Pour quelques morceaux de béances
« Mais parce qu’un homme, un vrai, ça tourne, madame ! Une harde de femmes et ça passe de collègues en amies en cousines en sœurs en tantes en mères, aucune ne fera l’impasse ! Qu’importe la rondeur du caractère, la frugalité des courbes, il se doit, à toutes, de finir dans leurs culs-de-sac. La vraie question, madame : pourquoi, nous les femmes, n’en ferions-nous pas de même ? Après tout nous aussi nous éprouvons du désir. Plus souvent de désir que de pulsion romantique, d’ailleurs ! Réponse : la domesticité ! La domesticité est un sablier qui enlise les femmes ! Linge, cuisine, cousinade, devoirs du soir, contrôle technique, repassage des chemises. Dix secondes ! Si tu peux soutenir une situation pendant 10 secondes, tu peux le faire pour les dix secondes qui viennent, et puis celles d’après et puis celles d’encore après. Dix secondes, madame ! Mais dix secondes, c’est une éternité quand on se laisse tomber ! Vous ne pensez pas, madame ? Non ! Ok, alors il faut jouer la montre, c’est ça ! La résignation pour clepsydre de la trahison ! »
Emma lisse les plis de la nappe puis ramène soigneusement sa mèche folle derrière l’oreille. Elle lève les yeux et fonce dans le regard curieux et interdit de l’épouse de son amant du moment.
« Et quoi, madame ? Vous ne le saviez pas ? Votre Nono, c’est un homme, un vrai ! Et un homme, un vrai, ça tourne, madame ! C’est comme ça, ici-bas ! C’est sa prérogative car son corps lui appartient ! S’il le corps de l’homme appartenait à la société, on l’aurait appelé garçon facile, homme de petite vertu ou grosse pute, la connotation méliorative en sus. Sans nul doute !
La vraie question, madame, c’est comment vous m’avez retrouvé ? Ce n’est pas que j’ai honte de baiser votre mari mais je n’en fais pas la publicité ! Pas de photos, pas d’audio, pas de message, aucune trace, aucune ambigüité ! J’assume tout mais ne revendique rien, madame ! Ce n’est pas la SPA, ici ; on n’adopte pas les chiens !
Et pourtant, vous m’avez retrouvé ! C’est qu’un homme, un vrai, ça marque au fer rouge, madame ! Faut prouver à tous qu’on n’est pas pédé. Unetelle, unetelle et encore unetelle ! Pour étoffer son palmarès, marquer son territoire ! »
Emma esquisse un rictus de dégoût. Se faire pisser dessus est un geste d’amour qu’elle a a de la difficulté à chérir. Alors lorsque Emma vit une histoire, petite ou grande, elle ne veut jamais l’ébruiter. Alors lorsque Emma vit une histoire, petite ou grande, il finit toujours par l’ébruiter. Elle agrippe le bras de l’épouse perplexe mais fascinée.
« Quoi, il disait qu’il allait aux réunions du parti ?! Mais madame, un homme, un vrai, ça entretient une vie sexuelle débordée ; la révolte, ça les fait débander. Et oui, madame ! Travail, rhum, fornication, c’est comme cela qu’on les garde embesognés. Un homme, un vrai, ça prend les chattes pour un exutoire, un réceptacle à éjaculat d’aliénation. La révolution viendra par les IST, madame ! Pas par les idées ! »
La cocue se lève brusquement en repoussant Emma. Son café coule le long de la nappe et elle empoigne le rouleau de papier absorbant. Emma l’amène jusqu’à la porte : « Relaxe, bobonne ! Vous êtes chez moi, je vais m’en charger. Passez une bonne journée ! Et bonne vie à deux…mille !
Où est-ce qu’elles trouvent cette énergie, ces femmes-là, pense Emma. Pour venir jusqu’à chez elle et la confronter ? Elles ne savent pas que pour un homme, un vrai, une femme célibataire, ça se réifie. Ça se poursuit, ça se traque et si elle craque, il calcule l’itinéraire et les mensonges jusqu’à son lit. Sinon, il pose le diagnostic d’une frigidité sans appel ; une « gueule de vierge veuve » comme dirait l’autre.
“ Ça fait des mois que je sais et que je vous cherche. “ Et puis la cocue débite ça à Emma comme une sentence. C’est fou, ça ! Si les hommes font les injonctions, leurs femmes en font une application sacerdotale. C’est ce même genre de femmes qui questionne Emma sur son célibat. Elle lâche alors un long soupir, puis esquisse un grand sourire : “J’attends le bon”. Les clichés, ça les rassure, ces femmes-là. Dénucléariser son célibat, mais quelle idée ! Le buste busqué, Emma préfère encore balancer ses bombes H sur leurs maris en esquivant leurs regards de sommation. Emma les raille, ces femmes à l’hédonisme pasteurisé prêchant la transhumance.
Les hommes, les vrais, Emma s’en régale ; les hommes, les vrais, les féministes, elle s’en délecte. Avec eux, elle est comme un chat jouant avec son diner embusqué. Eux, les hommes, les vrais, les féministes s’égosillent à dénoncer le système patriarcal et la reproduction des schémas archaïques. Oh et puis ils font la vaisselle de temps à autre ! Si ce n’est pas une preuve, ça ! Le chapitre, c’est leur droit exclusif. Ils savent mieux parler que les femmes. Alors bandant le membre, ils se proclament plus féministes que les féministes. Soit, soit, elles vivent l’oppression dans leurs chairs mais elles ne savent pas l’exprimer sans débordement. Elles manquent de suggestivité, de subtilité. “ Viol, harcèlement, violence conjugale, féminicide, ça sonne trop dur ! Agressions, ça regroupe tout et si t’ajoutes sexuelles, c’est plus soyeux à l’oreille“. Alors quoi, mesdames, y a plus qu’à. Avalez ! Avalez-la, la libération sexuelle. Laissez vous pénétrer par l’empirisme et la théorie féministe cultivés il y a plus d’un siècle en terre glacée. Là, où seules les pommes de terre subsistent aux idées et mettent fin aux famines. Ingurgitez-la, la purée des fils d’industriels, blancs et cinquantenaires. Engloutissez-la, argent comptant mesdames ! Quid de l’intersectionnalité ? Rien que du hachis de relativisme culturel ! Les hommes, les vrais, les féministes sont décidément plus cultivés qu’émancipés !
L’amour, très peu pour Emma ! Elle n’est pas assez forte. Les hommes, les vrais, féministes ou non, sont trop futiles pour l’intéresser profondément. Des puits sans fond, des traqueurs de silhouettes, des boulimiques assoiffés de caresses pour couvrir leurs vides émotionnels. Tout comme elle, ils ne savent pas aimer, construire une relation, accueillir une intimité, une intelligence, une humanité, une altérité, une alternative à soi.
Les hommes, pas le vrais mais, les bons, Ô précieux édelweiss du Pic Makaya ! Trop paresseuse, trop impatiente et trop meurtrie pour souhaiter d’un jour en voir. Alors Emma a promis de se consacrer à ses amitiés, rares mais durables, stimulantes et louables, à une œuvre ou à un combat nécessaire pour la dignité. Et puis pour pallier aux nuits les plus froides, elle glisse son adresse dans la poche d’un homme, un vrai, un assez carnassier pour la posséder goulûment, un assez féministe pour boire son café dans la cuisine d’une autre, un aussi désespéré pour quelques morceaux de béance. Quelques morceaux de béance, c’est tout ce que peut offrir une femme réfractaire et fragmentée.

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