Chapitre 1 — Sous deux lunes
Je tombais.
Le vide m’engloutissait, froid, infini, sans fond. Mon cœur cognait contre ma poitrine, mon souffle me manquait. Une main tendue, réflexe ultime, ne rencontrait que l’air glacé – aucune prise, aucune issue.
Au-dessus, un ciel inconnu se fêlait, éclaboussé de lumière. Deux lunes colossales, l’une argentée, l’autre écarlate, brûlaient mes yeux d’un éclat cru.
Et soudain, au cœur du chaos, une voix que je connaissais.
Elle hurlait mon nom.
Quand la conscience revint, l’étrangeté du monde me sauta au visage : mon corps était minuscule. La moindre tentative de mouvement était maladroite, limitée – mes muscles semblaient faits de coton. On me portait, on me berçait.
Tout autour, des sons flous, langues inconnues, sons arrondis et rassurants, mais incompréhensibles pour mon oreille d’ancien adulte.
Puis la honte, brutale et absurde : mon ventre se contracta, et mon corps décida de se vider tout seul, comme si la dignité n’avait jamais existé.
Un sourire – non, un rictus imbécile – vint s’étirer sur mon visage, déclenchant la tendresse des deux silhouettes penchées sur moi.
À l’intérieur, je hurlais en silence.
Pas besoin d’être un génie pour comprendre :
J’étais redevenu un bébé.
Une conscience lucide, prisonnière d’une enveloppe impuissante.
Le temps glissait. Je voulais comprendre, saisir les sons, deviner le sens des phrases échangées par mes « parents ». Mais tout restait mystérieux, étrange ; chaque mot rebondissait dans ma tête sans s’ancrer nulle part.
Rien ici ne ressemblait à ce que j’avais connu.
Un jour, j’ai compris mon nom : Orvion.
C’était déjà un début.
J’avais appris à ramper, à profiter de l’inattention des adultes pour explorer le moindre recoin de la maison.
Un après-midi, alors que ma mère préparait le dîner et que mon père me croyait sage, je me suis faufilé jusqu’à la porte… et je l’ai poussée, tout tremblant d’excitation.
L’air extérieur me frappa au visage, chargé d’odeurs inconnues : herbe coupée, fumée de bois, une senteur douce et métallique qui flottait en arrière-plan.
Mais surtout, le ciel.
Deux lunes brillaient haut, l’une d’argent, l’autre d’un rouge profond, s’entourant d’une nuée d’étoiles mouvantes. Leur lumière dessinait des ombres dansantes sur la terre.
J’étais fasciné, hypnotisé – et minuscule devant tant d’immensité.
Un bourdonnement sourd, presque électrisant, traversa l’air, faisant vibrer ma peau jusqu’à la moelle.
Les étoiles, d’abord simples points, se métamorphosèrent. Chacune devint un œil immense, fixe, impossible à détourner. Je sentis sur moi le poids d’un regard ancien et insatiable.
Le ciel ne se contentait plus de briller. Il semblait pulser, respirer, comme s’il abritait une présence cachée dans ses replis. Quelque chose de colossal et d’indifférent, lové derrière la lune écarlate, attendait.
Une terreur glacée me saisit : j’étais une poussière minuscule.
Ma mère me ramassa, me serra contre elle. Je ne comprenais pas ses mots, mais son odeur apaisa un instant ma peur.
Et, bien sûr, je me suis encore « vidé » sans le vouloir.
Un monde immense, dangereux, et moi incapable de rester sec.
Pour la première fois, j’ai vraiment vu les yeux bleus de ma mère – lumineux, pleins d’une inquiètude cachée.
Un sourire bête, incontrôlable.
C’est là, sans l’ombre d’un doute :
J’avais été réincarné.
Et ce n’était que le début.
Le temps a filé. Deux ans, déjà.
Je trottais à travers la maison, m’étonnant encore de la souplesse retrouvée de mes membres.
Tout me fascinait : la texture du bois sous mes paumes, la froideur des carreaux, le parfum des soupes du soir.
Il y avait cette carte clouée au mur du salon, couverte de noms étrangers, de montagnes et de fleuves inconnus. J’aurais pu la fixer pendant des heures, comme on scrute la carte d’un jeu au secret caché.
Je riais en essayant de lancer de la purée sur les cheveux bruns de mon père – il grimaçait, puis me chatouillait sans rancune.
J’appris, triomphalement, à faire mes besoins seul.
Une victoire dérisoire, mais une victoire tout de même.
Le soir, c’était un rituel.
Ma mère venait s’asseoir sur le bord du lit, ses longs cheveux blonds parfumés au savon et au pain chaud formant autour de moi comme un cocon. Sa voix douce m’emportait vers des mondes de légende.
Il y avait toujours une histoire :
Le poisson doré, attrapé par des aventuriers affamés, qui promettait d’exaucer tous les vœux à condition d’être relâché…
Le roi aux quatre éléments, fondateur du royaume…
Le dragon endormi sous la montagne, la clé perdue sur une île, la montagne de bulles volantes.
Chaque conte était une promesse : tout était possible, la bonté récompensée, le courage menait aux merveilles. La voix de ma mère effaçait la peur du noir, et un instant, je pouvais croire que rien de mauvais ne pouvait m’arriver.
Mais quand venait le tour de mon père, tout changeait.
Sa voix était plus grave, plus lente.
Il ne racontait pas de miracles : il me parlait des monstres tapis dans la nuit, de la lune écarlate qu’il ne fallait jamais regarder.
« Il y a des choses, Orvion, que même les plus braves ne peuvent affronter. Quand la lune rouge se lève, n’ose jamais soutenir son regard. Un ancien dieu y dort – Millovision – et il se nourrit des peurs des hommes. Ceux qui l’oublient disparaissent. »
Ses histoires n’avaient ni fin heureuse, ni morale simple.
Elles étaient là pour me rappeler : dehors, il existe des dangers que ni l’amour, ni le courage, ni la chance ne suffisent à repousser.
Et moi, allongé dans la pénombre, je sentais mon cœur balancer. Mon corps était celui d’un enfant, mais mon esprit se souvenait de tout ce que la vie pouvait briser.
J’aurais voulu croire à la lumière des histoires de ma mère.
Mais, malgré moi, la voix de mon père s’insinuait, froide, lucide, impossible à ignorer.
Voilà la vérité de ma réincarnation :
Un espoir neuf…
…et la peur ancienne qui m’enserrait le cœur.
Ce contraste, chaque nuit, dessinait deux mondes possibles — celui des rêves et des promesses, et celui de la terreur, de la prudence.
Moi, je flottais quelque part entre les deux, incapable de lever un bras pour me défendre.
Bienvenue dans ma nouvelle vie.
Quatre ans.
Je me déplaçais librement dans le village, serpentant entre les ruelles pavées bordées de fleurs sauvages. L’air était vif, chargé de rires d’enfants et de parfums d’herbes.
Les montagnes au loin semblaient toucher le ciel, et la mer d’herbe ondulait comme une vague douce.
Je saluais les villageois d’un geste, et ils me répondaient avec bienveillance.
Parfois, un enfant plus âgé montrait fièrement une flammèche jaillie de ses doigts – un prodige élémentaire qui fascinait la petite foule.
Je regardais, envieux et curieux, me demandant ce qui sommeillait en moi.
Un soir, alors que le soleil accrochait encore les toits du village, je trouvai mon père dans l’atelier, penché sur une vieille épée mangée par la rouille.
Je restai d’abord sur le seuil, à le regarder travailler. Il ne semblait jamais se presser. Chaque geste était précis, calme, comme s’il connaissait déjà la place exacte de ses mains avant même de bouger.
Je finis par m’approcher et m’assis près de lui. Pour faire comme lui, j’attrapai un morceau de bois et me mis à le frotter maladroitement contre une pierre.
Mon père s’arrêta. Il baissa les yeux vers moi, puis vers le morceau de bois dans mes mains.
— Tu veux apprendre ?
Je hochai aussitôt la tête.
Alors il me fit une place à côté de lui. Il me montra comment tenir la lame sans glisser, comment repérer les endroits où la rouille accrochait le plus, comment passer le chiffon lentement le long du métal.
Ses mains étaient grandes, rugueuses, mais lorsqu’elles se refermèrent sur les miennes pour corriger mon geste, elles furent d’une prudence inattendue.
— Pas trop fort, dit-il. Une lame, ça se respecte avant de se manier.
Je recommençai, plus appliqué cette fois.
Quand il jugea que c’était suffisant, il posa un instant sa main sur ma tête.
— Un jour, tu seras plus fort que tu ne le crois, Orvion.
Je ne répondis rien. Mais longtemps après avoir quitté l’atelier, je sentais encore la chaleur de ses doigts sur les miens.
Puis la porte de la maison s’ouvrit derrière nous.
Ma mère venait d’entrer. Son regard se posa sur l’épée, puis sur les petites pierres rouges alignées près de mon père. Son visage se crispa aussitôt.
— Tu ne peux pas faire ça ! Ce n’est pas notre affaire !
Sa voix claqua comme un fouet.
Mon père resta silencieux. Il posa simplement sa main sur mon épaule, lourde de mots tus.
Ce simple contact portait tout ce que les mots n’auraient pas su dire. Une évidence trop grave pour un enfant, mais que, moi, je reconnaissais déjà.
Je n’ai pu que murmurer, le cœur serré :
— Fais attention à toi…
Ma mère m’a pris dans ses bras. Je sentais ses larmes mouiller mes cheveux, ses sanglots me secouer.
Le village a sombré dans une chape de silence.
Une pression, invisible mais insoutenable, pesait sur chaque toit, chaque âme.
J’avais l’impression que l’air lui-même était devenu lourd, presque solide.
Autour de moi, les adultes s’étaient figés. Même les oiseaux ne chantaient plus.
Moi seul, étrangement, pouvais encore bouger – ou peut-être étais-je trop jeune pour comprendre la peur des autres.
Je glissai jusqu’à la fenêtre, cherchant un signe.
Au loin, deux explosions de lumière rouge et blanche fissurèrent le ciel.
Je sentis la gravité se tordre, mon corps aspiré vers le sol, mon souffle coupé.
Quelque chose de terrible venait d’arriver.
Puis ils vinrent.
Des gardes, leurs armures ternes sous le halo des deux lunes. Leurs pas résonnaient sur la pierre, lourds, inéluctables.
Au centre du groupe, un homme avançait sans hésiter.
Dans sa main gantée, il tenait une tête.
Des cheveux bruns collés par le sang.
Un visage blême, tordu par la mort.
Mon père.
Je levai les yeux vers celui qui le portait. Une balafre récente lui barrait la joue, encore rouge sous la lumière des lunes.
Il me regardait déjà.
Je sus, à cet instant, que je n’oublierais jamais ce visage.
Mon corps bougea avant que mon esprit ne comprenne. Une vague brûlante me traversa et m’arracha un cri :
— LÂCHE MON PÈRE !
Je me jetai sur eux, prêt à mordre, frapper, n’importe quoi pour reprendre ce qu’on m’avait volé.
Un choc à la nuque.
Un éclair noir. La douleur monta, la rage, la peur. Mais surtout, un froid absolu : ce monde ne me protégerait jamais plus.
Puis plus rien.

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