INTERLUDE - Séraphine Lumis-Solcendre
La jeune fille était âgée de quatre ans.
Elle vivait une existence paisible et recevait l’éducation propre aux familles nobles.
Sa chambre s’ouvrait sur un espace large, impeccablement rangé, baigné d’une lumière rouge-orangé douce et diffuse. Les cristaux-feu, sculptés dans des formes géométriques élégantes, étaient suspendus dans des lanternes de verre poli ou enchâssés dans de fins cadres dorés. Leur éclat n’était pas agressif : c’était une chaleur enveloppante, presque veloutée, qui donnait à la pièce l’air d’un sanctuaire intime.
Le lit, large et bas, était drapé de couvertures aux teintes chaudes — rouge profond, orange brûlé, or discret. Des coussins parfaitement alignés donnaient une impression de confort maîtrisé, presque cérémoniel. La lueur des cristaux se reflétait sur les tissus, créant des dégradés lumineux semblables à des braises prêtes à s’envoler.
La jeune fille se jeta sur le lit, le sourire jusqu’aux oreilles. Elle tournoyait de joie devant ses parents.
— Tu vas m’apprendre un sort, père !
— Oui, Séraphine. Si tu as peur, tu n’auras qu’à l’utiliser.
Il avait une prestance noble, mais son sourire effaçait toute rigidité. Sa mère souriait aussi — une joie sincère, mais teintée d’une inquiétude qu’une enfant ne pouvait ni voir, ni comprendre.
Le père leva doucement un doigt.
— Ô Esprit Vénérable... j’en appelle à tes pouvoirs. Brûle. Éclaire ma route.
Son doigt s’illumina soudain : une longue flamme dansait à son extrémité, comme une bougie vivante.
— Tu as le feu en toi, Séraphine. Pense à la forme... et ça devrait marcher.
Les yeux de la fillette s’illuminèrent. Elle fixait la flamme, fascinée, un grand sourire aux lèvres. Elle se redressa fièrement, inspira comme elle l’avait vu faire, et incanta à son tour :
— Ô Esprit Vénérable ! J’en appelle à tes pouvoirs ! Brûle ! Éclaire ma route !
Une petite flamme jaillit de son doigt... avant que celui-ci ne s’embrase entièrement.
Sa mère se précipita sur elle, affolée, pour étouffer le feu. L’odeur âcre des cheveux brûlés se mêla à l’air chaud de la chambre.
Mais déjà, Séraphine et son père éclataient de rire.
Sa mère, les mains tremblantes, finit par sourire elle aussi, les larmes aux yeux, soulagée.
Ce soir-là... rien ne semblait pouvoir briser leur bonheur.
L’odeur de cire fondue flottait encore dans la chambre, mêlée à celle des draps chauds. Séraphine s’endormit avec le rire de ses parents dans les oreilles.
Un bruit sourd retentit au loin.
Un grondement étouffé, à peine perceptible, mais assez puissant pour faire vibrer les cristaux-feu accrochés aux murs.
La vitre se mit à trembler. Un frisson parcourut la chambre d’un bout à l’autre, comme si l’air lui-même retenait son souffle.
Le sourire des parents se figea instantanément. Le visage du père se referma. Celui de la mère pâlit.
Séraphine cligna des yeux, surprise.
— Papa... pourquoi la vitre a tremblé ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Pendant un court instant, elle vit dans son regard quelque chose qu’elle n’avait jamais vu : de la peur. Pas une peur bruyante. Une peur froide. Celle des adultes qui comprennent ce que les enfants ne doivent jamais savoir.
Finalement, il se pencha vers elle et lui caressa doucement la tête.
— Reste avec ta mère.
Un deuxième grondement, plus proche cette fois, fit vibrer le plancher sous leurs pieds. Les cristaux-feu tintèrent comme des clochettes.
Sa mère la prit dans ses bras, un geste soudain, trop brusque pour être rassurant. Séraphine sentit la pression des bras, la chaleur mêlée à la crispation, un battement de cœur qui n’était pas le sien.
La nuit, dehors, semblait se rapprocher de la chambre. Comme si quelque chose... avançait.
Son père partit en courant. Sa mère, tremblante, serra Séraphine contre elle, comme pour la cacher du monde extérieur.
Mais Séraphine, malgré la peur qui lui vrillait le ventre, sentit en elle cette impulsion téméraire qu’elle avait toujours eue.
Elle se dégagea brusquement.
— Séraphine, non ! cria sa mère en tendant la main.
Trop tard. La petite était déjà à la fenêtre.
Et elle vit.
Elle vit tout.
Les terres de la famille noble, autrefois vastes et paisibles, n’étaient plus qu’un océan de flammes. Les champs dorés, où elle jouait encore la veille, se tordaient sous l’incendie comme des bêtes mourantes. Les silhouettes des arbres calcinés se découpaient en ombres hérissées, griffant un ciel rouge comme une plaie ouverte.
Le vent apportait des cendres brûlantes, qui collaient aux vitres, roulaient sur le sol, puis... quelque chose d’autre apparut.
Des monstres.
Ils avançaient en rangs brisés, chancelants, comme s’ils avaient oublié comment marcher.
Leurs armures — celles des soldats protecteurs du royaume — étaient tordues, fondues, noircies au point d’être méconnaissables.
Sous leurs casques...
Il n’y avait plus de visage.
Juste de l’ombre.
Et, parfois, un éclat jaune.
Un œil malade, déformé, qui n’avait plus rien d’humain. Un œil qui vibrait comme une flamme malade, comme si quelque chose d’autre regardait à travers.
Ils avançaient sans respirer,
sans hésiter,
sans vie.
La petite Séraphine recula d’un pas, la main sur la bouche pour retenir un cri. Sa paume sentait la sueur et la poussière. Son souffle cognait trop fort dans sa poitrine.
Derrière elle, sa mère la rattrapa enfin et la serra contre elle avec force, ses bras tremblants comme ceux d’un animal blessé. Séraphine sentit la peur passer de la peau de sa mère à la sienne, une peur froide, collante, qui ne partirait plus.
— Ne regarde pas... ne regarde surtout pas...
Mais Séraphine avait déjà vu.
Dans la confusion, tout se mélangea :
les cris,
les bruits de pas,
les cliquetis des armes,
les explosions de sorts.
Les murs vibraient, les lanternes tremblaient.
La mère de Séraphine se tourna vers elle, les yeux affolés, et la prit par les épaules.
— Ne fais pas de bruit. Reste cachée, quoi qu’il arrive.
Elle souleva sa fille et la poussa sous le lit.
La petite obéit, tremblante. Les planches du sol étaient froides et râpaient ses genoux. Elle sentit l’odeur métallique du sang, sans la reconnaître.
Là-dessous, elle ne voyait que des fragments du monde : les pieds de sa mère, immobiles, tournés vers la porte.
La poignée tourna.
La porte s’ouvrit.
Des pas lourds entrèrent, accompagnés d’un souffle mécanique, déformé... comme si l’air lui-même refusait d’entourer cet homme.
La mère tenta de parler, mais sa voix tremblait.
— Général-Commandant Aérkan... pourquoi ?
Une réponse glaciale tomba comme un couperet :
— L’ère de la famille Lumis est terminée.
Puis un bruit sourd.
Un souffle coupé.
Le corps de sa mère s’effondra.
Séraphine vit tout.
Les jambes pliées, le torse transpercé d’une lame,
les yeux grands ouverts —
non pas vides, mais fixés sur elle, comme une dernière prière silencieuse.
Le temps se plia, se rétrécit :
la pièce devint minuscule, étouffante,
le sang battait si fort dans ses oreilles qu’il n’y avait plus rien d’autre.
Séraphine se couvrit la bouche, ferma les yeux.
Il ne faut pas faire de bruit. Maman l’a dit. Si je ne bouge pas, tout va s’arranger. Si je ferme les yeux, je redeviens invisible.
Ce n’est pas réel... ce n’est pas réel... Maman va se relever. Maman va me prendre dans ses bras.
Puis, sans réfléchir, elle récita l’incantation que son père lui avait apprise quelques heures plus tôt.
Une petite flamme naquit au bout de son doigt.
La chaleur la rassura un instant.
Mais la flamme... la trahit.
Le soldat tourna brusquement la tête.
Il se pencha.
Il attrapa la cheville de l’enfant et la tira hors du lit d’un coup sec.
Séraphine se retrouva la tête en bas, hurlant de terreur.
L’air sentait la cendre, la peur, la sueur. Le tapis râpeux griffait sa joue.
C’est alors qu’elle le vit.
L’homme qui avait tué sa mère.
Son armure était d’un argent pur, poli jusqu’à refléter les flammes derrière lui comme une eau vivante.
Les plaques fines semblaient se mouvoir d’elles-mêmes, trop parfaites pour avoir été forgées par une main humaine.
Des gravures du royaume couraient sur tout le métal, comme si elles pulsaient d’une lumière intérieure.
Son casque était le plus terrifiant :
une visière austère, étirée, dénuée d’empathie,
et au sommet, une véritable crinière de griffon, rouge écarlate.
Pas une décoration.
Elle ondulait réellement, comme une créature vivante.
Tout noble connaissait le nom de l’homme qui portait cette armure.
Aérkan, Général-Commandant de l’Armée du Royaume QUARÆLION.
— AÉRKAN !
La voix du père éclata comme un tonnerre derrière eux.
Une vague de flammes jaillit, forçant le soldat à lâcher Séraphine.
Elle tomba au sol en roulade, haletante, les mains brûlées par la pierre chaude.
Son père se tenait à l’entrée de la chambre.
Droit comme une lance plantée dans la terre,
mais ferme comme un serment ancien.
Il regarda Aérkan.
Aérkan le regarda en retour.
Deux forces.
Deux visions du monde.
Prêtes à s’affronter.
— Fuis... aussi loin que tu peux, Séraphine, ordonna son père d’une voix brisée mais ferme.
Elle ne voulait pas.
Elle n’arrivait même pas à respirer.
Ses jambes tremblaient, refusaient d’obéir.
Si je reste là, peut-être que rien ne change...
Mais ses jambes bougèrent toutes seules.
Séraphine se mit à courir, en pleurant toutes les larmes de son corps.
Dans les couloirs du manoir devenu un champ de bataille, elle vit l’impensable :
les soldats du royaume, ceux qui autrefois servaient ensemble, s’entretuaient.
Certains hurlaient,
d’autres ne parlaient plus,
possédés par un éclat jaune dans leurs yeux.
Le monde de Séraphine brûlait.
Elle courait.
Plus de maison.
Plus de mère.
Ses jambes couraient sans savoir où aller.
Derrière elle, tout s’effaçait.
Devant, il n’y avait rien que la nuit, le froid, la peur.

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