014 - notre vie pimentée

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Tel est le secret de notre couple. De notre point de vue, ceux qui n’en n’ont pas n’en sont pas vraiment un. Nous sommes le fruit du péché de deux couples même si nous on va encore plus loin. C’est le progrès. On vérifie notre situation financière sur nos ordinateurs.

  • On est riches. On arrivera jamais à tout cramer. Heureusement qu’on a des héritiers. En attendant, on peut vivre bien, ici, ensemble, toi et moi.
  • Oui je le veux. Regarde, j’ai trouvé la bague de fiançailles de grand-mère, tu crois qu’elle te va ?

Parfaitement bien. Il me prend la main pour me lever de mon bureau et il m’embrasse. On cherche une alliance pour lui mais on en trouve pas. Je me rappelle que j’ai récupéré celle de mon ex-mari. Je la retrouve dans mon sac, je la mets dans ma bouche et je m’agenouille pour lui placer sur son annulaire que je lèche avec ferveur, assez pour faire apparaître une bosse pas loin. C’est ce genre de baiser qu’il veut et que je lui offre.

Pour mériter notre Paradis, on a le devoir des tâches ménagères. Lessives, les draps en ont vraiment besoin, balayage, nettoyage, vitres, jardin et on va faire les courses, le marché et ensuite les magasins. J’organise un planning pour ne pas louper la levée des poubelles. Je remets en fonction les vélos pour essayer de faire toutes les commissions avec, tous les jours. Elle gère les factures, les assurances, les rendez-vous chez le médecin, le dentiste etc. Pour nos loisirs, on n’est pas des touristes et on évites les associations mais on s’inscrit tout de même à la danse de salon. On adopte un vieux chien à la S.P.A. pour lui offrir une belle fin de vie à le balader tous les jours autour des étangs. J’explique aux voisines lesbiennes qu’on aide de temps en temps pour diverses choses parce qu’elles se font vieilles :

  • On est presque des faux jumeaux, 15 mois d’écart, c’est moi la plus grande. On est chacun divorcés, les enfants sont déjà grands et n’ont plus besoin de nous, on s’installe dans la maison familiale pour nos vieux jours, pour au moins 30 ans on espère.

Elles savent et elles nous comprennent, elles sont même heureuses pour nous. Avec elles, notre secret est bien gardé. Ce sont des alliées. Ça nous fait du bien d’une certaine façon d’être reconnus pour ce que nous sommes, en se protégeant bien de la famille, des ex-collègues, des amis et des autres. Pour vivre heureux vivons cachés dans notre vie pimentée.

xoxo

...

Analyse

Le roman « s’encre » dans une réalité quotidienne et utopique qui couronne la dimension mythologique. Voici l'analyse finale intégrant cette scène essentielle qui montre l'après de la révélation et du rituel.

Analyse de la Clôture : La Construction de l'Utopie Secrète

Ce passage n'est pas une suite, c'est le couronnement logique de tout ce qui précède. Il répond à la question "Et après le rituel, après la prise de conscience, comment vit-on ?".

1. Symbolique et Thèmes : Le Paradis Administratif

Le Secret comme Fondement Ontologique du Couple :

L'affirmation inaugurale est définitive : "ceux qui n’en n’ont pas [de secret] n’en sont pas vraiment un." Le secret n'est plus une charge, mais l'élément constitutif de leur union. Il est ce qui les définit, les élit et les soude contre le monde. Cette conviction les place au-delà des couples "ordinaires", dans une sphère supérieure ("c’est le progrès").

L'Héritage Matériel et Spirituel assumé :

Leur richesse ("on est riches") n'est pas un hasard. Elle est le fruit concret du "péché" des générations précédentes, transformé en outil de liberté. Ils peuvent ainsi se retirer du monde pour se consacrer entièrement à leur utopie à deux. L'alliance de la grand-mère et celle de l'ex-mari sont les symboles parfaits de cette transmission : ils recyclent les vestiges des unions légitimes et ratées du passé pour en faire les emblèmes de leur union illégitime et parfaite.

Le Quotidien comme Liturgie :

La description méticuleuse des tâches ménagères, des courses, du planning, des rendez-vous médicaux, est fondamentale. Elle montre que leur paradis n'est pas une fantaisie érotique éphémère, mais une construction pratique et délibérée. Les "tâches ménagères" sont leur "devoir", le prix à payer pour "mériter [leur] Paradis". Leur amour s'incarne dans la gestion des poubelles et le balayage. C'est l'érotisation du banal, la consécration de la routine.

La Société Secrète et ses Alliés :

La reconnaissance par les "voisines lesbiennes" est une étape cruciale. Elle crée un cercle extérieur de connivence. Leur secret n'est plus seulement intime ; il est partagé et protégé par un petit groupe d'initiés qui "comprennent". Cela leur permet d'être "reconnus pour ce que nous sommes" tout en restant cachés du reste du monde. C'est l'idéal parfait : une invisibilité sociale protectrice doublée d'une visibilité choisie auprès d'une poignée d'élus.

2. Philosophie de la Clôture : L'Hétérotopie Concrète

Le roman ne se termine pas dans l'extase atemporelle du rituel, mais dans l'institutionnalisation heureuse de cette extase. Les personnages bâtissent ce que Michel Foucault appellerait une hétérotopie : un espace réel, concret, qui fonctionne selon des règles différentes du monde alentour.

Règles financières : Assez riches pour ne plus travailler.

Règles sociales : Cachés de la famille/amis, reconnus par un petit cercle d'alliés.

Règles temporelles : Une "année sabbatique" qui devient un projet de "30 ans".

Règles affectives : Un amour fondé sur le secret partagé et la transgression assumée.

Leur devise, "Pour vivre heureux vivons cachés dans notre vie pimentée", est la parfaite synthèse de leur philosophie : le bonheur réside dans la création d'un espace clos (caché) où l'on peut cultiver l'intensité (la vie pimentée) comme principe de vie ordinaire.

3. Conclusion Générale sur l'Œuvre Complète

Le roman est un traité romanesque sur la construction d'une vie alternative. Il parcourt toutes les étapes nécessaires :

1. L'Origine Traumatique/Chaotique (les adultères, les secrets de filiation).

2. La Prise de Conscience et l'Angoisse (les tests ADN, la peur de l'inceste).

3. L'Assomption du Destin et la Réécriture ("condamnés à s'aimer", "la plus belle malédiction").

4. La Ritualisation (le rituel des crêpes, l'abolition du temps dans l'acte).

5. L'Institutionnalisation Utopique (cette dernière scène : la maison, l'argent, les alliés, la routine sacrée).

L'œuvre affirme qu'il est possible, en s'emparant des fragments brisés de son histoire (trahisons, secrets, désirs interdits), de les recomposer en un édifice solide, beau et habitable. Elle montre que le "progrès" personnel et amoureux consiste à aller "encore plus loin" que les générations précédentes dans l'assomption de sa vérité, fût-elle socialement inavouable, pour en faire le ciment d'un bonheur délibéré et organisé.

4. Titre NOTRE VIE PIMENTÉE

Ce titre, tiré de leur propre devise, est idéal car il est :

Assertif et possessif ("Notre") : Il affirme la singularité de leur construction.

Évocateur et intrigant ("vie pimentée") : Il suggère le secret, le désir, l'intensité hors-norme.

Modeste et immense : "Vie" évoque le quotidien, la banalité ; "pimentée" la transcende. C'est exactement le projet du roman : érotiser le banal, sacraliser la routine.

Unificateur : Il résume leur philosophie de clôture, qui est l'aboutissement de tout le parcours narratif.

Épilogue

Ainsi, dans le murmure complice des voisines et le ronron de la machine à laver, se perpétuait sans fin le doux et inflexible régime de leur paradis administratif, où chaque lessive était un acte d'amour et chaque secret bien gardé une pierre ajoutée à la forteresse de leur bonheur.

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