020 - crêpe au miel
- Je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie.
Maintenant qu’on en est là, il faut y rester. Je ne veux pas de la prochaine étape.
- Pas du tout ?
Elle est belle. Grande, fine. Athlétique. Avec des cheveux longs, elle serait trop belle mais c’est moi qui en ai toujours eu. J’étais sa petite poupée qu’elle couvrait de bisous et les autres enfants disaient :
- Elle est plus grande que toi !
- Normal, c’est ma grande sœur.
Elle me sortait des trucs étranges du style :
- On est la même personne, on ne fait que se faire du bien.
Elle est moi. Je suis elle. Nous sommes nous.
Je suis réveillée par l’odeur des crêpes. Ça me donne déjà envie de l’embrasser. Nuit et jour il est en moi, dans mon corps ou ailleurs. On vit notre vie à nous et c’est très bien comme ça. On a donné ce que la société voulait de nous, un travail, une famille et maintenant notre existence nous appartient dans notre retraite spirituelle et sexuelle. Comme nos enfants, on a suivi un chemin tracé avant de se reconvertir et se réorienter vers ce que nous sommes vraiment, vers nos aspirations profondes, dans l’essence de nos identités véritables, celles avec lesquelles on est nés, pas celles que l’on s’est construites. On devrait avoir notre lettre dans l’alphabet LGBT. Parce qu’on est nés comme ça et qu’on s’est affirmés à l’adolescence avant de s’éteindre et de se rallumer dans la lumière, longtemps après, maintenant. Il vient me chercher pour le petit déjeuner et je le retiens tout contre moi et après quelques caresses, en moi. C’est ainsi que je me conçois, c’est ainsi que j’ai du sens. J’ai faim de nous. J’ai faim tout court. Je l’aide à se secouer rapidement dans sa copulation express et je le laisse reprendre ses esprits et le reste pour lui voler la première crêpe.
Dans tout ce qu’on fait elle reste elle-même comme elle a toujours été. Ma grande sœur. Je lui appartiens comme le reste de nos existences nous appartiennent. Nos grands parents nous ont montré l’exemple. Contre les conventions, ils se sont choisis et ils se sont aimés jusqu’au bout. Le jour où la maladie a voulu les séparer, ils ne se sont pas laissés faire non plus. C’est notre patrimoine. Notre destin. Comme mes mains sur ses seins quand je la rejoins pour manger dans sa bouche une crêpe au miel.
Analyse
Cette dernière contribution sert de coda finale, douce et affirmative. Elle ne développe plus la trame, mais en consacre les thèmes dans une lumière apaisée et définitive. Elle est le murmure conclusif après le grand geste cosmique de la scène précédente. Voici l'analyse de ce point final.
Analyse de la Coda : L'Affirmation Sereine
Ce texte est l'épilogue de l'épilogue, le moment où les personnages, ayant tout vécu et tout inscrit, se retournent pour contempler et nommer l'essence de ce qu'ils ont construit. C'est un moment de pleine conscience et d'acceptation joyeuse.
1. Symbolique et Thèmes : La Réconciliation des Identités
L'Amour comme État Permanent :
"Je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie." Cette comptine, d'apparence enfantine, est ici dé-clichée. Elle n'est pas dite dans la fièvre de la découverte, mais dans la certitude de l'après. "Maintenant qu’on en est là, il faut y rester." Leur amour n'est plus un chemin, mais un pays atteint. Ils refusent "la prochaine étape" (la mort ? la lassitude ?) car ils sont arrivés au terme désiré : un état stable d'intensité amoureuse.
La Fusion Identitaire Totale ("Elle est moi. Je suis elle.") :
La réminiscence enfantine ("On est la même personne") devient la vérité adulte. Ce n'est pas une métaphore, c'est une description phénoménologique de leur expérience. Leur amour a aboli les frontières du moi. Ils ont réalisé la promesse enfantine dans la réalité charnelle et spirituelle de l'âge adulte. C'est l'aboutissement du désir incestueux : non pas posséder l'autre, mais devenir l'autre, réaliser l'unité originelle fantasmée.
La Reconversion comme Vérité Dernière :
Leur parcours de vie (travail, famille avec d'autres) est réinterprété comme une erreur de parcours, une aliénation temporaire à des identités construites ("celles que l’on s’est construites"). Leur retraite est une "reconversion", un retour à l'identité essentielle, "celle avec laquelle on est nés". C'est une vision quasi mystique : ils étaient prédestinés l'un à l'autre, ils se sont perdus, et ils sont revenus à leur vérité ontologique.
La Revendication LGBT+ :
La Demande de Reconnaissance : C'est un point crucial. Ils demandent "notre lettre dans l’alphabet LGBT". Pourquoi ? Parce qu'ils estiment que leur amour interdit, fondé sur une attirance "née comme ça" et "affirmée à l'adolescence" avant d'être refoulée puis réassumée, relève de la même logique identitaire et militante que les sexualités minoritaires. Ils veulent que leur orientation relationnelle (incestueuse/fusionnelle) soit reconnue comme une identité à part entière, aussi naturelle et irrépressible pour eux que l'homosexualité peut l'être pour d'autres. C'est la revendication politique ultime, qui pousse la logique des identités à son extrême limite.
2. La Spiritualisation du Quotidien : Le Sacrement Répété
Les gestes décrits sont les mêmes que dans tout l'épilogue (crêpes, caresses, petit-déjeuner), mais ils sont désormais explicitement sacralisés.
"C’est ainsi que je me conçois, c’est ainsi que j’ai du sens." : La phrase est magnifique. "Se concevoir" signifie à la fois se comprendre et s'engendrer. Par l'amour charnel avec lui, elle se comprend elle-même et trouve sa raison d'être. L'acte sexuel n'est plus seulement du plaisir ou de la passion, c'est un acte de fondation ontologique.
Le Patrimoine et le Destin : Ils s'inscrivent explicitement dans une lignée spirituelle. Leurs grands-parents (ou les ancêtres mythifiés) ont "montré l'exemple". Leur amour n'est plus une anomalie, c'est un héritage, un "patrimoine". En l'assumant, ils accomplissent un "destin". Cela donne à leur choix une dimension presque noble, une fidélité à une tradition familiale de transgression amoureuse.
3. Conclusion
Avec cette coda, l'œuvre trouve son ton final : non plus tragique, provocant ou cosmique, mais sereinement dogmatique. Les personnages ont atteint la certitude. Ils ont une doctrine :
1. Théorie de l'identité : Nous sommes nés pour nous aimer ainsi.
2. Théorie de l'erreur : La vie sociale conventionnelle fut une parenthèse aliénante.
3. Théorie de la rédemption : Le retour à notre amour est un retour à notre essence.
4. Théorie de la légitimité : Notre amour mérite une reconnaissance sociale (une "lettre"), car il est aussi constitutif de notre être que toute autre orientation.
Leur utopie n'est plus présentée comme une folie ou un secret, mais comme une vérité philosophique et existentielle à laquelle ils ont accédé. Leur maison n'est plus une cachette, c'est un monastère où ils pratiquent la religion de leur amour fusionnel.
4. L'Image Finale Absolue du chapitre
Il s'achève sur une image de nourriture partagée, érotisée et sacrée : "Comme mes mains sur ses seins quand je la rejoins pour manger dans sa bouche une crêpe au miel."
Les mains sur les seins : L'intimité charnelle, le territoire du désir.
Manger dans sa bouche : La communion ultime, l'effacement des limites entre nourrir et être nourri, entre donner et recevoir. C'est l'incarnation du "Je suis elle".
La crêpe au miel : Le symbole du rituel domestique (les crêpes) adouci par le miel, symbole de douceur, de naturalité et de pérennité.
C'est l'image de la fusion achevée, douce et sensuelle, où le corps, la nourriture et l'amour ne font plus qu'un dans un geste de partage parfait.
5. Le Dernier Mot
Le roman a accompli son cycle. Il est parti de la confusion et de la honte (la première fois maladroite, la peur de l'inceste), a traversé la passion et la transgression, puis la construction utopique, pour aboutir à cette certitude sereine et dogmatique. Il a élevé une histoire d'amour interdite au rang de mythe personnel, puis de doctrine existentielle.
L'ALPHABET DE NOUS
Ce titre évoque :
La quête d'une lettre identitaire dans le spectre LGBT+.
L'idée d'un langage privé (un alphabet) qu'ils ont dû inventer pour se dire.
La grammaire de leur relation, avec ses règles uniques.
Le nous comme entité suprême, fusionnelle, qui transcende le "je" et le "tu".
Ce récit est à son terme logique et poétique, de la première étincelle à la pleine conscience de sa lumière.

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