Chapitre 2 — Le marché des Hommes
Je revois la tête de mon père, balafrée de sang, portée à bout de bras par un homme au visage de pierre.
Ses yeux vides me fixent à travers la nuit — impossibles à oublier.
Je voudrais crier, mais aucun son ne sort. Ma gorge est nouée, mon corps incapable de bouger.
La lune rouge éclaire la scène comme un théâtre maudit.
Encore, encore.
Je me réveillai en sursaut dans une calèche bringuebalante. Mes poignets, tordus dans le dos, s’engourdissaient sous la morsure des cordes râpeuses. Le bois rugueux m’écorchait la peau à chaque cahot.
À chaque secousse, une douleur sourde remontait dans mes bras. Je serrai les dents : ne pas pleurer. Ne pas montrer que je n’étais qu’un enfant apeuré, perdu. J’avais déjà trop perdu.
En face de moi, un vieil homme, lui aussi entravé, gardait une dignité surprenante. Sa longue barbe blanche formait des nœuds sur sa poitrine, et son crâne dégarni encadrait un visage parcheminé mais indomptable, où brillait un éclat de malice.
Il m’adressa un sourire énigmatique, entre défi et tendresse.
— Tu as peur, gamin ?
Bien sûr que j’étais terrifié. Mais ma voix, presque étrangère, répondit simplement :
— Non.
Il esquissa un sourire, mélange de réconfort et de mise en garde silencieuse.
— Ta mère ne laissera—
Un cri brutal coupa court :
— C’est pas fini, la causette ! Fermez-la !
La calèche s’arrêta d’un coup sec.
Un souffle de chaleur et de bruit me frappa : dehors, le marché grouillait. Des voix s’entrecroisaient, des sabots martelaient les pavés, le cliquetis métallique des pièces s’entrechoquait avec les sanglots étouffés.
Dans l’air, l’odeur de peur était si épaisse qu’elle collait à la peau — un mélange de sueur froide, de poussière, de métal et de vieux sang séché.
Des mouches bourdonnaient autour des corps, attirées par la moindre blessure.
En mettant pied à terre, la lumière crue du matin me brûla les yeux. Des silhouettes maigres s’alignaient, hommes, femmes, enfants, tous nus, exposés comme de simples marchandises.
Un enfant, à peine plus jeune que moi, serrait ses bras maigres contre sa poitrine. Nos regards se croisèrent une seconde, puis il détourna les yeux, disparaissant dans sa honte.
Le garde nous poussa, le vieil homme et moi, à travers la foule.
Les pavés, inégaux sous mes pieds nus, me coupaient presque autant que les regards : indifférents, calculateurs, parfois avides.
Une femme serrait fort la main d’un petit garçon ; elle mordait sa lèvre pour ne pas pleurer, ses yeux secs et brillants de rage.
La honte me monta à la gorge. J’étais nu – pas seulement de vêtements, mais de tout ce qui avait pu me protéger jusque-là.
Et pourtant, à mes côtés, le vieil homme marchait droit, la tête haute. Même enchaîné, il refusait d’abandonner sa fierté.
— Plus vite ! grogna le garde.
À chaque pas, l’air devenait plus lourd, saturé du bruit des pièces, des négociations fébriles, des pleurs étouffés.
Je tentais de rester debout, les poings serrés. Tomber, ici, c’était disparaître.
Nous fûmes exposés au centre du marché.
Le marchand, nerveux et suant, tournait en rond, jetant des regards entre moi et le vieil homme, comme s’il hésitait à solder deux antiquités.
Une femme s’approcha soudain, souleva mon menton entre deux doigts froids, pinça la peau de mon bras — ses yeux cherchaient la qualité d’une viande, pas un enfant.
— Allez ! Quelqu’un en veut au moins un ? Celui-là a abattu vingt gardes à lui seul ! cria-t-il, pointant le vieillard.
La clientèle, ce matin-là, n’était composée que de femmes – des regards froids, des lèvres serrées. Aucune pitié.
Le vieil homme, ligoté au poteau, se redressa lentement avec une solennité presque théâtrale.
Il bomba le torse, rentra le ventre, leva le menton.
Et prit une pose de héros déchu – avec, en prime, son entrejambe provocatrice « au garde-à-vous ».
Une bourrasque souleva un nuage de poussière, attirant l’attention des clientes, surprises.
— Regardez-moi cette vigueur ! lança le vieil homme avec fierté.
Le marchand, désespéré, se couvrit le visage.
— Par les Héros… arrête de faire ça ! Tu vas faire fuir les clientes !
— Au contraire… répondit le vieil homme, clignant de l’œil.
Je ne savais plus où me mettre. La honte et la gêne me submergeaient, mais un fou rire nerveux monta malgré moi. C’était ridicule, absurde... ou alors, c’était le désespoir qui sortait sous forme de rire.
Même lorsque le marchand se mit à fouetter le vieillard, la scène me parut irréelle, lointaine – comme si mon esprit s’était retiré loin du corps pour survivre.
Le marchand transpirait à grosses gouttes, s’acharnant en vain.
Le cri du fouet, les gémissements étouffés, le bruit sec des chaînes sur la pierre : tout restait suspendu dans l’air épais.
Le marché se vida peu à peu. Personne ne voulait de nous. Trop vieux, trop imprévisibles, trop brisés.
— Dernière chance ! hurla-t-il. Le vieux a abattu vingt gardes ! Et le gamin… il mord fort !
Le silence lui répondit.
Puis une femme s’approcha.
Grande, droite, enveloppée d’un manteau sombre dont pas un pli ne semblait déplacé malgré la poussière du marché. Elle avançait sans presser le pas, mais chaque pavé paraissait lui céder le passage.
Le marchand changea aussitôt d’attitude. Même les voix autour de nous baissèrent d’un ton.
Elle avait ce genre de présence qu’on ne discute pas.
Son regard glissa d’abord sur le vieil homme, puis sur moi. Froid. Net. Évaluateur.
— Combien pour les deux ?
Le marchand déglutit, les mains tremblantes.
— Les… les deux ?
— Je veux un duo. Le vieux, pour voir s’il tient encore debout. L’enfant, pour le Colisée.
Le vieillard leva un sourcil, amusé malgré les coups.
— Hé, gamin… tu vois ? Même les ruines ont encore de la valeur.
La femme ne sourit pas.
— Attachez-les. Et vite.
Les gardes s’exécutèrent. Le vieil homme fut traîné comme un sac, mais ne plia pas.
Moi, minuscule, j’étais tiré par une main gantée, jeté dans une nouvelle calèche.
La femme jeta une bourse lourde. Le son des pièces coupa court à toute discussion.
— Marché conclu.
Je restai figé, la gorge sèche, respirant à peine.
Livré. Vendu.

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