À la roseraie des sables

7 minutes de lecture

Le vent souffle ses aiguilles sur le visage rougi de Louisa. Devant l’horodateur, les pièces de givre embrasent la peau de ses doigts. Elle rabat ses longs cheveux noirs vers ses joues puis remonte sa capuche. Ses bottes craquent les fines couches de verglas au pas de course.

Elle n’irait pas chercher les petits ce soir. Jean se démerderait bien pour une fois ! Neuf ans qu’elle se démerdait bien, elle ! Le piano pour Séb, le rugby pour Inès et le vaccin pour Le Chat ! Pas besoin d'avoir fait polytechnique pour ça ! Il pourrait s’en sortir !

Louisa vient de passer une journée épouvantable :

« Et ce putain de carreleur, ce matin ! ‘Non, ma p’tit dame ! C’est pas moi qui me suis trompé, belle demoiselle, c’est vous qui avez mal dessiné !’ Première fois qu’on me la fait, celle-là ! Une pose droite au lieu d’une pose en pipe ! Il n’avait pas vu qu’il y avait deux types de carreaux ? Deux formats différents ! Impossible de faire une pose droite avec deux formats différents ! Enfin, ça c’est pour le commun des mortels ! Moi, j’ai Super Carreleur sur mon chantier ! Super carreleur, il a des pouvoirs d’architecte ! En un clin d’œil, en cas de flemme, il passe de la truelle au kutsch ! Il te refait les plans ‘Et en vous remerciant ! La bonne année, la bonne santé, ma p’tit dame !’ Cinq ans d’études après le bac, connard ! Et trente-cinq chantiers dont dix bâtiments administratifs neufs, enfoirés ! Ben oui, c’est ça mon CV ! Donc si je te dis qu’il faut une pose en pipe, tu me chies une pose en pipe ! Et avec le sourire ! Et surtout, surtout, jamais au grand jamais, tu ne regardes discrètement ton entrejambe à chaque fois que je dis le mot pipe. Gros pervers de mes couilles ! »

Louisa pousse le portail de la Roseraie des Sables et se réfugie dans un coin couvert de la terrasse. Elle allume une cigarette et tire aussi fort qu’elle aurait voulu claquer le carreleur.

« Et cet après-midi, avec la bétonnière ! La loi des séries ! ‘Elle est gelée, elle est gelée, madame ! Qu’est-ce que vous voulez faire ? Pleurnicher ne la fera pas marcher ! Vous n’avez qu’à la faire tourner, vous, la toupie. Avec vos belles bottines vernies et votre mini robe rouge !’ Tu parles ! La gueule qu’il a tiré quand il m’a vu m’élancer vers la bétonnière pour la faire démarrer. Il avait l’air fin devant ses ouvriers, le chef de chantier ! La toupie n’avait jamais aussi bien pivoté. Mais moi, je suis née sur les chantiers ! Pas comme les autres architectes dandies fils à papa de la boite ! Voilà la vie d’une femme active ! Au 21e siècle ! En France ! Se battre, chaque jour ! Prouver, se prouver, s’éprouver et finir réprouvée ! Tout ça pourquoi ? Pour qu’une poignée de mecs sous-qualifiés viennent te faire la leçon ! Je n’en peux plus ! »

Louisa entre dans le lobby du hammam. L’hôtesse d’accueil n’est pas à son poste alors elle se laisse tomber dans un sedari en velours violet orné d’arabesques de fils argentés.

Son téléphone sonne. C'est un sms de son mari. Elle l’empoigne et le met sur vibreur puis répond : « Non, mon chéri ! Pas de gluten pour eux. Du riz plutôt ! Pense aux devoirs ! » Elle range son téléphone. Il vibre à nouveau ; « Obtus, comme ta fille ! Vibration : « Parce que c’est un angle compris entre 90° et 180°. Mets un peu de beurre dans le riz. » Vibration : « Dans le frigo, à côté des œufs. Pense aux suppo de Seb, ce soir ! » Vibration : « Sans doute sous le piano à côté des partitions » Vibration : « Parce que, Jean, Sébastien n’aime pas Bach, ni les suppos ! » Vibration : « Pommes de terre, ok. Juste pas de blé. » Vibration : « Je sais pas, un yaourt ou un fruit. Fromage pour Inès. Plus de sucre à cette heure ! » Vibration : « Elle est commissaire à la BAC, ta mère ? » Vibration, elle enregistre un message vocal : « Dis à Julie Lescaut que j’ai aqua poney ce soir ! Pas le temps pour culpabiliser comme le patriarcat lui a appris. Et que son fils est un père valide et valable, pas plus sot qu’une mère irresponsable comme moi ! » Vibration : « Moi aussi. Ta mère est une conne ! Ce n’est pas moi, ce sont les temps qui disent ça. Bisous, mon amour. »

Louisa éteint son téléphone : « Et quand tu rentres à la maison, il faut encore faire du service à la personne ! »

Son regard glisse le long des rideaux drapés, accompagne les lignes géométriques du moucharabieh puis se fige, comme hypnotisé par les calligraphies projetées à 360° à partir d’une lanterne en fer forgé. Elle est enfin déconnectée, déresponsabilisée, rendue à elle-même.

L’hôtesse la rejoint, lui présente les différentes offres, encaisse la prestation et énumère les règles d’hygiène.

Louisa traverse des salons marocains d’où s’échappent des senteurs de menthe et de thé noir. Elle ouvre la porte du vestiaire ; de très jeunes femmes se rhabillent et Louisa est prise par la gêne. D’un sourire complaisant, l’une d’elle la convainc de se rasséréner ; « On est entre nous ! » semble-t-elle signifier.

La mère de famille ramène ses longs cheveux noirs vers l’arrière et les attache dans un chignon haut négligé. Elle n’a pas pu s’empêcher de remarquer les gros seins ronds de la première et les belles fesses pointues de la seconde.

Lentement, Louisa défait son manteau puis son écharpe. Doigt après doigt, elle enlève ses mitaines. Elle retire ses bottes puis enroule ses chaussettes. Elle gagne du temps et cherche à enlever son pull loin des éventuels regards des bombasses. Lorsqu’elles quittent enfin la pièce, Louisa jette ses sous-vêtements dans un casier et se dépêche d’enfiler son bas de maillot de bain. En relevant la tête, elle tombe sur son reflet. Un visage carré, des épaules saillantes, une poitrine introvertie et des hanches droites. Elle passe au crible l’objet de son dégoût : cette silhouette filiforme, un corps androgyne qui lui donne envie de vomir. Il y a des jours où elle voudrait mourir. Un couteau de boucher à la main, elle affinerait son menton, taillerait dans ses hanches, prendrait les chutes pour rembourrer ses seins puis saignerait jusqu’à la mort.

Louisa range le reste de ses vêtements puis descend vers la salle principale.

Dans l’air moite et vaporeux, la fraicheur boisée des effluves d’eucalyptus ondoie en voiles de soie, s’enroule, s’envole et enserre essences d’agrumes, notes épicées de myrrhes et fragrances sucrées.

Sous la douche, Louisa se frotte au savon noir ; deux jeunes filles parlent de leurs règles et des douleurs certains soirs. Louisa fait l’étoile dans la piscine ; une femme d’une cinquantaine d’années raconte son quatrième mariage et la pénicilline. Louisa s’allonge dans la salle de repos ; une inconnue pleure son viol d’un peu plus tôt. Louisa se fraye une place dans le hammam ; les cancans des mamans, le charabia des papas, la libido des bimbos, les remous des jaloux et les areu des baveux. Tous ces instants de vies enfuis, ces bribes de joie qui choient finissent par se fondre dans l’alliage d’une flûte traversant la voix rugueuse et suave d’une Oum Khaltoum doucement déroutante.

Louisa discerne dans la brume, des lignes en ébauche – courbes, droites, anguleuses – et des peaux en clair obscur – pêche, poire, caramel, chocolat, capitonnées ou lisses. Les seins, les hanches, les poils, les ventres tombent, pointent, s’offrent, se ferment, se cambrent, se vergéturent. Les corps se montrent sans tabou, sans crainte, sans contrainte, sans effort, comme libérés des carcans, des regards prédateurs ou malveillants. « On est entre nous ! », dans une sororité de passage, dans des vulnérabilités anonymes en partage, dans une sécurité affective aux senteurs de miel, de cannelle et de fleur d’oranger.

Louisa passe sur la table de gommage. Les crasses de tension sont vigoureusement effeuillées de son corps. Le regard malicieux de son mari apparut à ses yeux fermés. Le « elle va raquer, la petite souris ! » déterminé d’Inès. Le jeté en arrière de Sébastien s’étouffant de rire. La queue de Le Chat remuant comme le doigt d’une institutrice en colère s’éloigner des frasques de la maisonnée.

Elle les aime tous, pour leur connerie profonde, pour leurs instants de fulgurance. Elle a besoin d’eux. Maintenant !

Sur le chemin du retour, à vive allure sur l’autoroute, Louisa se demande si, un jour, son mari s’ést dépêché pour rentrer la soulager du quotidien. Lui arrive-t-il de culpabiliser ? Des railleries sur sa fille la fois où elle a porté des chaussettes dépareillées par exemple ? De laisser à la nounou son fils grippé pour aller bosser ? D’avoir mis quelques fois du ketchup dans les pâtes par facilité ? Du bras cassé du petit à cause d’une plaque de verglas négligée ?

Le vent souffle ses aiguilles sur le visage rougi de Louisa. Devant l‘entrée ses clefs de givre embrasent la peau de ses doigts. Son mari ouvre la porte et s’accroche à son torse comme un enfant rechigne à laisser aller le sein de sa mère. Ses enfants se jettent sur elle et chacun agrippe une cuisse. Louisa comprend qu’elle leur appartient. Qu’elle est leur terre. Qu’ils ne la laisseront jamais se dérober. Incarcérée entre leurs bras racines, la mère de famille – dans un instinct de survie, la bille à la gorge et la brume aux yeux – s’apprête à les repousser violemment. Elle se raidit, prend une forte inspiration puis finalement s’abandonne ; leurs cheveux offrent des fragrances de miel, de cannelle et de fleur d’oranger.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Juju t'écris toi??? ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0