A l'ombre des grands

2 minutes de lecture

Presque tous les cadres ont fait le déplacement, le directeur de l’agence bancaire, le comptable, le chef du personnel et la secrétaire principale. Le chauffeur et Dessalines étaient présents également.


Dessalines a la plus grande ancienneté de la maison. Entré cinquante-sept ans plus tôt comme jeune messager fringant et s’est hissé au poste d’intendant à présent. Avec ses longs bras étiques, chaque jour, il arrache les mauvaises herbes du jardin, passe la serpillère dans les bureaux, prépare le café, et est responsable d’aller chercher les déjeuners.


Ce matin-là, la rumeur court que l’ancienne directrice est sur son lit de mort. Le directeur annonce qu’il part plus tôt pour visiter son mentor. Les N-1 et N-2 lui emboitent le pas. En traversant le parking, le directeur remarque le regard perdu et hagard de Dessalines ; il l’ajoute à l’expédition. Dessalines retire sa tenue de travail, des guenilles trop larges, pour mettre ses vêtements de ville à la coupe datée et devenus trop larges. Tout naturellement, Dessalines saute dans la benne du pick-up. Fièrement dressé à l’arrière du véhicule siglé, il agrippe l’arceau plus ou moins avec vigueur en fonction des trous sur la route. Devant la maison de la directrice, il descend pour sonner puis aide le gardien à ouvrir le portail.


Lorsque Dessalines voit sa patronne alitée et amaigrie, il laisse couler des larmes discrètes. Elles tombent lentement entre les plis de son visage creusé par le labeur, les fins de mois et ses quatre enfants. Le spectacle de cette femme mourante, jadis si forte et triomphale, le renvoie à son corps fourbu et à l’imminence de sa propre disparition. En réprimant la boule dans sa gorge, il s’empresse d’apporter des chaises pour chacun des visiteurs. Il n’en reste plus pour lui alors il appuie son corps chétif contre le cadre de la porte. Il observe les discussions à distance. On offre à la directrice du miel et des sucreries pour adoucir ses derniers jours ; Dessalines recule sur le pas de la porte. Plus tôt, il s’était fait plus petit encore quand on proposa un arrêt au supermarché pour ne pas venir les mains vides.


La directrice cherche Dessalines du regard pour qu’il lui rappelle le nom d’un client excentrique mais touchant. Elle l’appelle et lui ordonne d’aller se chercher une chaise dans l’autre pièce pour se joindre à la compagnie.


Dessalines redoutait justement ce moment. Où va-t-il s’asseoir ? A côté du directeur, il n’en était pas question ! Entre le comptable et la Cheffe du personnel ? Quelle idée, ils sont d’un autre rang ! La secrétaire ? Non ! OK, c’est une femme mais elle a fait des études. Le chauffeur ? Ils s’entendent bien mais c’est quand même lui, Dessalines, qui lui apporte son déjeuner.


La directrice comprenant le dilemme sur le visage émacié de son plus fidèles employés finit par lancer : « Viens donc t’assoir tout prêt de moi, mon cher Dessalines. Sans toi et ta dévotion, je n’aurais jamais pu ouvrir cette agence bancaire. Parle-moi donc de ton fils et de ses aventures américaines. »

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Juju t'écris toi??? ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0