs dans la cour des petits primaires puis très vite, mes recherches m’amenèrent à passer au travers des barreaux pour rejoindre la cour des grands. Je leur courais après pour échanger des billes ou faire des parties. Au début, ils ne me regardaient même pas. C’était vrai que je m’exprimais comme eux mais j’étais petite de taille et avait un visage de poupon. Ils ne pouvaient vraisemblablement pas me prendre au sérieux ! C’était sans compter sur ma gouaille et ma pugnacité. Je les défiais sans vergogne. Ils finissaient par céder à mes provocations et par m’accorder une « touche », n’étant pas encore digne des parties.
Au début, je perdais et même gros. Les maigres prises que je faisais dans le petit bassin n’étaient que menu fretin dans l’océan des requins. Alors je décidai d’observer. Quelque fois je me faisais surprendre par une maitresse ou un surveillant. Je leur disais que j’allais à l’infirmerie ou que je devais appeler ma mère dans le bureau du directeur avant de m’enfuir à grandes enjambées vers la cour des petits. Je jouais ma vie ! Petit à petit, les grands se rapprochaient de ma cour grâce à mon humour. J’avais toujours des blagues ou des commentaires sur leurs maitres qui les faisaient se fendre la poire à tous les coups. Je pouvais alors étudier leurs techniques de loin puis m’exercer avec mes congénères. J’avais fini par dépouiller ma cour. Personne ne voulait plus jouer avec moi.
Les parents pensaient qu’un gang des billes sévissait dans l’enceinte de l’école. Ils achetaient des filets de billes le dimanche au marché et le mercredi, leurs enfants s’étaient fait dépouiller. C’était un coup des grands assurément ! Les grands frères et sœurs des petites victimes devaient être vigilants et informer les parents le soir de ce qu’ils avaient aperçu. C’était une grosse opération de démantèlement du gang des billes qui se mettait en branle. Moi, mon cartable s’alourdissait de jour en jour. Je fendais le cortège des parents à la sortie de l’école, en trainant des pieds pour ne pas que l’entrechoquement de mes billes n’éveille les soupçons. Une opération exfiltration quotidienne et nécessaire qui rendait folle ma sœur ; elle avait pour ordre formel de m’attendre à chaque carrefour pour me donner la main avant de traverser. Un jour, excédée, elle me balança au visage un sachet de coton. Dès lors, je tapissais le fond de mon cartable consciencieusement, alternant rangée de billes et couche de coton chaque après-midi.
Après quatre heures, alors que les autres enfants prenaient le goûter sur le perron de la classe, je prétextais le recopiage des devoirs, l’arrosage des plantes ou le nettoyage du tableau – tâches grâce auxquelles j’avais d’ailleurs réussi à amasser un capital de bons points que j’échangeais contre des cadeaux de la maîtresse ou que je prêtais à taux variables aux plus turbulents – je prétextais donc d’accomplir toutes ces tâches pour m’isoler et tenir à jour la comptabilité de mes billes. Comme tout le monde savait que j’étais passionnée de billes et en vue de ne pas éveiller les soupçons, j’arborais fièrement une petite banane rouge contenant les billes de valeur. Un échantillon de mon patrimoine déclaré. L’iceberg de mon cartable offshore.
Avant chaque récré de 10h, je triais mes billes en fonction de mon carnet de bataille, selon la préciosité des billes adverses. De toute façon, elles auraient toutes fini par être miennes.
De connivence avec les maitres et les surveillants, je me rendais dans la cour des grands chaque jour pour défier les champions. C’était que mon capital les avait impressionnés ! Ma collection contenait des joyaux. Je dépouillais les plus riches mais dans les règles de l’art. Jamais de triche ! Je n’aurais pas supporté de devoir mon empire à un vice. Mes parties de billes étaient surmédiatisées, on en parlait jusqu’au collège, dans l’autre ville. On pariait d’autres billes sur ou contre moi. Un véritable commerce parallèle s’engendrait avec bulle spéculative et faillites irréversibles.
J'étais la reine du pétrole avec mes billes. La J.R. Ewing du 7.7. Ma légende me précédait. Elle avait commencé avec une bille cabossée trouvée par terre et avait fini avec des calots, des mammouths, des galaxies, des maillets. J’avais même diversifié mes produits, m'ouvrant au marché asiatique en étoffant mon portefeuille de billes chinoises. J’aimais à préciser que je m’étais faite toute seule car mes parents ne m’avaient jamais acheté une seule bille de leur vie. Vers la fin de ma carrière, je refusais même des parties sous prétexte que les billes en jeu étaient trop moches. J'allais salir ma réputation et faire perdre leurs côtes aux miennes. La convoitise, la jalousie, les rumeurs en vue d’anéantir mon empire m'ont conduit à raccrocher. Ça ou l'arrivée des cartes Panini...
Bref, j'avais connu le capitalisme dans la cour de récréation de mon école primaire. J’avais connu les privilèges, les passe-droits et les billes faciles. J’avais réussi à laver les préjugés implantés dans les têtes blondes sur la seule famille de noire dans ce petit village agricole du Sud de Paris. J’avais connu l’exaltation de la gagne et la déception des amis par intérêt. J’avais semé l’inquiétude dans les familles, la discorde dans les amitiés, j’avais fait sauter les barrières et les conventions, déboulonné l’ordre social. J’avais amené l’ultralibéralisme dans ce village puis en avais perdu le contrôle. Je m’étais alors juré de ne jamais plus en être l’instrument.

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