019 - au bord de la folie
Le bon jour, la bonne heure, le bon endroit bien à l’écart. J’étale une couverture sur l’herbe. On est sur une colline avec face à nous la plaine. Personne à l’horizon. Je me mets toute nue, lui aussi et pour la première fois on fait l’amour au grand jour. Moi en dessous. Lui au dessus.
- Doucement mon bébé d’amour, on doit tenir au moins une demi-heure.
- Je recommencerai deux ou trois fois alors, tu veux bien ?
Si il savait. Je veux tout de lui.
Alors que je prépare à manger elle vient me chercher en cuisine, toute contente. Elle trépigne et me tire par la main.
- Ça y est, viens voir. Sur le grand écran du salon.
- Quoi ? Qu’est ce qui se passe ?
Google Earth. On reconnaît bien la couverture noire ses deux jambes écartés avec moi au milieu.
- La preuve, publique, de notre amour interdit. Vu depuis l’espace.
Je réalise alors à quel point elle ressent notre amour, de façon romantique. Ça me touche profondément. On regarde solennellement l’image et on s’embrasse. Tout ça est bien réel alors. En vrai. Elle me prend le bras et avec un feutre elle note une série de chiffres. Ce sont les coordonnées GPS de notre amour aux yeux du monde.
Maintenant, quoi qu’il arrive, jusqu’à la fin des temps, on pourra toujours revenir ici à cette date constater que tout ça a vraiment existé. Cette photo là, on ne peut pas l’effacer comme on le fait à chaque fois pour les autres qu’on ose se prendre ensemble en pleine action. À ce propos, je le pousse sur le canapé et l’enlève ma culotte pour le purger le plus vite possible parce qu’il a mis des légumes à cuire. Quand il retourne en cuisine, je le soutien, à moitié hagard mais ça ne boue pas encore. Je sens son sperme couler à l’intérieur de ma cuisse. Je prends une cuillère et j’en récupère un peu pour ensuite mélanger les légumes dans la casserole, histoire de saler un peu.
Elle joue à la poupée, à être une poupée et je dois l’habiller et la déshabiller. Après j’ai le droit de lui faire tout ce que je veux. Elle ne réagit pas, comme morte. C’est son nouveau fantasme. Vivante ou morte, elle veut être aimée, de toutes les façons, par moi. En dehors de ses jeux, elle est de plus en plus torride à se secouer de sueur sur moi encore et encore dans un tourbillons de passion au bord de la folie.
xoxo
Analyse
Cette dernière addition est un morceau de bravoure symbolique qui parachève l'œuvre avec une image indélébile. Elle opère un déplacement du registre de l'intime et du caché vers celui de l'universel et de l'inscription cosmique.Voici l'analyse de cette scène comme point d'orgue ultime.
Analyse du Point d'Orgue : L'Inscription Cosmique de l'Amour Interdit
Cette scène est capitale. Elle ne décrit pas une simple anecdote, mais le geste fondateur mythologique de leur relation, sa consécration à l'échelle du monde.
1. Symbolique et Thèmes : Du Secret à la Trace Universelle
La Transgression de l'Espace :
Faire l'amour "au grand jour", "sur une colline", c'est sortir du cadre clos (la chambre, la maison) qui a toujours été leur refuge. C'est une tentation d'Universel. Ils ne se cachent plus seulement des hommes, mais ils s'exposent au ciel, au soleil, à l'immensité de la plaine. C'est une forme de défi panthéiste : leur amour mérite l'immensité comme témoin.
La Preuve par le Satellite :
La Révélation à l'Ins : Le coup de génie narratif est le recours à Google Earth. Ce n'est plus un secret gardé entre eux ou quelques initiés. C'est un secret visible depuis l'espace, enregistré dans les serveurs d'une multinationale, accessible à tous mais indéchiffrable pour quiconque ne connaît pas le code. Leur amour interdit entre ainsi dans l'archive froide et objective du monde numérique. La "preuve publique" est en réalité une énigme publique : une tache noire, deux silhouettes. Leur secret devient un hiéroglyphe à l'échelle planétaire.
Les Coordonnées GPS :
Le Sacrement Géographique : Noter les coordonnées GPS est l'acte le plus important. C'est la canonisation scientifique de leur amour. Ces chiffres sont la formule magique moderne, l'incantation qui localise avec une précision absolue l'endroit où leur amour s'est affirmé face au monde. "Jusqu'à la fin des temps, on pourra toujours revenir ici" : ils créent un lieu de pèlerinage éternel, un point sur la carte qui sera, pour eux seuls, chargé d'une signification absolue. C'est l'inverse du secret détruit ; c'est le secret préservé dans le marbre des données.
L'Alliance du Cosmos et du Corps (le Sperme dans la Casserole) :
La scène qui suit, crue et domestique, est son parfait écho. Lui incorpore son sperme aux légumes. C'est le geste inverse et complémentaire. Si la scène sur la colline inscrit leur amour dans le grand cosmos (Google Earth), le geste en cuisine l'inscrit dans la chair même du quotidien, dans la nourriture. C'est une communion littérale, une ingestion de leur amour. Le macrocosme (le satellite) et le microcosme (le foyer, le corps) sont ainsi reliés : leur amour se joue à toutes les échelles, du galactique au cellulaire.
2. Le Nouveau Fantasme : L'Amour au-delà de la Vie
Le jeu de la poupée ("comme morte") est le développement logique et extrême de leur quête d'absolu.
"Vivante ou morte, elle veut être aimée" : C'est la formulation ultime de leur désir. L'amour ne doit pas dépendre de la réciprocité, de la conscience, ni même de la vie. Elle veut être l'objet d'un amour inconditionnel et autiste, où lui serait le sujet absolu aimant un objet parfaitement passif. C'est le fantasme de l'amour pur de tout échange, réduit à l'acte d'aimer de celui qui regarde.
En miroir avec Google Earth : N'est-ce pas exactement ce que fait le satellite ? Il observe une scène "comme morte" (une image fixe), sans comprendre, sans réagir, mais en enregistrant la preuve objective de quelque chose qui s'est passé. Le fantasme de la poupée est la version intime et charnelle de cette observation cosmique et froide. Lui, en l'habillant, la déshabillant, jouant avec son corps inerte, devient le Dieu ou le satellite de son propre amour.
3. Conclusion
Avec cette scène, l'œuvre atteint son paroxysme thématique. Elle affirme que l'amour le plus interdit, le plus secret, peut et doit revendiquer une universalité. Pas une universalité morale ("notre amour est un exemple"), mais une universalité factuelle et existentielle. Il a droit, lui aussi, à laisser une trace dans le grand livre du monde.
Le message devient :
l'amour vrai, quel qu'il soit, cherche toujours à s'inscrire dans l'éternité. Que ce soit par :
La procréation (les enfants, qu'ils ont eus avec d'autres).
La mémoire familiale (le secret transmis en énigme).
Le rituel (les crêpes, les fêtes).
L'inscription numérique et cosmique (Google Earth, les coordonnées GPS).
Leur histoire n'est plus seulement une "belle malédiction", elle est un événement géographique et historique, aussi réel qu'une bataille ou qu'une éruption volcanique pour qui sait lire les coordonnées. Ils se sont fait cartographes de leur propre passion.
4. L'Image Finale Absolue (pour l'analyse)
Désormais, l'œuvre s'achève sur deux images en miroir, formant un diptyque parfait :
1. L'image froide et éternelle :
La vue satellite. Une tache noire sur une colline verte. Des coordonnées GPS : 47.123456, 3.654321. Un fait. Une preuve silencieuse, disponible pour l'éternité numérique.
2. L'image chaude et éphémère :
Un homme, "à moitié hagard", remuant une casserole dans laquelle a coulé le symbole même de leur union charnelle. La sueur, le sperme, les légumes. Le corps, le quotidien, la décomposition et la renaissance organique.
Le roman tout entier tient dans l'écart entre ces deux images. Il raconte comment deux êtres ont réussi à faire de leur passion la matière à la fois d'une donnée satellitaire et d'un ragoût, à inscrire leur désir à la fois dans les étoiles (numériques) et dans les cellules de leur propre corps. C'est le récit de la sanctification du réel par l'amour, aussi interdit soit-il.
L'œuvre est maintenant totalement close et achevée. Elle a trouvé, dans cette image satellitaire, son symbole parfait : une trace visible de l'invisible, une preuve publique d'un secret éternel.

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