Chapitre 3 - Survivre 2 minutes
Les gardes nous faisaient avancer sans un mot.
Le soleil chauffait la pierre, et la plante de mes pieds me lançait à chaque pas. J’essayais de ne rien montrer, mais la douleur remontait jusqu’à mes jambes.
Le vieillard, lui, continuait d’avancer comme si son corps ne lui appartenait déjà plus.
Puis mon souffle se fit court.
Le monde, soudain, devint trop vaste pour moi.
Le Colisée surgissait de la terre comme une bête fossilisée, un anneau de pierre noire si immense qu’il avalait le ciel. Les murailles fendues s’élançaient jusqu’aux nuages, chaque brèche une gueule avide, prête à happer les faibles
Un souffle d’air sec ramenait de l’arène une odeur métallique, entêtante, acide. Du sang, indiscutablement.
Des statues de guerriers sans visage bordaient l’entrée, alignées comme des juges inflexibles. Beaucoup étaient brisées, d’autres tordues, figées dans un élan d’effroi.
En m’approchant d’une, un frisson brutal me remonta l’échine : mon instinct d’adulte criait prudence, mais mes jambes d’enfant reculèrent, tremblantes.
La femme claqua la langue. — Plus vite. On est arrivés.
— Oui… oui…, soufflai-je, tentant de calquer ma respiration sur le pas tranquille du vieil homme devant nous.
À l’intérieur, l’air changea : tout était plus froid, saturé de tension.
Des enfants attendaient, balafrés, bandés, d’autres vides, comme débranchés de l’intérieur. Parmi eux, un garçon aux épaules étroites se tenait un peu en retrait. Ses mains tremblaient légèrement, mais il gardait le menton levé, comme s’il essayait de cacher sa peur au reste du monde. L’un d’eux pleurait en silence, un autre fixait le sol sans voir le monde.
Un visage retint mon attention : une fille, un peu plus âgée. Doux, juvénile, mais ses yeux flamboyaient d’une haine froide – un regard qui appelait vengeance.
Sans comprendre, je me sentis lié à elle, comme si nos ombres venaient de se frôler pour ne plus jamais se séparer.
Le vieillard se pencha vers moi, voix basse : — T’attache pas trop vite, gamin. La plupart d’entre eux, tu les reverras pas demain…
La femme s’arrêta devant une statue colossale, guerrier à genoux, lame plantée devant lui.
Au centre de sa poitrine palpitait une lueur rouge-orangée. Le ruban à son bras frémissait d’un souffle invisible, la garde de l’épée semblait translucide, presque liquide, et ses pieds s’enfonçaient dans la roche.
— Vieillard, montre-lui.
Elle libéra les poignets du vieux. Il s’approcha, posa sa main sur la pierre : la lueur s’intensifia, le ruban se déploya, la statue vibra, l’épée remonta lentement vers le visage du guerrier, le tout imprégné d’une magie élémentaire que je ne connaissais pas.
— Si t’étais pas un vieillard, t’en aurais abattu plus de vingt, Théolorim le Tétrathéarque.
Il répondit sans la regarder : — Non. Pas avec ce que vous leur donnez, Serena la Sanguine.
Un silence épais tomba. Je sentais le poids des années, du sang, de l’attente.
Serena se tourna vers moi. — À toi, gamin.
Elle m’enleva mes liens. J’avançai, la gorge sèche, posai ma paume sur la statue.
Rien.
Pas de chaleur, pas de lumière, pas de magie. La pierre restait muette sous mes doigts. Un vide glacial.
Le regard de Théolorim fuyait le mien. Serena m’observait, glaciale, mépris dans les yeux.
Elle soupira, lasse, et sortit une lame. Elle se fendit le pouce, traça au sol un cercle de son sang, deux lunes croisées, un œil au centre.
La magie se referma sur ma poitrine : brûlure, picotement, douleur aiguë – mon corps d’enfant plia, ma vision se brouilla.
J’entendis sa voix, lointaine, implacable : — Les enfants ne combattent pas directement. Ils passent une épreuve. Ensuite, ils rejoignent l’une des quatre écoles.
Bien sûr, j’ai payé pour toi… tu finiras dans la mienne.
Une pause.
— Ludus Minotauros.
Un sourire triste, presque amusé, sur ses lèvres. — Mais honnêtement… je n’ai aucun espoir pour toi. Sur trente, trois survivent. Pas un de plus.
Quand je revins à moi, mes membres tremblaient.
À ma droite, la fille aux yeux ardents.
Elle m’adressa un regard bref : ni gratitude, ni peur, juste une promesse muette de ne pas sombrer seule.
La voix glaciale de Serena claqua : — Voilà les deux derniers. Survivez deux minutes. C’est tout.
Elle nous lança une épée émoussée chacun, puis nous poussa dans une salle noire, porte de pierre claquée.
La voix rauque de Théolorim glissa dans l’ombre : — Gamin… tu dois survivre.
La porte se referma derrière nous dans un grondement sourd, massif, définitif. Plus de lumière, plus de retour possible. Un clic métallique résonna .
Le silence tomba, épais comme une chape de plomb.
Juste devant moi, j’entendais la respiration nerveuse de la fille, le frottement de ses pas sur la pierre. Plus rien d’autre.
L’air semblait s’être figé, saturé de poussière, d’attente et d’une peur qui collait à la peau.
Des marches en colimaçon s’enfonçaient dans l’obscurité. Chaque pas me donnait la sensation de descendre dans un puits, ou dans une tombe.
Derrière moi, la voix de la fille, à peine plus qu’un souffle : — Ô Esprit Vénérable… J’en appelle à tes pouvoirs.
Brûle. Éclaire ma route.
Son doigt s’illumina. Une flamme tremblante fendit le noir, trop mince, trop fragile face à ce qui attendait.
En bas… le choc.
L’odeur me frappa d’abord : un mélange âcre de sang, de terre mouillée, de chair oubliée.
Le sol était jonché de corps d’enfants, abandonnés, dans la boue, l’eau… et le sang séché.
Un goût de bile me remonta à la gorge.
D’un coup, je compris la règle : « Survivez deux minutes ». Ici, seuls les monstres ou les morts sortaient.
Mon épée tremblait dans ma main moite, inutile, ridicule.
C’est alors que les squelettes se redressèrent, lames émoussées brandies, grinçants, lents, implacables.
La fille ne recula pas. Elle serra les dents, sa main tremblait mais ses yeux brillaient, furieuse :
— Hors de mon chemin !
Elle bondit sur le premier, féroce, ses cheveux volant, le souffle court, la rage nue sur le visage.
Sa flamme vacilla, puis s’éteignit d’un coup, nous replongeant dans un noir total.
Le chaos : métal heurtant l’os, éclats de respiration, le bruit sec d’un crâne qui se fend.
Je me figeai, le cœur battant si fort qu’il semblait cogner dans mes oreilles. La peur voulait me clouer sur place.
Mais une pensée traversa la panique : si je ne fais rien, je crève, ici, maintenant, comme tous les autres.
Alors, sans réfléchir, dans un réflexe d’instinct pur ou de colère ancienne, je me propulsai en avant, sentis le poids de mon épée et frappai.
Le crâne du squelette explosa sous mon coup.
Un silence halluciné, tous figés l’espace d’une seconde.
La fille, haletante, leva la main, le visage maculé de poussière :
— Ô Esprit Vénérable ! Brûle ! Incinère mes ennemis !
Des boules de feu jaillirent, brûlant l’air, les squelettes flambèrent un à un. Une boule me frôla la joue, chaleur piquante, l’odeur de chair calcinée.
Encore, encore, jusqu’à ce qu’il ne reste que des cendres.
La fille tituba, s’effondra d’épuisement. Je la rattrapai de justesse, son poids soudain accroché à mon épaule.
Mais déjà, derrière nous, de nouveaux bruits.
Les cadavres d’enfants autour de nous se mirent à bouger, bras tremblants, têtes tournant vers
nous.
Leurs yeux vides, leurs gestes saccadés : ce n’était plus des épreuves, mais une malédiction.
— Putain…
Un vertige fulgurant : tout tangua.
Je me retrouvai à genoux sur la pierre froide, la fille évanouie dans mes bras.
Ma poitrine se soulevait, douloureuse, mon souffle roque, mes jambes flageolantes.
Autour de moi, le monde peinait à reprendre forme.
Serena nous observait d’un œil froid, rictus figé sur les lèvres.
— Ça fera l’affaire.
Je restai là, le cœur cognant, sa chaleur contre moi, l’odeur de suie et de poussière encore sur nos peaux.

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