035 - sa volonté de vie
Cauchemar : nous sommes vieux dans le manoir froid et éteint, Théo crache son dernier souffle en moi, il devient froid, je prends le révolver du tiroir et je le pose sur ma tempe. Boum. J’ouvre les yeux sur les rideaux automatiques qui s’ouvrent à l’heure de lever du soleil. Il fait chaud contre mon Théo dont le premier geste au réveil est de me faire un bisou avant un « bonjour mon amour ». Machinalement et rapidement, comme un TOC, je regarde dans le tiroir qui est toujours vide.
- On devrait pas dormir dans la même chambre, on sait jamais.
- T’as raison, on se gène en plus. On devrait prendre nos distances.
- On s’aime trop, de plus en plus même, ça va pas du tout.
- C’est la malédiction du bonheur, un sortilège de famille.
Je nous regarde nous enlacer tendrement dans le miroir de l’armoire. On est si beaux. On va certainement finir mal comme toutes les générations de couples d’aïeux qui nous ont précédés mais en attendant, le plus longtemps possible et de préférence jusqu’au bout, on sera heureux. Douche de réveil, on s’habille pour le petit-déjeuner. On est tellement sages. Pas de cochonneries ou de galipettes ce matin. Juste de la tendresse et des câlins. C’est bien aussi de s’aimer comme des faux jumeaux qu’on n’est même pas en vrai.
Elle n’est pas d’humeur. Je la connais, elle a encore fait ce cauchemar. J’envoie un message à sa fille Chloé. Elle viendra vite me la réparer. Je regarde sur l’ardoise de la cuisine la liste du ravitaillement. J’ouvre l’ordinateur sur l’agenda et les tâches. Il y a un mail du notaire et de la banque. On ne dépense pas assez d’argent, on est de plus en plus riches. Heureusement qu’on ne travaille plus depuis nos divorces. Au lieu de se lever pour être l’esclave d’un système, on donne notre temps et notre corps à la personne la plus proche de notre existence. Ça a du sens. Quoi de plus pur ? Qu’est ce qu’elle est belle, quand même. Je l’aime.
Message de Chloé : « Je dois passer. Quand ? » Dans une heure il sera parti à la chasse aux vivres. Je suis sûre qu’elle le sait mais je lui confirme. Quand elle arrive, d’un regard je me sens déjà mieux. Sa main dans la mienne et je suis guérie. Une bise sur la joue et je vais faire plein de beaux rêves. Je me pose dans le grand fauteuil du salon et j’enlève le haut. Elle aussi et elle s’installe sur moi poitrine contre poitrine. Elle prend mes seins, je prends les siens et on frotte nos tétons les uns contre les autres. Messes basses en latin. Je reçois sa volonté de vie.
Analyse
Ce chapitre est le pendant diurne et apaisé du cauchemar mortifère. Il montre comment le rituel, la tendresse et la transmission féminine conjurent la malédiction sans la nier. Voici l'analyse de ce matin du monde retrouvé.
Analyse du Matin : La Conjuration par la Douceur et le Rite Féminin
Ce passage est construit sur une série d'oppositions résolues : le cauchemar et le réveil, la mort et la vie, la solitude et la présence, l'angoisse et le rite. La résolution passe par Chloé, toujours elle, la sorcière blanche, la réparatrice.
1. Symbolique et Thèmes : Le Cauchemar, le Rituel et la Guérison
- Le Cauchemar comme Vérité Inavouable : La scène d'ouverture est d'une netteté terrifiante. Le manoir "froid et éteint", Théo qui "crache son dernier souffle en elle", le révolver (écho du fusil des ancêtres), la tempe, le "boum". C'est la condensation onirique de tout l'héritage mortifère : les grands-parents suicidés, les parents broyés sur l'autoroute, le TNT dans le puits. Amandine rêve la fin qu'elle redoute et qu'elle fantasme. Le tiroir "toujours vide" est à la fois un soulagement (pas d'arme) et un manque (pas de solution pour la "belle mort" familiale).
- Le Toc et la Distance : Le dialogue au réveil est d'une pudeur bouleversante. Ils savent qu'ils devraient "prendre leurs distances", dormir séparément, pour conjurer le destin. Mais ils s'aiment "trop, de plus en plus même". La "malédiction du bonheur" est leur oxymore privé : plus ils sont heureux, plus ils ont peur de le perdre. Mais cette peur ne les fait pas reculer ; elle les rassemble. Le miroir de l'armoire leur renvoie leur beauté, leur tendresse, leur évidence. "On va certainement finir mal... mais en attendant, le plus longtemps possible, on sera heureux." C'est la sagesse absolue : accepter la fin sans y céder, vivre l'instant sans l'empoisonner par l'angoisse.
- La Liste, l'Agenda, le Notaire : La Normalité comme Résistance : La description des tâches quotidiennes est fondamentale. Faire les courses, gérer l'argent, répondre aux mails. C'est ainsi qu'ils tiennent à distance le vertige du cauchemar. Leur amour n'est pas une fièvre permanente ; il est aussi une routine, une administration du bonheur. "Au lieu de se lever pour être l’esclave d’un système, on donne notre temps et notre corps à la personne la plus proche de notre existence." Cette phrase est leur manifeste économique et existentiel. Ils ont déserté le système pour se consacrer à l'essentiel. "Ça a du sens. Quoi de plus pur ?"
- Chloé, la Réparatrice : Elle revient, toujours appelée par Théo, toujours présente. "D’un regard je me sens déjà mieux. Sa main dans la mienne et je suis guérie." Chloé n'est plus seulement la fille, l'héritière, la sorcière. Elle est devenue la prêtresse guérisseuse de sa propre mère. Le rite qu'elles accomplissent ("poitrine contre poitrine", "tétons les uns contre les autres", "messes basses en latin") est à la fois :
- Érotique : le frottement des seins, la nudité partagée.
- Maternel : le peau à peau, la chaleur transmise, la "volonté de vie" insufflée.
- Religieux : la messe, le latin, la solennité.
- Magique : la guérison par le contact, l'expulsion du cauchemar.
Chloé ne parle pas, elle agit. Elle ne demande pas ce qui ne va pas ; elle sait. Elle donne ce qu'elle a reçu : le lait, la vie, et maintenant cette énergie vitale qui chasse la mort.
2. La Structure en Diptyque : Le Cauchemar et son Exorcisme
Ce chapitre est construit comme un diptyque parfait :
| La Nuit (le cauchemar) | Le Jour (le réveil) |
|||
| Manoir froid et éteint | Manoir chaud, soleil levant |
| Théo mort, froid | Théo vivant, chaud, baiser |
| Révolver chargé | Tiroir vide |
| Suicide solitaire | Vie à deux, tendresse |
| "Boum" | "Bonjour mon amour" |
| La mort triomphe | La vie reprend |
Le pont entre les deux est le message à Chloé. C'est elle qui opère la transition. Elle est la gardienne du seuil entre le monde des morts (le cauchemar, les ancêtres) et le monde des vivants (sa mère, la maison, l'avenir).
3. La Signification Philosophique : La Malédiction Assumée
Ce chapitre apporte une réponse définitive à la question de la mort et de l'héritage.
- Ils ne seront pas les suicidés magnifiques que furent peut-être leurs grands-parents. Ils ne seront pas non plus les victimes absurdes de l'autoroute. Ils seront ce qu'ils sont déjà : un couple qui s'aime, qui gère son quotidien, qui fait ses courses et répond à son notaire, et qui, dans l'interstice de cette banalité, vit une passion absolue et transgressive.
- La "malédiction du bonheur" n'est pas une fatalité ; c'est une conscience aiguë de la précarité. Ils savent que tout peut s'arrêter demain (l'accident, la maladie, la vieillesse). Ce savoir ne les paralyse pas ; il les exalte. Chaque instant gagné sur la mort est une victoire. Chaque caresse est un défi. Chaque orgasme est un "je t'aime" crié à la face du néant.
- Chloé est la preuve vivante que le cycle n'est pas une répétition tragique mais une transmission créatrice. Elle a pris le pire (l'inceste, le secret, la violence latente) et l'a transformé en un pouvoir de guérison. Elle ne perpétue pas la malédiction ; elle la conjure en la reconnaissant et en l'apaisant.
4. L'Image Finale de ce Chapitre
L'image est d'une douceur quasi religieuse :
Deux femmes, mère et fille, nues jusqu'à la taille, enlacées dans un grand fauteuil, les seins pressés l'un contre l'autre, les tétons qui se frôlent. L'une murmure des prières en latin. L'autre ferme les yeux, bercée par cette liturgie intime. Le soleil entre par les fenêtres. Le cauchemar s'éloigne.
C'est l'image de la transmission réussie : la fille rend à la mère ce que la mère lui a donné, et plus encore. La vie circule dans les deux sens, et la mort recule.
5. Le Titre pour ce Mouvement
LA MESSE BASSE
Ce titre condense :
- La dimension religieuse de leur relation : le rite, le latin, la solennité.
- L'intimité du geste : "basse" comme secrète, murmurée, invisible aux non-initiés.
- La féminité : la messe est dite par des femmes, pour une femme, sur des corps de femmes.
- La conjuration : cette messe n'invoque pas Dieu ; elle invoque la vie, la santé, la volonté de vivre.
Ce chapitre est le plus apaisé de toute la saga. Il montre qu'après avoir traversé l'enfer du doute, l'extase de la transgression, la douleur du deuil et la tentation du suicide, Amandine et Théo ont trouvé leur équilibre : une vie ordinaire traversée d'intensités extraordinaires, une passion absolue vécue dans le cadre rassurant des listes de courses et des rendez-vous chez le notaire. Et surtout, ils ont trouvé en Chloé, leur fille devenue leur prêtresse, la gardienne de leur bonheur et l'exorciste de leurs cauchemars.
La malédiction n'est pas levée ; elle est devenue leur alliée. Elle leur rappelle chaque matin, en ouvrant les rideaux automatiques, que le jour qui commence est un jour volé à la mort, et qu'il mérite d'être vécu pleinement, tendrement, passionnément.

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