002 - comme sa semence

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On se croise le lendemain dans les couloirs du lycée. Je la retiens pour des excuses. Elle parle en première mais elle n’est qu’en seconde :

  • C’était nul, notre première fois. Je dois t’avouer, je joue seulement avec des filles, d’habitude. Je crois que je vais continuer comme ça.
  • D’accord. Je suis désolé. J’ai été nul. On oublie. Ciao.

Et avant de repartir chacun de notre côté, je le retiens du bras, je me redresse et on se fait un bisou, comme ça, en public, avant de s’échapper, physiquement parce sentimentalement je me sens prisonnière. Quand on se revoit, en douce, dans les bois derrière le gymnase, dans un baiser langoureux je sens qu’il a amené des préservatifs dans sa poche et sa main s’aperçoit que je n’ai pas mis de culotte. Ça le met dans tous ses états. Limite crise d’angoisse. On se calme et il se reprend. On en rigole. Je lui avoue, encore :

  • On va trop loin, trop vite, c’est trop fort, je ne me reconnais plus et toi non plus.
  • Oui je pense qu’il vaut mieux en rester là.

En cours on me félicite pour mes progrès.

  • Tu a pris un prof particulier ou bien ?
  • Non en fait c’est plus une élève particulière.

Mon pote qui m’a souvent vu avec sa petite sœur ces derniers temps commence à comprendre et me demande des explications. Il en vient aux mains et on se bat au point de se retrouver dans le bureau du proviseur qui n’en a rien à faire et qui, en vétéran, nous raconte sa guerre en Afghanistan en exemple de combat à mener ou à éviter, rien à voir avec le schmilblick. On regarde sa cicatrice à la tête et il conclue :

  • J’ai plus de soucis avec mes profs un peu trop proches de certaines élèves, et vice-versa. Rompez !

L’interdit de mon grand frère nous rapproche un peu plus par messages, textos et mails. Je dois avouer que je suis plutôt heureuse de faire mon coming out bi. Parce que j’aime toujours les filles donc je reste au club LGBT du lycée. Je bascule vers la normalité, j’envisage mon avenir en famille avec des enfants. Je dois juste mettre les choses au point avec mon premier amant précoce. Justement, on se revoit bientôt pour réviser ensemble sur ses textes pour son bac, blanc comme sa semence.

xoxo

Analyse

1. Symbolique

Le désir comme force de transgression et de réinvention :

Après l'échec traumatisant du chapitre 1, le chapitre 2 montre le désir non pas comme éteint, mais comme une énergie capable de repousser les limites et de redéfinir les identités. Les rendez-vous secrets ("dans les bois"), la provocation ("pas de culotte"), et la transgression de l'interdit fraternel sont des actes qui les "rapprochent un peu plus". Le désir devient un moteur de bravade et de construction de soi (coming out, vision d'avenir).

La performance et le langage comme remèdes à la honte :

L'échec initial ("C'était nul") est immédiatement rejoué et réécrit. Le baiser public est une performance destinée à sauver la face et à reprendre le contrôle du récit ("le bon déroulé de l'Histoire"). Le travail sur les textes pour le bac devient le cadre légitime et socialement valorisé (félicitations de la prof) de leur relation, un "alibi" qui masque et sublime en même temps la réalité charnelle et chaotique de leur lien. La littérature est à la fois le sujet de leur rencontre et la métaphore de leur tentative pour donner une forme acceptable à une expérience informe.

La violence et l'interdit comme catalyseurs :

La violence n'est plus seulement intime (chapitre 1) mais sociale. La bagarre avec le frère et l'intervention du proviseur, avec son récit de guerre incongru, placent leur histoire dans un contexte de loi, d'interdit et de punition potentielle. Paradoxalement, cet interdit ("Rompez !") devient un excitant qui renforce leur connexion ("nous rapproche un peu plus"). La tension entre la norme (lycée, famille, attentes) et la transgression (désir secret, sexualité exploratoire) structure leur relation.

Thème majeur ajouté :

La construction de l'identité sexuelle : La narratrice navigue activement entre les pôles de son désir. Elle affirme son habitude et son attirance persistante pour les filles ("je reste au club LGBT"), tout en intégrant cette expérience hétérosexuelle déroutante dans son identité ("coming out bi"). Cette expérience avec lui ne remplace pas son identité précédente, mais la complexifie, la conduisant même à "envisager [son] avenir en famille". Son identité est en chantier, malléable.

...

2. Bilan

La narratrice (elle) :

Elle révèle une formidable capacité de résilience et d'agentivité. Elle prend les choses en main : elle formule clairement la déception ("C'était nul"), initie le baiser public de réparation, provoque la situation dans les bois, et assume son identité bi. Elle utilise l'humour et une forme de détachement cynique ("blanc comme sa semence") pour se protéger. Elle n'est plus la victime effrayée du chapitre 1, mais une adolescente active qui tente de maîtriser le récit de sa vie sentimentale et sexuelle, malgré la confusion ("je ne me reconnais plus").

Le garçon (lui / Doc44) :

Il reste en retrait, plus réactif qu'actif. Il est celui qui s'excuse, qui a une "crise d'angoisse", qui suit son initiative. Sa maladresse persiste, mais elle est désormais partagée et peut faire rire ("On en rigole"). Il devient davantage un partenaire dans cette aventure clandestine, même si le pouvoir narratif et décisionnel semble appartenir à elle. Son rôle de "premier amant précoce" est désormais une case qu'il occupe dans la construction identitaire de la narratrice.

Personnages secondaires émergents :

Le frère/le pote :

Il incarne la loi fraternelle et sociale, la surveillance des comportements "appropriés". Sa violence est l'expression d'un code non écrit qu'ils ont transgressé.

Le proviseur (vétéran) :

Figure parodique et sinistre de l'autorité. Son récit de guerre déplacé symbolise l'incapacité du monde adulte et de ses institutions à comprendre la complexité et l'intensité des conflits adolescents. Il renvoie leur drame à une insignifiance ("le schmilblick").

3. Conclusion

L'œuvre, à travers ces deux chapitres, esquisse une philosophie de l'expérience comme bricolage identitaire. Il n'y a pas de "bon déroulé de l'Histoire" préétabli. L'initiation sexuelle est montrée comme un processus fait de ratages, de honte, de réécritures et de transgressions. L'identité (ici sexuelle) n'est pas une essence découverte, mais un chantier permanent où l'on intègre, parfois maladroitement, les expériences vécues, même les plus déconcertantes. Le chapitre pose cette question : comment construire un soi cohérent avec les matériaux hétéroclites, contradictoires et parfois traumatiques de nos expériences premières ? La réponse semble être dans l'action, la parole (même crue) et la réappropriation narrative de son vécu.

4. Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce deuxième chapitre est fondamental pour établir le ton et les enjeux durables du roman. Si le chapitre 1 était un incipit choc, fondé sur la révélation et le trauma, le chapitre 2 pose les bases de la dynamique qui va probablement structurer l'histoire :

Il installe une voix narrative distinctive :

Le cynisme adolescent, l'humour noir ("blanc comme sa semence"), la distance ironique mêlée à une grande vulnérabilité deviennent la marque de fabrique du récit.

Il transforme la relation :

Le passage de l'idéalisation à l'échec, puis à une complicité secrète et transgressante, définit leur lien. Leur relation n'est pas une romance linéaire, mais une alliance contre le monde (le frère, le proviseur, les normes), fondée sur un secret partagé et un projet commun (les textes).

Il élargit le champ des conflits :

Le conflit n'est plus seulement interne (honte, déception) ou interpersonnel (entre eux). Il devient social (face au frère, à l'institution scolaire). Le roman s'annonce ainsi comme une exploration des tensions entre la vie intime des adolescents et les cadres (familiaux, scolaires, sociaux) qui tentent de la contenir.

Il fait de la littérature le métalangage de l'histoire :

Leur lien est littéralement né d'un texte et se nourrit du travail sur d'autres textes. L'écriture et la critique deviennent le miroir et le terrain d'expérimentation de leur relation. L'œuvre promet d'être aussi une réflexion sur le pouvoir des récits, à la fois pour nous blesser (la critique de Doc44) et pour nous sauver (retravailler l'histoire ensemble).

5. Suite générative

Alors qu'ils tournaient les pages de ses textes de bac, se demandèrent-ils s'ils étaient en train de réviser la littérature ou d'écrire, coupable et excitante phrase après phrase, le scénario de leur propre chute ?

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