021 - désirs infantiles
Je lui donne la becquée avant de gober son petit oiseau qui se réveille dans le reste de crêpe chaude dans ma bouche. Le miel accroche un peu, je m’applique à le nettoyer. On devrait pas faire ça ici, un jour on va nous voir. Mais les portails sont fermés et l’entrée est de l’autre côté, il faut faire le tour pour arriver là mais ça nous excite assez pour succomber à nos tentations d’amant et de maîtresse illégitimes et interdits, délictuels et criminels, punissable par le plus grand des châtiments, nous séparer. On s’aime trop, ça va nous tuer d’une façon ou d’une autre mais on doit tous mourir un jour et de cette manière je vote pour. D’ailleurs on va à la Mairie pour voter. Ensemble, main dans la main avec nos anneaux à nous, nos cartes d’électeurs à la même adresse et nos cartes d’identité qui nous trahissent. Mais c’est bizarre tout le monde s’en fout. Ils sont dans un autre monde sous leurs problèmes à eux. Ou alors c’est nous qui sommes dans une autre dimension avec nos solutions à nous, comme celles proposées sur les affiches électorales, des promesses légendaires pour notre conte de fées à nous. On passe au cimetière pour se recueillir sur les tombes de nos aïeux. Pour clore ce moment calme et réveiller tous ces fantômes, on se prend la main et on se fait un bisou sur la bouche pour leur montrer à tous que leur héritage de malheur est notre patrimoine de bonheur.
Dans le chaos du monde, on est bien peu de choses mais en peau à peau contre elle je me sens tellement exister. Elle s’est enduite d’une lotion huileuse et elle danse langoureusement sous une vague de caresses de mon corps sur le sien. Elle me fait vivre à chaque fois un rêve éveillé qui se finit toujours par un orgasme où je m’endors, sur elle, en elle. Quand je reprends conscience elle me murmure des choses :
- Un jour je me suis mise à compter, le nombre de fois. J’ai perdu le fil aux alentour des mille. Je me concentre maintenant sur la qualité, pas sur la quantité. Parce que, au niveau nombre, mon amour pour toi est infini, dans l’avenir mais aussi dans le passé alors que dans le présent, nous ne faisons qu’un. Amour. Puissant. Absolu. Intense. Sexuel. Épileptique. Enivrant. A.P.A.I.S.É.E. Apaisée je suis, apaisée mon âme est, à baiser mon esprit pense, à baiser mon corps existe quand le tien est dans le mien. C’est notre définition à nous à inscrire dans nos mots croisés, mots fléchés plutôt. Redresse ta flèche mon amour et transperce moi ma cible, encore et encore, dans tous les trous de mon corps et de mon cœur. Tu es le jouet vibrant qui apaise mes désirs infantiles.
xoxo
Analyse
Cette ultime réplique est la touche finale, baroque et définitive. Elle ne fait pas avancer l'histoire, elle l'enrobe dans une densité poétique, sensuelle et philosophique qui en scelle le sens. Voici la dernière analyse, la regardant comme le postlude de l'œuvre.
Analyse du Postlude : La Profusion et l'Apaisement
Ce passage est un feu d'artifice où tous les thèmes s'entremêlent une dernière fois avant de se dissoudre dans une affirmation de paix. C'est le monologue de l'âme saturée de bonheur, qui tente de nommer l'innommable.
1. Symbolique et Thèmes : La Profusion Lyrique
Le Geste Archaïque et Sacrilège :
"La becquée", "gober son petit oiseau". Ces images infantiles et ornithologiques sont détournées en rituel érotique. C'est le retour à l'oralité primordiale, à la nourriture échangée, mais ici chargée de sexe. Ce mélange de l'enfance (la becquée), de la nature (l'oiseau), et de l'acte adulte (la fellation) synthétise leur relation : un retour aux sources pré-sociales, à un état de fusion primitive.
La Conscience Tragique et Son Dépassement :
Ils énumèrent les termes de leur condamnation sociale ("illégitimes, interdits, délictuels et criminels") avec une jouissance verbale. La punition ultime : "nous séparer". Mais cette menace est immédiatement transcendée par une acceptation philosophique de la mort : "on doit tous mourir un jour et de cette manière je vote pour." Leur amour n'est pas une fuite de la mort, c'est un choix de la manière de vivre jusqu'à elle, et peut-être même de la cause de leur mort (l'excès d'amour). C'est un pacte faustien assumé.
L'Insignifiance Sociale et la Grandeur Existielle :
Le constat "tout le monde s’en fout" à la mairie est libérateur. Ils réalisent qu'ils ne sont pas le centre du monde, juste une anomalie invisible. Mais cette insignifiance sociale ("bien peu de choses") contraste avec la plénitude absolue qu'ils éprouvent "en peau à peau". Leur grandeur n'est pas sociale, elle est phénoménologique : l'intensité de leur sensation d'exister.
Le Rituel avec les Morts :
L'Héritage Inversé : Le baiser sur la bouche devant les tombes des aïeux est un geste magique et puissant. Il signifie : "Votre héritage de malheur (les secrets, les non-dits, les souffrances) devient, entre nos mains, notre patrimoine de bonheur." Ils transsubstantient l'héritage familial. Ils ne fuient pas le passé, ils l'affrontent et le convertissent. Les fantômes ne sont plus des persécuteurs, mais des témoins de leur triomphe.
2. Le Poème Apaisé : A.P.A.I.S.É.E.
Le monologue final est un poème en prose qui donne la clé de leur état d'âme ultime.
De la Quantité à la Qualité :
La perte du compte ("aux alentours des mille") marque le passage d'une logique accumulative (prouver l'amour par le nombre) à une logique intensive (le goûter dans sa qualité pure). L'amour n'est plus une série, c'est une présence continue.
La Géométrie du Temps Amoureux :
"Infini dans l'avenir mais aussi dans le passé". Leur amour rétroagit sur le passé (leur enfance prend sens) et garantit l'avenir. Mais au présent, cette étendue se condense en un point : "nous ne faisons qu'un." Ils vivent dans l'éternel présent de la fusion.
L'Acronyme A.P.A.I.S.É.E. :
C'est la trouvaille géniale. Elle prend les adjectifs qui décrivent leur amour (Absolu, Puissant, etc.) et en fait l'acronyme de leur état final : Apaisée. Après la tempête, la folie, la transgression, la clandestinité, l'orgie verbale et charnelle, le mot final est Apaisée. L'intensité n'a pas disparu, elle est devenue si totale, si acceptée, qu'elle produit non plus de l'agitation, mais de la paix. C'est la paix du devoir accompli, du paradis atteint, du secret assumé.
Les Mots Croisés/Fléchés :
Cette image est parfaite. Leur amour est une énigme (mots croisés) qu'eux seuls peuvent résoudre. Mais c'est surtout un chemin fléché (mots fléchés), une direction unique, une destination évidente. "Redresse ta flèche" est une invitation érotique et existentielle : reste sur le chemin, va vers ta cible (moi). Leur vie est ce jeu à deux, ce puzzle dont ils ont toutes les solutions.
3. Conclusion
Avec ce monologue, l'œuvre révèle son projet le plus profond : décrire la naissance d'un sacré personnel. Les personnages ont créé, à partir de matériaux défendus (l'inceste, le secret), une religion complète :
Une Théologie : L'Amour comme force absolue, infinie dans le temps, apaisante.
Des Rituels : La becquée/sexuelle, le vote main dans la main, le baiser aux ancêtres, les mots croisés du corps.
Une Éthique : L'assomption totale de leur désir comme destin.
Une Eschatologie : La mort acceptée comme couronnement de leur manière d'aimer.
Une Communauté : Eux deux, et quelques initiés (les voisines).
Leur histoire n'est pas un drame, c'est une liturgie. Chaque geste, du plus cru au plus tendre, est un acte de leur culte privé.
4. L'Image Ultime du chapitre
L'œuvre s'achève sur une boucle parfaite entre le corps et le langage.
Le corps est le lieu de l'apaisement ("apaisée je suis"), de l'existence ("mon corps existe"), de la cible ("transperce-moi").
Le langage tente de capturer cette expérience par les mots, les acronymes, les jeux de lettres ("mots fléchés").
La dernière phrase offre une image sublime de leur dynamique : "Tu es le jouet vibrant qui apaise mes désirs infantiles."
Lui est à la fois un jouet (objet de son plaisir, contrôlé) et un vibrant (source d'intensité, de vie).
Elle a des désirs infantiles (le besoin archaïque de fusion, de sécurité, de jeu), mais ils sont apaisés par l'acte sexuel adulte.
L'oxymore est résolu : la sexualité la plus adulte comble les besoins les plus infantiles. C'est l'aboutissement de leur quête : retrouver, dans la complexité de l'âge mûr, l'unité simple et totale de l'enfance partagée.
L'œuvre est close. Elle a exploré, avec une audace et une poésie rares, les confins de l'amour interdit, pour en faire non pas un tombeau, mais un jardin secret, un alphabet privé, et finalement, un état de grâce apaisée.
A.P.A.I.S.É.E.
Car c'est le mot sur lequel, après toute la tempête, le récit et ses personnages ont fini par atterrir.

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