CHAPITRE 5 – Lié pars la survie
Un an. Ici, on ne compte pas le temps en jours, mais en nuits trop courtes, muscles usés, silences trop lourds.
La fatigue vous gagne avant même que le sommeil arrive. Mais le sommeil, lui, ne décide jamais quand la nuit s’arrête.
Toujours le froid.
Un froid sec, acéré, qui s’insinue sous la tunique rêche, qui coule le long de la colonne et se glisse jusque sous la peau.
Ce froid-là, il vous réveille sans douceur, vous fait ouvrir les yeux à demi, encore collés de fatigue.
Cette nuit-là, comme tant d’autres, un bruit a traversé le dortoir : des sanglots étouffés.
Je suis resté immobile, espérant que le silence reviendrait. Mais les pleurs de Séraphine continuaient, aigus, tranchants comme du verre sur la pierre.
Je suis resté longtemps sans bouger, retenant mon souffle, guettant le moindre bruit du dortoir — le froissement des couvertures, les respirations irrégulières, comme si chaque craquement pouvait trahir mon hésitation. Thorn, allongé près de moi, avait l’air de vouloir parler : il entrouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il finit par se redresser, maladroit, les bras ballants, incertain sur la marche à suivre. Nos regards se sont croisés dans l’obscurité. Il avait entendu, lui aussi. Comme les autres nuits.
Entre deux sanglots, la voix de Séraphine a glissé, brisée :
— Père… Mère…
Un souffle perdu, qui m’a serré la poitrine plus fort que n’importe quelle blessure d’entraînement.
J’ai hésité. Rester couché, faire semblant de rien… ou briser le silence ? Mes jambes refusaient de bouger au début. Puis, lentement, je me suis levé.
À chaque pas, le sol paraissait crier sous mes pieds. Le silence était lourd, le moindre déplacement semblait déranger tout le dortoir.
Thorn m’a rejoint, maladroit, sans un mot, comme s’il s’excusait d’être là, les bras trop raides, le visage fermé.
Je me suis arrêté près de Séraphine, hésitant, le cœur battant dans ma gorge. Je sentais son souffle saccadé, presque chaud malgré le froid ambiant. Lorsqu’elle comprit qu’on l’avait entendue, elle se figea, droite, la mâchoire crispée, la honte passant dans ses yeux, ses épaules tendues.
— Tu n’es pas seule…
Ma voix tremblait. Elle, d’abord, sursauta, effaça ses larmes du revers de la main, les épaules tendues comme si elle se préparait à nous repousser.
On s’attendait à une réplique glaciale.
Mais non.
Elle nous a tirés contre elle.
Un geste maladroit, fragile, un tressaillement plus qu’une accolade. Je sentis la chaleur — infime — tenir tête au froid un court instant. Thorn, collé à moi, restait raide comme un piquet, ne sachant pas quoi faire de ses bras. La gêne resta suspendue, comme une brume entre nous, et personne n’osa parler. On sentait encore les bruits du dortoir, les respirations, le bois qui craque, tout ça semblait soudain très loin. On n’était plus trois étrangers jetés dans l’arène. On devenait…
Frère et sœur. Pas de sang. Pas de nom.
Juste assez de lien pour ne plus tomber seuls.
Liés juste assez pour survivre, ensemble, jusqu’au matin.
Le matin, la porte a claqué — soulevant la poussière, brisant net ce qui restait de douceur.
Serena est entrée, raide, le manteau traînant, le regard aussi coupant que la lame d’un couteau. Elle nous a détaillés, un à un, comme on juge l’état d’armes sur un râtelier.
— Vous avez été assignés à vos premiers adversaires. Le combat aura lieu dans un an.
Le frisson du froid n’était rien, comparé à celui-là.
Séraphine serrait déjà les poings, défiant la peur, le regard durci.
Thorn, lui, semblait prêt à fondre en larmes, les lèvres blêmes.
Serena poursuivit, sa voix glacée effaçant la dernière trace de la nuit :
— À partir d’aujourd’hui, vous serez mieux nourris. Pas par compassion… Juste pour éviter que vous ne mouriez trop vite. Votre entraînement sera intensifié, et supervisé par moi.
Pause, regard, puis, presque indifférente :
— Et si vous gagnez… vous aurez une récompense.
Théolorim entra, à cet instant, son regard passant de nous à Serena.
Un froncement de sourcils, comme s’il devinait ce que nous venions de perdre.
À peine le silence retombé, Serena claqua dans ses mains :
— Debout. Cour, maintenant.
Sans ménagement, elle nous entraîna dans la cour d’entraînement, ses bottes claquant sur la pierre. Dans la lumière grise du matin, elle jeta à nos pieds trois sabres d’entraînement.
— Prenez. Montrez-moi quelque chose qui mérite d’être nourri.
Sans explication, elle se posta devant Séraphine.
— Toi, attaque.
Séraphine, les traits tirés mais le regard en feu, sauta sur l’arme, se mit en garde. Trop vite, trop frontal. Elle fonça, lame levée, la fureur en bandoulière. Serena esquiva d’un simple pas, la désarma d’un revers sec. Le sabre tomba, résonna sur la pierre. Séraphine tenta de récupérer, mais Serena la fit tomber d’une balayette, la maintenant au sol d’un pied sur l’épaule.
— La colère rend rapide, pas vivante, lança Serena, glaciale. Tu veux impressionner ? Commence par survivre.
Elle libéra Séraphine d’une impulsion du pied, et se tourna vers Thorn.
— À toi.
Thorn avança, tremblant, la main moite sur la garde. Il essaya une parade, mal placée. Serena le fit tourner sur lui-même, le déséquilibra d’une simple pression sur son coude. Il tomba à genoux, la respiration saccadée, l’épée tombée.
— Tu tiens debout par entêtement. C’est insuffisant. Mais c’est déjà plus que les autres, souffla-t-elle, l’ombre d’un sourire méprisant aux lèvres.
Elle me fit signe.
— Viens.
Je pris l’arme, pesante, froide. Mon corps tenait mieux qu’avant, moins tremblant, mais chaque mouvement semblait étrangement lourd ou trop léger, comme si la pièce entière oscillait autour de moi. Serena me jaugea plus longtemps : je sentais son regard me disséquer, cherchant l’erreur, ou le secret.
J’attaquai, mal assuré. Elle para sans effort, me repoussa, insista d’un coup sec sur mon poignet. Je pliai, mais l’arme glissa étrangement, Serena plissa les yeux.
— Toi, dit-elle, on dirait que ton corps ment sur ce qu’il sait faire.
Un silence.
— Tu n’es pas vide. Tu es mal accordé.
Elle fit un pas en arrière, nous regarda, un à un, comme on jauge des bêtes avant l’abattoir.
— Dans l’arène, un seul mauvais geste suffit pour mourir. Je ne vous apprends pas à gagner. Je vous apprends à survivre assez longtemps pour valoir quelque chose.
Elle nous renvoya d’un geste sec, et la matinée reprit, aussi froide et dure que la pierre sous nos pieds.
Après ça, les jours reprirent leur travail de meule.
Froid, course, coups, poussière. Encore. Toujours.
Un matin comme les autres, la course débuta dans la cour du Ludus. La brume froide s’accrochait encore aux pavés rugueux sous nos pieds. À chaque foulée, j’entendais le souffle court de Thorn juste derrière moi, ses pas irréguliers frappant le sol. Séraphine ouvrait la marche, fine et rapide, indifférente au fouet qui claquait plus près, le bruit sec résonnant entre nos omoplates. Ma poitrine brûlait déjà, la gorge rêche, mais mes jambes tenaient bon, brûlant à chaque pas.
Derrière nous, un garçon vacilla, tomba à genoux. Le fouet siffla, le mordit. Un silence presque total s’abattit sur le groupe : juste le fouet, le bruit sourd d’un corps à terre, puis plus rien. Personne ne ralentit. Les autres enfants détournaient le regard ; Séraphine serra les poings, le dos encore plus droit, sans se retourner. Thorn se tourna à moitié, hésitant à ralentir, la gorge serrée, puis accéléra brusquement, les larmes aux yeux. J’ai senti la peur, la honte, la fatigue — tout se mélangeait, jusqu’à n’être plus qu’un souffle commun, aussi froid que la pierre du Ludus. On ne revit jamais ce garçon.
Plus tard, à l’entraînement, Séraphine frappait les mannequins avec une précision glacée, lançant des gerbes de feu sans effort apparent. Thorn, maladroit au sabre, invoquait des filets d’eau pour parer les coups.
Moi, je restais à part. Assis en tailleur, la boule noire entre les mains, sous le regard de Théolorim.
— Ressens ton mana. Concentre-toi, Orvion.
J’essayais. Encore, encore. Rien que ce vide pesant, ce gouffre intérieur.
Peu à peu, une lourdeur étrange s’est installée dans mes bras, mes épaules. L’air vibrait, devenait plus dense, mon souffle se faisait plus court. Le sable sous mes jambes se tassait imperceptiblement, comme si un poids invisible voulait m’avaler. Un grondement sourd monta dans ma cage thoracique : la boule vibrait . Un courant d’air étrange fit frissonner ma peau.
Théolorim s’approcha, inquiet. Son regard changea, plus sombre, plus inquiet. Même Serena, de loin, sembla sentir la menace : elle s’immobilisa, le visage fermé, sur le point de dire quelque chose.
— Ta quantité de mana est anormale, gamin... Ça doit venir de ton père.
Je voulus répondre.
Et alors, d’un coup : tout s’effondra.
Thorn, Séraphine, Serena, même Théolorim : tous écrasés au sol, incapables de bouger, la panique dans les yeux. La pression dans l’air était écrasante, pesante, impossible à ignorer.
Je lâchai la boule : la gravité disparut d’un coup, laissant un silence épais, presque honteux. Pendant quelques secondes, personne n’osa parler. Et moi, je me sentais plus étranger que jamais, habité par une force que je ne contrôlais pas.

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