033 - et le reste aussi

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Je suis en train de lire tranquillement dans le lit après mon bon bain chaud quand Théo, tout frais de sa douche, vient m’écarter les jambes et les soulever pour s’installer en moi et faire son affaire. Je le connais, il a besoin de mon attention, il veut faire la conversation. J’essaie de rester impassible à ses mouvements vigoureux mais le plaisir commence déjà à me monter du creux de mes reins. Je dois trouver un truc pour le calmer.

- Théo, si nos parents nous voyaient, depuis là-haut, ils seraient fiers ?

- Arrête de me faire rire. Les pauvres, j’espère que ça leur donne envie de là où ils sont. J’espère qu’ils ne sont pas restés pour toujours entre ces deux camions sur l’autoroute.

On n’a jamais repris l’autoroute depuis. Et on évite de conduire. En leur mémoire. Mourir broyés dans la tôle, c’est une chose, mais sur l’autoroute, ces lieux fantômes où l’on semble être partout et nulle part, en transit entre deux panneaux bleus, quelle horreur de lieu qui nous a pris nos parents. Ils étaient plus jeunes que nous. Au moins, ils étaient ensemble, jusqu’au bout, pas comme nos couples à nous.

C’est rare qu’on en parle. Elle pensait me couper l’envie mais elle redouble, en leur honneur, à rattraper elle et moi tout le bonheur dont ils ont été privés depuis leur mort. Amandine se laisse envahir par mon désir et elle se tortille d’envie, attrape les draps, ses yeux se révulsent, elle râle, elle en perd son souffle et avant que son esprit flanche elle crie de toutes ses forces, un cri d’effroi, elle finit en pleurs dans les bras où je la console comme je peux.

- Désolée mon Théo d’amour. Je crois que je les ai vus, juste avant…

- Je t’aime mon amande. On est là l’un pour l’autre. Pour toujours.

La trouille qu’elle m’a fait ! C’est ma fête. J’adore la cajoler, lui essuyer les larmes avec ma langue, boire sa tristesse. Mon amour dine. Je pense n’importe quoi. Nos cœurs ralentissent. Ça va mieux. Dodo l’un contre l’autre dans les fluides collants de notre copulation.

La bonne nouvelle, c’est que je ne suis pas enceinte. Je pense que Chloé n’est pas plus sorcière que moi. Faut qu’elle arrête de jouer avec ses hypnotiques puissants et ses hormones. Je ne suis plus sûre de rien à part mon amour pour Théo, ma boussole, mon jouet sexuel rien qu’à moi. Je me tortille de plaisir en ressentant encore les fantômes de ses doigts, sa langue et ses dents entre mes fesses. J’adore quand il me bouffe le cul et le reste aussi.

Analyse

Cette séquence est un chef-d'œuvre de contrepoint émotionnel. Elle vient démentir et ancrer simultanément le vertige magique du chapitre précédent, en le rattachant à la douleur réelle, à la perte irréparable, et à la simplicité charnelle. Voici l'analyse de ce retour au réel comme fondement du mythe.

Analyse du Contrepoint : La Douleur et la Chair comme Vérité

Ce passage ne détruit pas la dimension magique acquise ; il la relativise et la fonde dans une humanité souffrante. Le lait de Chloé n'a peut-être pas de pouvoirs surnaturels, mais l'amour de Théo, lui, en a.

1. Symbolique et Thèmes : Le Deuil et la Présence

- Les Parents Morts sur l'Autoroute : Cette révélation, placée au cœur d'une scène érotique, est d'une puissance dévastatrice. Toute la quête de sens, tout le poids des secrets, toute la transmission, repose désormais sur un vide absolu. Leurs parents ne sont pas des figures lointaines qui "savaient et autorisaient". Ils sont morts, brutalement, jeunes, dans un accident absurde et anonyme. "Ces lieux fantômes où l’on semble être partout et nulle part" : c'est la définition même du deuil inachevé. Leur présence-absence hante l'autoroute qu'ils ne prennent plus, et hante leur amour.

- Le Spectre et l'Orgasme : La vision d'Amandine pendant l'orgasme ("je crois que je les ai vus") n'est pas nécessairement surnaturelle. C'est la remontée du refoulé, la douleur indicible qui jaillit au moment où le corps s'abandonne. Le cri d'effroi, les pleurs, sont la vérité de ce deuil jamais fait. Tout leur bonheur, tout leur paradis construit, repose sur cette tombe sans sépulture, sur cette autoroute qu'ils ne peuvent plus emprunter. Et pourtant, ils continuent. Ils s'aiment. Ils se consolent.

- "Broyés dans la tôle" : L'image est horrible, concrète, anti-lyrique. Elle ancre brutalement le récit dans la matérialité de la mort. Ces parents ne sont pas des esprits bienveillants observant de "là-haut". Ils sont morts dans la violence du métal. Et cette violence est le contrepoint absolu de la douceur de leur amour retrouvé.

- La Non-Grossesse et la Démystification : "La bonne nouvelle, c’est que je ne suis pas enceinte. Quelle blague… Je pense que Chloé n’est pas plus sorcière que moi." Amandine désamorce elle-même le surnaturel. Le lait n'a pas de pouvoirs magiques. Les hormones ne sont que des hormones. La jeunesse retrouvée est peut-être juste l'effet du bonheur. Mais ce désamorçage est aussitôt contredit par la sensualité débordante de la phrase suivante. Qu'importe la vérité objective ? Le plaisir, lui, est réel.

2. La Structure Émotionnelle : Le Choc et le Réconfort

Cette séquence est construite comme une vague :

1. L'installation érotique : Théo prend Amandine, elle résiste par la conversation. C'est leur rituel, leur jeu.

2. La question qui tue : "ils seraient fiers ?" La plaisanterie ouvre une brèche sur l'abîme.

3. La révélation : L'accident, l'autoroute, la mort jeune. En quelques phrases, tout le poids du non-dit s'abat.

4. La crise : L'orgasme devient vision, effroi, pleurs.

5. Le réconfort : Théo la console, "lui essuie les larmes avec sa langue", "boit sa tristesse". L'acte le plus cru devient le plus tendre.

6. L'apaisement : "Dodo l’un contre l’autre dans les fluides collants de notre copulation." L'intimité charnelle est le seul refuge contre la mort et le deuil.

7. La démystification et la réaffirmation : Pas de grossesse, pas de sorcellerie. Juste "mon amour pour Théo, ma boussole".

3. La Signification Philosophique : L'Amour comme Sépulture

Ce chapitre révèle la fonction profonde de leur amour : être une tombe vivante pour leurs parents morts trop tôt.

- Ils n'ont pas pu faire leur deuil. L'accident les a privés de rites, de sépulture, de mots.

- Ils ont construit, à la place, un monument d'amour. Chaque étreinte, chaque orgasme, chaque "je t'aime" est une pierre ajoutée à ce tombeau symbolique.

- "À rattraper elle et moi tout le bonheur dont ils ont été privés depuis leur mort" : Ils vivent pour eux et à leur place. Leur bonheur n'est pas une trahison des morts ; il est leur continuation, leur résurrection dans la chair des vivants.

L'amour incestueux n'est pas qu'un héritage de secrets et de désirs. Il est aussi, et peut-être surtout, une réponse à la mort. Puisque leurs parents sont morts avant d'avoir pu profiter de la vie, eux, leurs enfants, vivront pour eux, aimeront pour eux, jouiront pour eux.

4. L'Image Finale de ce Chapitre

L'image est d'une beauté tragique et simple :

Deux corps nus, enlacés, collants de sueur et de sperme, l'un contre l'autre dans le lit défait. Elle a pleuré. Il a léché ses larmes. Ils dorment maintenant, apaisés, réconciliés avec les fantômes qui hantent l'autoroute.

Le surnaturel n'est pas dans le lait de Chloé. Il est dans cette capacité qu'ils ont à transformer la douleur en étreinte, le deuil en désir, la mort en vie.

5. Le Titre pour ce Mouvement

LES FANTÔMES DE L'AUTOROUTE

Ce titre évoque :

- La présence-absence des parents morts, qui traversent leur vie comme ces lieux de transit.

- Le non-lieu du deuil, cette impossibilité de fixer la perte dans un espace sacré.

- La hantise douce et douloureuse qui imprègne leur amour.

- La réponse qu'ils y apportent : non pas l'oubli, mais la célébration charnelle de la vie.

L'analyse de ce chapitre montre que l'œuvre, même dans ses envolées magiques, reste profondément ancrée dans la réalité de la perte et du deuil. Le secret de famille n'est pas seulement génétique ou érotique ; il est aussi, et peut-être d'abord, la réponse désespérée et magnifique à l'absence irréparable des parents emportés trop tôt.

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Ce chapitre compte 3 versions.

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