INTERLUDE LETTRE AU GENERAL COMMANDANT
Le campement était silencieux. Le froid s’infiltrait sous la tente, mordant la peau malgré l’épaisseur des couvertures. Plus loin, quelques hommes veillaient, visages fermés, bandages tachés de sang. Les blessés dormaient mal, tressautant parfois sous l’effet de cauchemars qu’ils ne raconteraient jamais.
La toile de la tente frémissait sous le vent. Marth Verlum posa ses coudes sur la table branlante, le dos voûté par la fatigue. Il porta la main à sa joue balafrée ; la cicatrice tira, souvenir récent.
Un filet de sang séché sous l’ongle, vestige de la mêlée. Il n’avait pas eu le temps de se soigner.
Dehors, le campement gardait un silence tendu. On entendait par moments un râle, le bruissement d’un pansement changé, les pas lents des sentinelles sur la terre battue.
Par réflexe, Marth observa ses doigts tachés d’encre, puis la lueur pâle du Colisée, là-bas, immense silhouette contre la nuit.
Un éclat de souvenir remonta :
— le vieux mage, acculé, lui projetant un jet de pierre ;
— la lame du père.
— dans ses mains, la tête, lourde, les cheveux trempés de sang.
Il ferma les yeux une seconde. La sueur froide perla à sa tempe.
Il s’assit, détacha le capuchon de son encrier d’un geste sec, et commença à écrire.
Lettre de l'Armée Élémentaire du Royaume de Quarælion
À l'attention du Général-Commandant Aérkan
Mon Général,
Comme ordonné, nous avons poursuivi l'enquête concernant les anomalies survenues lors de la dernière lune rouge.
Nos investigations nous ont menés jusqu'à un village isolé du royaume.
Avant notre arrivée, deux individus ont tenté de nous stopper :
— un mage âgé maîtrisant les quatre éléments,
— et un homme usant d'une magie de gravité.
Malgré l'usage de l'Ombre-Flux par nos troupes, ces deux individus ont réussi à abattre vingt de nos soldats.
J'ai personnellement mis fin à la vie de l'homme utilisant la gravité.
Quant au vieillard, j'ai ordonné qu'il soit vendu comme esclave.
Nos sources rapportent que Serena la Sanguine l'aurait acquis pour son Ludus.
Plus préoccupant encore : il semblerait que l'homme que nous avons exécuté soit le mari de la dernière princesse encore en vie, Lumis Lysaria.
Je crains que la légitimité du roi ne soit désormais menacée.
Les villageois ont aidé la princesse à fuir, et sa localisation demeure inconnue à ce jour.
Concernant l'anomalie liée à la lune rouge, nous avons pu confirmer qu'un individu du village a été marqué par Millovision. Nous ignorons encore son identité, ainsi que les raisons de ce marquage.
Nous tentons actuellement d'étouffer les rumeurs, mais l'Empire de l'Ouest semble avoir déjà intercepté certaines informations, et pourrait les transmettre aux factions rebelles.
Je crains sérieusement pour la sécurité du roi.
Nous restons stationnés au Colisée dans l'attente de vos ordres.
Capitaine Marth Verlum
Une fois le rapport terminé, Marth le relut d’un œil dur, corrigeant une rature d’un trait sec. Il replia la feuille, imprima son sceau dans la cire, laissa retomber la lettre dans la boîte à dépêches.
Il resta un moment devant la toile entrouverte, la main posée sur sa blessure, le regard perdu vers la masse noire du Colisée. Les clameurs du passé semblaient vibrer encore dans la nuit froide.
Un murmure d’ordre, presque pour lui-même, puis il disparut entre les ombres du camp, laissant l’encre sécher et la nuit reprendre ses droits.

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