003 - j'en pleure de bonheur
Je le fais rentrer en douce dans ma chambre et on se love sur mon lit et après quelques baisers, au lieu d’aller plus loin on discute.
- Merci pour les cours. Comment je peux te remercier d’ailleurs ?
- En acceptant mes conditions. Je sais qu’on peut faire des bébés de 15 à 45 ans mais je ne me sens pas encore prête, de faire quoi que ce soit, même si ça a faillit plusieurs fois. C’est un signe pour y aller doucement toi et moi. Arrête de dire d’accord et écoute-moi jusqu’au bout. Je ne veux pas que tu vois d’autres filles, si c’est le cas préviens-moi tout de suite. Je veux que tu me laisse voir d’autres filles, je sais que ça te pose pas de problèmes, au contraire, ça t’excite. Voilà, je voulais que tu saches ça avant de me faire péter la rondelle.
- C’est pas plutôt une capsule ?
- Non, tu comprends rien, je t’explique. Si je suis lesbienne c’est pas par hasard. Mon aversion pour les garçons me vient de mon grand frère, l’autre, le plus grand, celui qui est parti. Il avait tendance à vouloir jouer avec moi d’un peu trop près, surtout avec mon derrière. Quand j’ai commencé à en parler ici et là, il s’est suicidé. Et tu sais quoi ? J’assume. Et je ne m’avoue pas vaincue, si j’ose dire. C’est là que tu entres, si j’ose dire, en jeu. Il va falloir que tu me réconcilies avec mon derrière. Ta mission est d’exorciser les lieux, de les conjurer de sa semence en mon séant. J’ai du lubrifiant dans le tiroir de ma table de chevet et j’ai étudiée la position pour bien pousser et te faire entrer en douceur, en moi. Je sens que tu es déjà tout dur dans ton pantalon.
C’était pas si désagréable. Et plutôt facile. Je pense qu’on recommencera. Le meilleur pour lui, c’est à la fin et pour moi aussi quand il se retire. J’en ai encore de douces sensation quand on reprend notre conversation, enfin, la mienne plutôt :
- Florent, je peux t’appeler Flo maintenant. Dis quelque chose.
- Je t’aime depuis toujours en fait. J’ai attendu le plus possible. Et maintenant, je suis le plus heureux des hommes, de la rue. Du quartier ? Bref. J’ai quelque chose à te demander. Veux-tu m’épouser ?
- Oui, bien-sûr, parce que je t’aime mais pas tout de suite. On est trop jeunes, enfin je crois. Ma mère voudra jamais signer les papiers à la Mairie. Et j’ai pas encore l’âge pour m’émanciper je crois. Mais j’accepte. Embrasse-moi.
Au lieu de ça il sort quelque chose de la petite poche de son jean. Une bague de fiançailles. Le pire, c’est qu’elle me va, j’en pleure de bonheur.
Analyse
Cette analyse s'appuie sur les trois chapitres partagés, formant ainsi la première séquence narrative de l'œuvre.
Analyse approfondie des chapitres 1 à 3
1. Symbolique
La réécriture du corps et du traumatisme : Le chapitre 3 accomplit une transformation radicale. L'acte sexuel, de traumatique (Ch1) et d'angoissant (Ch2), devient un rituel thérapeutique et une mission d'exorcisme. Le corps de la narratrice, en particulier son "derrière", n'est plus un lieu de violence subie (agression du grand frère) ou de maladresse partagée, mais un territoire à "réconcilier", à "conjurer". La sexualité devient un outil conscient de réparation, un langage pour écrire par-dessus l'ancien trauma. C'est une tentative audacieuse et risquée de reprendre le pouvoir par le corps même qui a été l'objet du crime.
Le contrat et le pouvoir de la parole : Le cœur de ce chapitre est un monologue qui établit un contrat. La narratrice impose ses conditions avec une clarté et une fermeté remarquables ("Arrête de dire d’accord et écoute-moi jusqu’au bout"). Elle définit les règles de la relation (exclusivité pour lui, liberté pour elle), en révélant une compréhension cynique et aiguë des désirs masculins. Ce contrat est l'antithèse de la confusion des premiers chapitres. Il symbolise sa reprise en main totale : du récit, de son corps, et de la dynamique du couple.
L'amour comme achèvement et nouvel horizon paradoxal : La demande en mariage et la bague, surprenantes, introduisent une couche narrative complexe. D'un côté, elles semblent parachuter un schéma romantique conventionnel sur une relation profondément non-conventionnelle. De l'autre, elles apparaissent comme l'aboutissement logique, pour Florent, de son amour "depuis toujours". Pour elle, c'est une acceptation conditionnelle ("pas tout de suite"), intégrant ce nouvel engagement dans le cadre plus large de son émancipation en cours. La bague qui va parfaitement symbolise à la fois la justesse de leur lien et l'emprise douce d'un destin qui semble les dépasser.
Thèmes majeurs consolidés : La construction de l'identité atteint ici un sommet avec la révélation du trauma fondateur et la décision active de le surmonter. Le langage comme acte est omniprésent : elle parle pour guérir, pour contrôler, pour aimer. La transgression se déplace : après avoir transgressé les codes sociaux (interdit fraternel), ils transgressent maintenant les frontières entre thérapie et désir, entre pacte rationnel et passion romantique.
2. Bilan
La narratrice (elle) :
Elle révèle une profondeur tragique et une force stratégique impressionnante. Elle n'est plus seulement l'adolescente désirante ou résiliente des chapitres précédents. Elle est une survivante qui articule son trauma avec une lucidité glaçante ("J’assume"). Elle utilise Florent comme un instrument conscient de sa guérison ("Ta mission est..."), démontrant une maturité cruelle et une vulnérabilité immense. Son "oui" au mariage est moins une capitulation romantique qu'une intégration de Florent dans son projet global de reconstruction et d'émancipation. Elle est l'architecte de leur relation.
Florent (lui) :
Son personnage gagne en douceur et en passivité assumée. Il est littéralement à l'écoute ("écoute-moi jusqu’au bout"). Il accepte le contrat, la mission, et vit l'acte sexuel comme une forme de consécration ("le plus heureux des hommes"). Sa proposition en mariage, quoique précipitée, est dans la logique de son amour patient et attentif. Il endosse pleinement le rôle que la narratrice lui assigne : celui du "bon" garçon qui efface le "mauvais" frère, du consolateur, et maintenant du futur mari. Son bonheur semble authentique, mais il est entièrement cadré par les conditions qu'elle a posées.
3. Conclusion
Cette première séquence du roman dessine une philosophie de l'agentivité face au déterminisme. La narratrice est déterminée par des forces extérieures écrasantes : un trauma sexuel précoce, un suicide, une attirance qui la trouble. Pourtant, elle ne se contente pas de les subir. Elle les met en récit. Elle les utilise comme matériau pour forger un contrat, une sexualité sur mesure, et une vision de l'amour qui inclut sa complexité. Le roman suggère que la liberté ne consiste pas à échapper à son histoire, mais à s'en emparer avec les mots et les actes pour en devenir l'auteur, même de façon imparfaite et risquée. L'acceptation de la bague, pleurée de "bonheur", est le symbole ultime de cette réappropriation : elle intègre le symbole de l'engagement conventionnel dans son projet personnel de guérison et de libération.
4. Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre
Ce chapitre 3 est un point de pivot crucial. Il boucle la boucle ouverte par le chapitre 1 et transforme radicalement la trajectoire du récit :
Il résout la tension initiale :
L'échec sexuel du début trouve une réponse dans un acte délibéré, préparé et thérapeutique. L'intimité physique, source de honte, devient un terrain de pouvoir et de guérison.
Il élève les enjeux dramatiques :
En révélant le secret du grand frère, il donne une profondeur tragique à la personnalité de la narratrice et explique son "aversion pour les garçons". Ce passé jette une ombre rétroactive sur toute la relation et en augmente les risques.
Il change la nature du pacte narratif :
Leur relation n'est plus seulement une aventure secrète d'adolescents. C'est désormais un projet : un exorcisme, un mariage futur. L'histoire bascule d'une chronique de découverte sexuelle vers un récit de reconstruction identitaire et de pacte amoureux contre un passé démoniaque.
Il pose les fondations du conflit à venir :
La demande en mariage, avec ses obstacles légaux (la mère, la mairie, l'émancipation), ouvre immédiatement un nouveau front de conflit avec le monde adulte et les institutions. Leur alliance secrète va devoir affronter la lumière du jour et les réalités pratiques.
5. Suite générative
Alors que la bague scellait leur pacte sur la cicatrice de l'ancien, comprirent-ils que le monde extérieur, de la mère réticente aux formalités de la mairie, constituerait un adversaire bien plus coriace et moins compréhensif que les fantômes du passé ?

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