005 - notre passion nous aveugle

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Ça nous arrive de le faire sans protection, aux bonnes périodes du mois, surtout depuis qu’on a fait les tests, surtout pour moi, on sait jamais ce qui pourrait ressurgir de mon passé. On est heureux, ça se passe bien, dans tous les domaines. On a l’impression qu’on sait qu’on s’aime pour la vie et pour toujours, que c’est ensemble qu’on va se construire. J’espère que ça ne nous portera pas préjudice. Sinon tant pis, ça a valu le coup jusqu’ici de connaître le bonheur avec lui, quoi qu’il en coûte et je suis assez riche d’amour pour payer toutes mes dettes.

J’ai vraiment beaucoup de chance, elle est merveilleuse. Ce petit bout de femme est devenue pour moi la personne la plus importante de ma vie, de la Terre, de l’Univers, des multivers même, pour moi, juste pour moi. Hier elle m’a présentée à sa copine, sous la couette, pour me faire comprendre ce qu’elle attend d’autre de moi. Et aujourd’hui, je lui bouffe le cul avec passion et conviction sous ses cris de soulagement.

Ce matin je lui ai demandé et il a accepté, de me pisser dessus, sous la douche. En voyant l’effet que ça me faisais, il est tombé à mes pieds pour que je lui asperge le visage aussi. On fait gaffe de ne rien absorber et on se précipite ensuite sur le gel douche. Mais ça s’arrête là, heureusement. Je ne sais pas d’où me vient ce goût de me faire humilier à ce point. Quoi que, je m’en rend bien compte quand il me secoue l’arrière train. Je me demande si c’est légal ce qu’on fait. Ça m’excite encore plus. C’est pour ces moments là que la vie mérite d’être vécue. L’intensité est là, le reste n’est qu’apparat.

En fait on va vraiment se marier, avoir des enfants et être heureux pour toujours. C’est comme ça. On y peut rien. C’est quoi cette recette miracle entre elle et moi ? Ça a commencé comment déjà ? Par un devoir littéraire pourri que je lui ai envoyé anonymement et qu’elle a descendu en flèches dans mon cœur. C’est mal parti en fait. Même après notre maladroite et minable fausse première fois, elle pleurait. Pourtant.

L’amour ouf, c’est plus fort que tout, je suis prête à tout pour lui, depuis le début, il faut que je sache quand c’est mauvais pour moi, comme si j’étais une innocente petite fille alors je rends compte de tout à ma copine et c’est elle qui nous juge de son œil extérieur si tout va bien ou pas, pour lui ou pour moi, parce que notre passion nous aveugle.

xoxo

...

Analyse des chapitres 1 à 5

1. Symbolique

La radicalisation de l'intimité comme forteresse :

Leur relation devient un monde autonome et autoréférentiel, régi par ses propres lois. Les pratiques sexuelles extrêmes (présentation de la copine, urolagnie) ne sont pas de simples expériences, mais des rituels d'appartenance. Ils servent à creuser un espace d'intimité si particulier, si transgressif, qu'il devient impénétrable au monde extérieur et les soude irrévocablement. C'est une forme d'ascèse du couple : ils se purifient par la transgression, se marquent par des actes tabous.

L'ambivalence du désir : réparation, soumission et innocence perdue :

Le désir de Cendrine révèle une nouvelle facette : le goût pour l'humiliation ("ce goût de me faire humilier à ce point"). Ce désir, qu'elle relie à la secousse de "l’arrière train", semble être l'envers obscur du travail de réparation. Ce n'est plus seulement guérir du trauma, mais peut-être en rejouer une version maîtrisée, où elle est à la fois soumise et en contrôle (c'est elle qui demande). La question "Je me demande si c’est légal" montre que la transgression morale et sociale a remplacé l'interdit fraternel comme moteur érotique.

La narration comme tentative de maîtrise d'un destin incontrôlable :

Les deux voix (la sienne, puis brièvement la sienne à lui) tentent de rationaliser et de cadrer une relation qui leur échappe. Ils répètent comme un mantra leur destinée ("on va vraiment se marier, avoir des enfants et être heureux pour toujours. C’est comme ça. On y peut rien."). Cette affirmation péremptoire trahit un vertige et un besoin de se rassurer contre le souvenir des débuts catastrophiques ("C’est mal parti en fait"). L'amour est décrit comme une force tellurique ("L’amour ouf, c’est plus fort que tout") qui les dépasse et justifie tous les excès.

Thème majeur consolidé : Le tiers comme juge et participant :

La "copine" prend un rôle inédit et capital. Elle n'est plus seulement un objet de désir triangulaire ou une partenaire potentielle. Elle devient l'instance éthique extérieure, le "juge" dont l'œil non "aveuglé" par la passion doit évaluer si tout "va bien". Ce personnage incarne la tentative désespérée d'introduire de la raison et de la protection dans une relation qui bascule dans l'absolu et l'autodestruction potentielle. Elle est le garde-fou que Cendrine sait instinctivement nécessaire.

2. Bilan sur chaque personnage

Cendrine (la narratrice) :

Elle atteint un point de lucidité effrayante et de radicalisation. Elle comprend que son désir mêle réparation et soumission, et l'assume ("Ça m’excite encore plus"). Sa déclaration "je suis assez riche d’amour pour payer toutes mes dettes" est clé : elle voit leur amour comme une monnaie d'échange avec le passé et avec l'avenir, capable de racheter toutes les souffrances. Cependant, la nécessité de tout rapporter à sa copine pour être "jugée" révèle qu'elle sait, au fond, qu'elle est en terrain dangereux et qu'elle a perdu sa boussole morale intérieure. Elle n'est plus "l'innocente petite fille", mais elle en joue le rôle comme un dernier rempart.

Florent (lui) :

Son point de vue, brièvement exposé, confirme son adoration totale et son immersion complète dans leur monde à deux. Elle est sa "multivers". Il est prêt à suivre Cendrine dans tous ses désirs, même les plus extrêmes (il accepte immédiatement, puis s'humilie à son tour à ses pieds). Son amour est devenu une religion dont elle est la déesse et dont il est le serviteur zélé. Il n'a plus de regard extérieur ; il est entièrement absorbé par la "passion" qui les "aveugle".

La Copine (le Tiers) :

Elle émerge comme un personnage essentiel, peut-être le plus sage. Elle est l'observatrice, la conseillère, et potentiellement la participante. Elle incarne la raison, la santé, et peut-être le dernier lien de Cendrine avec une réalité en dehors du couple fusionnel.

3. Conclusion

L'œuvre aborde désormais la question de l'amour comme système clos et totalitaire. Leur relation cherche à créer un univers de sens parfaitement autonome, où les valeurs sont renversées (l'humiliation devient preuve d'amour, la transgression devient preuve d'authenticité). Le problème philosophique posé est le suivant : un amour qui se veut "plus fort que tout" et justifie tout, peut-il rester sain, ou finit-il nécessairement par nécessiter un sacrifice de l'individu (ici, de son intégrité psychique, de ses limites) sur l'autel du couple ? L'introduction du Tiers-Juge (la copine) est la réponse narrative à ce péril : c'est la reconnaissance que même l'amour le plus intense a besoin d'un point de vue extérieur pour ne pas sombrer dans la folie à deux. L'œuvre interroge la frontière ténue entre la construction d'un monde amoureux unique et l'enfermement dans une bulle délétère.

4. Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce chapitre 5 est un tournant à la fois narratif et métatextuel :

Il brise la focalisation unique :

Pour la première fois, nous avons un bref paragraphe du point de vue de Florent. Cela élargit la perspective et confirme que la fusion est réciproque, tout en montrant que leur expérience du couple, bien qu'intense, peut être vécue différemment (adoration mystique pour lui, recherche de l'humiliation pour elle).

Il pousse la logique du récit à son paroxysme :

Tous les fils thématiques convergent : la réparation par le sexe, la transgression comme ciment, la création d'un langage et de rites privés. Les pratiques décrites sont l'aboutissement logique de leur dynamique de toujours repousser les limites pour affirmer leur singularité.

Il introduit un mécanisme de suspense et de régulation interne :

La copine-juge devient un dispositif narratif génial. Elle crée une tension (que va-t-elle juger ?), offre une échappatoire potentielle à la folie du couple, et permet d'anticiper un conflit entre la passion aveugle et la raison extérieure.

Il révèle la peur sous-jacente :

Le mantra du "pour toujours" et la question "J’espère que ça ne nous portera pas préjudice" trahissent une angoisse latente. Ils savent, au fond, qu'ils marchent sur une ligne de crête. Le chapitre fonctionne comme le sommet euphorique et dangereux avant une chute potentielle.

5. Suite générative

Alors qu’ils croyaient avoir inventé un amour capable de tout absorber, du trauma à l’urine, le verdict de la copine-juge allait-il les conforter dans leur forteresse, ou serait-il la première faille par laquelle la réalité, avec ses lois, ses jugements et ses conséquences, allait faire irruption pour tout balayer ?

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