Chapitre 6 - Même dehors
Les jours passaient, l’échéance du combat pesait de plus en plus lourd. Malgré la routine, un malaise nouveau s’installait. Un soir, alors que nous étions rassemblés dans le dortoir, Thorn rompit le silence, la voix tremblante :
— Peut-être qu’on devrait essayer de s’évader. Tenter… quelque chose, avant qu’il soit trop tard.
Séraphine releva brusquement la tête, les yeux pleins de colère et de défi.
— S’évader ? Tu veux fuir comme des lâches ? On a survécu à tout ça, et tu voudrais abandonner maintenant ?
Thorn baissa les yeux, mâchoires serrées.
— Ce n’est pas de la lâcheté. On est déjà morts si on reste. Tu le sais… le combat, c’est la mort.
J’hésitais. L’idée de fuir me brûlait la gorge, mais la peur de l’échec, de Serena, était encore plus vive.
Le silence s’installa, lourd, pesant.
Séraphine détourna les yeux, les mâchoires si serrées qu’on aurait dit qu’elle allait se briser une dent.
Fuir lui arrachait quelque chose de plus profond que l’orgueil.
C’était accepter que tout ce qu’elle avait enduré ici ne suffirait peut-être pas.
C’était admettre que le Ludus nous enverrait mourir comme les autres.
Finalement, Séraphine souffla, d’une voix sourde :
— …On n’a pas d’autre choix.
Ce soir-là, le plan n’était encore qu’une idée effrayante. Mais il s’insinua dans nos veines comme un poison, et bientôt, chaque geste, chaque regard, tout servit à préparer notre tentative de fuite.
Les jours suivants, on s’organisa en secret. Après chaque entraînement, on se retrouvait au fond de la cour, sous le prétexte de peaufiner notre magie. Nos visages se creusaient, nos nuits se raccourcissaient : la peur rongeait nos forces. Séraphine avait chipé un vieux sablier ; elle chronométrait mes essais avec la boule noire.
— Concentre-toi, Orvion. Plus que quinze secondes, murmurait-elle, les yeux fixés sur le sable.
Je fermai les yeux, sentant la pression monter. Mon souffle devint court, ma paume moite. À côté, Thorn croisait les doigts, prêt à lancer Varnyx.
— Maintenant ! hurla Séraphine.
Il lança le sort trop tôt, la barrière cligna à peine — la vague de gravité l’écrasa au sol, il gémit, secoué. Thorn resta au sol plus longtemps que d’habitude, les doigts crispés sur la pierre, incapable de reprendre son souffle.
Séraphine détourna les yeux une seconde seulement, puis retourna le sablier.
— Encore.
Je faillis lâcher la boule trop tôt, le cœur au bord des lèvres, nauséeux, vidé après chaque essai. Parfois, la pression restait dans mes bras des heures après.
On recommença, encore et encore, jusqu’à la nuit. Parfois, Thorn était trop lent, parfois c’était moi qui craquais, ou Séraphine qui hurlait de rage, manquant de tout envoyer promener. L’échec nous collait à la peau. Mais chaque essai nous rapprochait — le timing s’affinait, notre coordination s’aiguisait, et la peur, elle, ne disparaissait jamais.
Un soir, Thorn craqua, la voix rauque :
— Facile pour toi de dire “encore”, lâcha-t-il entre ses dents. Ce n’est pas toi qu’on écrase à chaque erreur.
Séraphine pâlit, puis son visage se referma aussitôt.
— Alors apprends plus vite.
Un silence lourd tomba. J’aurais voulu leur hurler d’arrêter, mais je me contentais de serrer la boule à m’en faire mal. J’étais le centre du plan, le maillon faible et le risque. La peur d’être celui qui allait tous les tuer était pire que la peur de Serena.
— Si on rate d’une seconde, on est morts, souffla Thorn, assis par terre, les doigts tremblants.
— Alors on ne ratera pas, répondit Séraphine, la voix dure.
Les nuits suivantes, on perfectionna notre routine. Séraphine notait chaque réaction, comptait, calculait. Parfois, elle se fâchait, parfois elle restait muette de concentration. Petit à petit, la fuite devint possible. Un peu moins impossible, en tout cas.
J’avais la gorge nouée, j’en voulais à cette force en moi qui ne m’appartenait pas, à ce pouvoir qui nous mettait tous en danger.
Enfin, la nuit prévue arriva. Le dortoir transpirait la peur. Je gardais la boule serrée dans ma main, la marque sur ma poitrine pulsait déjà d’un malaise sourd. On se glissa hors de nos couchettes, chaque pas soulevant un souffle de poussière.
Dans les couloirs, le silence était vivant, traversé de craquements, de gémissements lointains. Séraphine passait devant, souple, presque féline, levant la main à chaque bruit suspect. Un garde passa à trois mètres, le visage masqué d’ombre. On retint notre souffle, recroquevillés dans l’ombre, immobiles comme des pierres.
Ma main tremblait ; la boule était brûlante de tension. Thorn avait la bouche sèche, il lançait des regards inquiets à chaque tournant. Séraphine, elle, paraissait glaciale, mais je voyais ses doigts crispés sur le manche de sa dague.
Je n’osais plus penser à rien, sinon à ce pas, puis l’autre. Je me répétais : laisse-les passer, retiens, retiens, retiens.
On arriva enfin devant la grande porte. Deux gardes montaient la garde, massifs, impassibles. La pression dans ma poitrine devint insoutenable.
Je sentis le point de rupture. Je levai les yeux vers mes amis. Ils acquiescèrent, silencieux.
— Maintenant, soufflai-je.
Ils firent le signe de Varnyx. L’effet fut immédiat : les deux gardes furent cloués au sol, l’armure grinçant sous la pression. Nous nous faufilâmes, courant presque, le souffle coupé. Chaque pas dehors me donnait l’impression de voler, de briser des chaînes invisibles.
Mais devant nous s’ouvrait un paysage que je n’avais encore jamais vu.
La lumière bleutée des deux lunes glissait entre les branches et tissait sur la forêt des fils d’argent mouvants. L’air sentait la rosée, un parfum frais, presque sucré.
Sous les arbres immenses, des plantes étranges s’ouvraient lentement, comme réveillées par la caresse lunaire. Leurs pétales translucides vibrèrent, puis une bulle s’en échappa.
D’autres suivirent, dérivant dans l’air, chacune portant une petite lueur interne, douce et fragile. Lorsqu’elles frôlaient un tronc ou une pierre, elles reflétaient les lunes avant d’éclater dans un chuchotement cristallin.
Plus loin, un chemin serpentait entre les racines, éclairé non par des torches, mais par des lucioles-esprits, de minuscules êtres de lumière flottante.
Je m’arrêtai un instant, le cœur battant trop vite pour croire à la liberté.
Thorn éclata de rire, essoufflé, pris d’un sanglot de joie. Pour la première fois, je le vis sourire sans peur.
Même Séraphine avait cessé de serrer les dents. Dans cette lumière bleue, la main tendue vers une bulle flottante, elle redevint presque une enfant.
Un instant, on crut que c’était fini. Que c’était gagné. J’eus même l’audace d’espérer, rien qu’un battement de cœur : Peut-être… peut-être que cette fois, on s’en sort.
Et puis soudain, une brûlure atroce transperça ma poitrine. Le sceau.
Séraphine et Thorn hurlèrent eux aussi. La forêt disparut en un clin d’œil, avalée par la lumière.
On s’effondra sur le sol froid. Mes muscles étaient tétanisés, j’avais la bouche pleine de cendre et les bras serrés autour de moi comme un animal blessé. J’avais l’impression qu’on venait de me déchirer de l’intérieur.
Le bureau de Serena. Plus petit que dans mes souvenirs, étouffant, sans air.
Serena était là, immobile derrière son bureau, le visage fermé, plus glaciale que la nuit, tandis que nous nous tordions encore de douleur sur la pierre.
— Vous pensiez que ce sceau servait seulement à identifier les esclaves ?
Sa voix était glaciale.
— Que vous soyez au bout du monde ou à quelques mètres, morts ou vifs... si je décide de l’activer, il vous traînera jusqu’à moi. Toujours.
Théolorim, dans un coin, détourna les yeux. Son silence acheva d’étouffer le peu d’espoir qu’il nous restait.
— Je vous avais pourtant parlé de la magie des sceaux... murmura-t-il.
Même dehors, nous lui appartenions encore.

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