Chapitre 4- Le Ludus Minotauros

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Le visage de mon père.
Sa tête décapitée, brandie par ce soldat.
L’image me transperça la poitrine au moment précis où je me réveillai en sursaut.

Ma respiration s’accrocha, coupée net.
Mon cœur cognait si fort que j’eus l’impression que tout le dortoir pouvait l’entendre — mais rien ne bougea.
J’étais resté figé, la gorge en feu, la paillasse rêche grinçant sous mes tremblements.
J’avais hurlé, je crois. Pourtant, autour de moi : silence, indifférence, fatigue. Le froid collait à la peau.

L’odeur du dortoir me prit à la gorge : paille moisie, sueur séchée, linge sale.
Même le silence avait l’air usé ici.

La lumière pâle du matin filtrait entre les barreaux, découpant la poussière en traits dorés.
Je tournais la tête — la jeune fille blonde, roulée dans sa tunique râpeuse, le visage tourné vers le mur.
Ses yeux, d’ordinaire durs et vengeurs, trahissaient une faiblesse : cernes rouges, traces de larmes récentes.

À ma droite, le garçon de l’épreuve, était assis, jambes repliées sous lui.
Il triturait nerveusement le bord de sa couverture, les lèvres pincées.
Il voulut dire quelque chose, un mot rassurant peut-être, mais la porte explosa.

BOUM.

Un homme entra, tempête hurlante, sa voix claquant avant même que les morceaux de bois n’aient touché le sol.
— DEBOUT, DÉCHETS !

Son sourire avait quelque chose de cassé, de cruel.
— Ici, vous ne vivez que si vous courez plus vite que la mort.

On nous poussa dans le réfectoire.
Là, le silence était plus épais encore.
Le garçon, assis à côté de moi, triturait sa cuillère, lançant des coups d’œil inquiets vers l’homme au bout de la table.
la jeune fille blonde fixait son bol d’un air buté, les mâchoires serrées.
La bouillie tiède, mélange d’orge et de haricots, avait le goût du métal, du sel, de la fatigue.

Aucun de nous n’osa parler.
La présence de l’homme pesait sur nos épaules comme une enclume invisible.
Les autres enfants mangeaient lentement, l’œil fuyant, certains le dos tordu de fatigue.

À peine la dernière bouchée avalée, il claqua des doigts :
— Debout. Suivez-moi.

Nous étions conduits dans des couloirs humides, où la pierre suintait, où l’air sentait la poussière, la sueur, la peur rance.
Le bruit de nos pas résonnait, entrecoupé des murmures des gardiens, des grognements d’enfants plus âgés.

La cour du Ludus s’ouvrit, immense, baignée de soleil.
Un terrain de sable, brûlant, où les ombres découpaient le cercle comme au Colisée.
Des instructeurs tournaient, fouet à la main, œil aiguisé.

— Courez jusqu’à ce que le soleil BRILLE !

La jeune fille partit la première, le visage fermé, la tresse mal attachée fouettant ses joues en cadence.
Je vis la sueur déjà tracer des lignes sur sa nuque.
Le jeune garçon lança un regard dans ma direction, hésitant, puis se lança après elle, trébuchant sur la première bosse.

Nous courûmes, engloutis dans le cercle, la poussière collant à nos chevilles, le sable brûlant sous les pieds nus.

Très vite, la plante de mes pieds se mit à lancer à chaque appui.
Le sable semblait vouloir me cuire vivant, et pourtant il fallait continuer.
Au bout de quelques minutes, le garçon, déjà essoufflé, souffla :
— Je... je m’appelle... Thorn... Et vous ?
Sa voix tremblait, mais il tenait bon.

La jeune fille ne ralentit pas.
— Séraphine Lumis-Solcendre.

Thorn ouvrit de grands yeux :
— Lumis... Une noble ?

— Ça fait trois ans que nous ne sommes plus nobles, répondit-elle d’un ton sec, sans même tourner la tête.

J’avalai ma salive, peinant à aligner mes pas sur les leurs.
— Moi… c’est Orvion. Juste Orvion.

Le souffle court, nous continuâmes, chacun dans sa douleur, les jambes brûlantes.
Le sol avalait nos traces, la poussière montait à chaque foulée, nous collant au visage.

— PLUS VITE ! rugit l’instructeur, sa voix râpeuse dominant la cohue.

Derrière nous, d’autres enfants s’ajoutaient à la course : plus âgés, plus maigres, certains si maigres que leurs côtes saillaient sous la tunique.
Leurs regards étaient vides, défaits.
Les instructeurs hurlaient, marchant au centre du cercle, le fouet battant l’air comme une promesse de douleur.

Thorn trébucha, s’étala brutalement.
Le fouet claqua, sec, sur le sable à son oreille.
— Soit tu continues d’avancer... soit tu finis écrasé.

Il se releva en tremblant, les larmes au bord des yeux, mais il ne lâcha rien.

Son souffle s’accrochait par à-coups, trop court, trop fragile.
Je vis sa lèvre trembler, puis se durcir. Il avait peur, oui — mais plus encore de rester au sol.
Je ralentis, un réflexe — le fouet claqua à mon tour, le sable fouettant mes jambes.
Je compris : l’entraide était une faiblesse ici.

Le soleil brûlait ma nuque, la sueur me piquait les yeux, mon cœur cognait dans ma poitrine comme une bête affolée.
Je courus.
Encore.
Et encore.

Au bout d’un moment, les jambes devinrent de la pierre, chaque respiration un supplice.
Un enfant devant moi s’effondra, heurtant le sol dans un nuage de poussière.
Personne ne s’arrêta.

Son bras resta tendu une seconde, comme s’il croyait encore que quelqu’un viendrait le relever.
Personne ne le fit.
C’est là que je compris vraiment où nous étions.
Séraphine détourna brièvement le regard, douleur fugace dans ses yeux, puis elle reprit sa course au sifflement du bâton.

Comme nous tous.

Enfin, la corvée s’arrêta.
On nous ramena au réfectoire.
Encore la même bouillie grise, le même goût fade accroché à la langue.

Je lançai un regard vers Séraphine.
— Tu dis que ça fait trois ans que ta famille n’est plus noble… pourquoi ?

Elle releva brusquement la tête, agacée :
— Tu vivais dans une grotte ou quoi !?

Sa voix claqua si fort que plusieurs enfants se retournèrent.
L’air devint lourd, menaçant.
L’instructeur, assis non loin, nous jeta un œil noir.
Thorn se rapprocha aussitôt, main devant la bouche :
— Il y a trois ans, l’armée a fait un coup d’État... la famille royale a été renversée… Toutes les branches nobles ont été chassées… toutes.

Je restai là, la cuillère suspendue.
— Je vois…

J’avais quatre ans depuis ma réincarnation.
Mais quelque chose… quelque chose m’échappait, comme un souvenir impossible à saisir.

Après la bouillie, l’instructeur nous guida vers ce qu’ils appelaient “la salle de classe”.
Un long couloir, murs de pierre noire, lanternes trop hautes pour les enfants.
L’odeur de poussière, de métal, de sueur stagnait, épaisse comme de la fumée.

— Bien. Je vous laisse avec le Maître-Instructeur, grogna-t-il.

Au fond de la pièce, une estrade en bois sombre.
Elle grinça sous les pas du vieil homme : Théolorim, barbe blanche, yeux acérés, bâton noirci à la main.

Il nous jaugea, un par un, tapotant le sol du bout de son bâton.
— Ravi de voir que vous êtes en vie, les enfants… Asseyez-vous.

Nous nous installâmes, serrés, sur des bancs de pierre froide, les genoux contre la poitrine.

Sa voix grave résonna :
— Qu’est-ce que la magie ? Ici, dans ce royaume, dominent les quatre magies élémentaires : Feu, Air, Eau, Terre.

Il marqua une pause, balayant la salle du regard.
— Vous avez tous passé l’épreuve de la statue. Séraphine, que s’est-il passé lorsque tu l’as touchée ?

Séraphine redressa le menton, fière malgré tout :
— L’armure s’est enflammée depuis la lueur rouge-orangée.

— Et toi, Thorn ?

Thorn baissa les yeux.
— Le… le ruban du bras gauche s’est soulevé…

— Bien. Feu et vent.

Je sentais les regards glisser sur moi.
Ma gorge se serra.
J’étais le seul pour qui la statue n’avait eu aucune réaction.

Théolorim planta ses yeux dans les miens.
Un regard lourd, presque inquiet.

— Je ne devrais pas vous dire cela… mais il existe d’autres formes de magie. Beaucoup plus rares, beaucoup plus dévoreuses de mana.
Il laissa le silence s’étirer.
— C’est pour cette raison qu’elles sont jugées obsolètes ici. Ou peut-être… Parce que le fondateur du royaume maniait les quatre éléments.

Séraphine souffla, moqueuse :
— Tout le monde sait ça !

Théolorim soupira, las :
— Visiblement, non.

Il tapota sa barbe, puis reprit :
— Vous suivrez un cursus spécial avec moi. Ça ne coûte rien d’avoir quelques piqûres de rappel.

Son bâton tournoya, puis il désigna trois doigts, énumérant :

— Première catégorie : les combats de mages — affrontements purement magiques, spectaculaires, mais dangereux.
Deuxième catégorie : mages-guerriers — magie et arme blanche, pour les téméraires… comme toi, Séraphine.
Elle esquissa un sourire, flattée malgré elle.
Troisième catégorie : guerriers — aucune magie, seulement des gemmes ou signes, et beaucoup de morts.

Le silence pesa.
Même Séraphine baissa les yeux.

CLAC.

Le bâton heurta le sol.

Théolorim fit apparaître une boule noire dans sa paume, la lança à Thorn.
Thorn la rattrapa de justesse, la tenant comme un œuf fragile.
La boule devint verte, puis une brise souleva ses cheveux. Bientôt, la couleur vira au bleu.
Thorn pâlit, les jambes tremblantes.

— Passe-la à Séraphine.

Elle la saisit. La boule vira instantanément au rouge, une chaleur brûlante s’en dégagea.
Séraphine serra les dents, refusant de montrer la fatigue. La chaleur diminua, ses traits se creusèrent, sa respiration devint sifflante.
Quand la lumière s’éteignit, elle me la tendit. Sa main tremblait.

J’hésitai, puis pris la boule noire.

Le regard de Théolorim me transperçait — pas de sévérité, mais… attente. Inquiétude.

Personne ne parla.
Même Séraphine, encore essoufflée, leva les yeux vers moi sans ironie cette fois.
Thorn se frotta les paumes contre sa tunique, comme si le simple fait de me regarder le mettait mal à l’aise.

— Je peux le faire aussi !

La boule resta noire.

Rien.
Pas la moindre lueur. Pas la moindre chaleur.
Pendant un battement de cœur, j’eus envie de la lâcher, persuadé que j’allais encore échouer devant eux.
Mais sous ma peau, quelque chose vibra, trop lourd, trop dense, trop rapide.
Pas du mana ordinaire.
Une force en dehors du monde, étrangère.
Rien ne bougea dans la boule, mais devant moi, Séraphine et Thorn s’alourdissaient, comme attirés par le sol, les genoux pliant sous un poids invisible.
Même Théolorim luttait, le front plissé, la main crispée sur son bâton.

La pointe de son bâton grinça contre la pierre.
Ce bruit infime me glaça plus sûrement qu’un cri.
Si même lui peinait à rester droit… alors qu’est-ce qui passait à travers moi ?

Un froid étrange me traversa.
Leurs yeux cherchaient une explication, mais je n’avais rien à offrir.

Leurs visages me revinrent flous, déformés par la peur et l’incompréhension.
Je ne leur ressemblais pas.
Je n’appartenais pas à leur ordre du monde.
J’étais de travers.
Un défaut.
Une anomalie.

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