CHAPITRE 7 – Présentables
Au petit matin, le lendemain de notre tentative d'évasion, le dortoir était plongé dans un silence étouffant.
Personne n'osait parler. La honte, la peur, l'échec... tout pesait dans l'air comme une chape de plomb.
Serena entra. Non, elle explosa dans la pièce.
La porte heurta le mur avec un bruit sec qui nous fit tous sursauter.
— En ligne, les trois.
Sa voix claqua comme un fouet.
On s'exécuta, engourdis de la veille. Serena nous inspecta un par un, les bras croisés, le regard hautain. Nos tuniques étaient trop petites, déchirées aux coudes, serrées aux épaules : nous avions grandi, mais personne n'avait jugé utile de nous fournir de nouveaux vêtements jusqu'ici. Elle claqua la langue, agacée.
— Il va falloir faire quelque chose pour vous rendre présentables...
Elle tourna les talons et nous mena jusqu'au réfectoire.
Le réfectoire était vide, comme purgé de toute vie. Pas de bouillie, pas de ragoût grisâtre. À la place : de la viande rôtie, des fruits juteux, des légumes soigneusement préparés, une profusion presque écœurante.
Je sentis Thorn et Séraphine se raidir à mes côtés. Nous échangeâmes un regard : c'était forcément un piège.
Serena esquissa un sourire glacé.
— Mangez ce que vous voulez. C'est peut-être votre dernier repas.
La phrase tomba comme une lame. Un instant, personne ne bougea.
Puis la faim, plus forte que la peur, nous jeta sur la nourriture.
Nous mangions à en avoir mal au ventre, honteux que notre besoin prenne le dessus. L'abondance, ce matin-là, n'était pas une récompense : c'était une parade, la dernière graisse sur le bétail avant l'abattoir. Je sentais le regard de Serena sur nous, calme et calculateur. Nous n'étions plus des élèves. Nous étions des offrandes.
La graisse sur mes doigts me dégoûtait presque.
Depuis des mois, on nous laissait maigrir, casser, tenir juste assez pour obéir.
Et maintenant qu’il fallait nous montrer au Colisée, on nous gavait comme si nos corps devaient soudain avoir l’air dignes d’être regardés.
Au moment où l’on posait les couverts, repus et mal à l’aise, Serena frappa dans ses mains.
— Debout. On part.
Nous quittâmes la pièce comme on quitte un caveau, la peur nous tenant par la nuque.
Théolorim nous attendait, le bâton appuyé contre l’épaule. Nous prîmes le chemin du Colisée à pied. La forêt aux Bulles s’étendait devant nous, paisible en apparence, mais chaque pas résonnait comme une marche funèbre.
Serena ouvrait la marche, son manteau sombre glissant sur les feuilles.
Théolorim, lui, restait à nos côtés. Il parlait à chacun séparément, comme s'il voulait déposer un dernier fragment d'enseignement avant l'épreuve.
À Séraphine, il glissa :
— Gare à la portée de tes flammes. Ne laisse pas la colère te brûler avant l’arène.
À Thorn, plus bas :
— Relâche tes épaules quand tu mélanges le Vent et l’Eau. Cherche l’équilibre.
Puis il posa une main lourde sur mon épaule, sa voix rauque comme un souffle de forge.
— Orvion… tu t’acharnes trop à vouloir contrôler ton mana. Ne cherche pas à le dompter. Ressens-le. Laisse-le couler en toi. Ta magie n’obéira pas à la force. Seulement à ta volonté.
Son regard devint grave, presque inquiet.
— Ce que tu portes en toi n’est pas la magie des autres. Tu dois—
Sa main resta une seconde de plus sur mon épaule.
Dans son regard, il n’y avait ni pitié ni peur, mais cette tension particulière des adultes qui savent quelque chose et hésitent encore sur la façon de le dire.
Je compris seulement une chose : il ne parlait plus d’entraînement.
Un claquement de langue coupa sa phrase. Serena s'était retournée, les bras croisés, le regard noir comme la nuit.
— Vieillard, si tu ralentis encore, tu restes ici.
Théolorim secoua la tête, frustré, mais se tut. Je sentais qu’il voulait me dire plus, un secret trop lourd pour la forêt.
On s’arrêta devant une cabane minuscule, blottie dans un repli d’ombre. Dehors, elle semblait prête à s’effondrer.
Serena soupira :
— Orvion, tu entres en premier. Avec moi.
J’obéis, la gorge sèche.
À l’intérieur, la cabane avalait la lumière. Un espace immense, irréel, vibrant d’une magie ancienne :
Des étagères croulaient sous les fioles, des rouleaux de tissu pendaient du plafond comme des tentures vivantes, des cristaux jetaient des reflets mouvants sur les murs.
Les ciseaux tournoyaient seuls dans les airs, découpant un tissu qui se tordait à chaque coup de lame : tic-tic-tic, snip, tchhhh…
Les aiguilles, des dizaines, formaient un essaim argenté, volant d’un mannequin à un autre, cousant, tirant, piquant avec une précision inhumaine.
Des fils lumineux serpentaient dans l’air comme des créatures curieuses, effleurant parfois la peau, disparaissant aussitôt.
Au sol, plusieurs cercles de craie rouge, bleue, argent pulsaient faiblement comme s’ils respiraient au rythme de la pièce.
La magie ici avait ses propres lois. La cabane semblait regarder, écouter, attendre.
Quand j’avançai d’un pas, plusieurs fils lumineux changèrent brusquement de trajectoire.
L’un d’eux frôla ma manche, puis se rétracta aussitôt, comme brûlé.
Même les aiguilles parurent hésiter un battement.
Comme si la cabane elle-même ne savait pas quoi faire de moi.
Au centre, une femme.
Elle portait une robe asymétrique, fendue d’un côté, dévoilant des bas rayés d’un raffinement étrange : presque clownesque, mais chaque couture semblait calculée pour troubler.
Ses cheveux bruns mi-longs tombaient en mèches souples autour d’un visage pâle, un sourire malicieux tapi dans la crispation de ses lèvres.
Elle leva les yeux sur moi. Son fil de lumière se rompit d’un coup sec.
Elle recula, la terreur la figeant.
— Non… non, Serena. Tu n’as pas le droit…
Serena croisa les bras.
— Tissela, il a besoin d’une tenue pour le Colisée.
Elle me désigna du doigt, la voix brisée, coupante.
— C’est une abomination… une aberration !
Je restai là, la peau glacée, cherchant en moi ce qui pouvait la terrifier à ce point.
Serena soupira longuement, puis me poussa d’un geste sec.
— Avance.
Je trébuchai, croisant le regard de Tissela. Elle me dévisagea, hésitant entre fuite et fascination, les doigts crispés sur sa robe.
Serena parla d’une voix basse, douce mais terrible :
— Ce n’est qu’un enfant. Inoffensif. Il ne maîtrise aucune magie élémentaire.
Mais le mot “inoffensif” vibrait étrangement dans la pièce, comme un mensonge qui flotte sans trouver où se poser.
Tissela, accroupie, leva lentement les yeux jusqu’aux miens. Son souffle se coupa.
Elle s’immobilisa, examina mes pupilles, puis détourna la tête, la gorge serrée.
Un temps suspendu.
Plus que de la peur : une compréhension soudaine.
Elle se remit debout, mains tremblantes, la voix tranchante :
— Tu es… une aberration, mais pas comme je croyais. Tu portes… autre chose.
Elle se détourna vivement, rattrapa un fil de lumière d’un claquement sec, et lança la danse des aiguilles et des ciseaux avec une fébrilité obsessionnelle.
Ses gestes étaient plus saccadés, presque désespérés, comme si elle cousait pour conjurer la panique.
Le tissu se posa sur moi comme une seconde peau ; autour, l’air vibrait d’une tension neuve.
Quand elle eut terminé, elle fit apparaître un miroir d’un clignement de doigts.
— Regarde.
Je vis mon reflet — le mien, sans l’être :
Cheveux sombres tirés en arrière, mais aux pointes blondes, comme si la lumière s’y était accrochée.
Mes yeux, d’un bleu dur, semblaient plus froids, plus profonds, plus anciens.
Le manteau noir reposait sur mes épaules comme une ombre vivante, les coutures argentées vibrantes, et dans mon dos, le symbole étrange d’un œil brisé — une balafre de fil, éclatante, impossible à nommer.
Autour de moi, l’air ondulait, comme si la gravité elle-même se déformait.
Tissela recula, la fascination et la peur serrant ses traits.
— Ce manteau n’est pas enchanté, dit-elle d’un ton bas et tranchant. C’est toi qui le fais bouger.
Puis, plus doucement, comme un avertissement :
— Tu ne devrais pas exister.
Serena me poussa vers la sortie, Tissela presque soulagée de me voir partir.
— Appelle la suivante.
Je ressortis, la fraîcheur de la forêt me heurta.
Thorn me fixa, bouche bée, entre admiration et inquiétude.
Séraphine fronça les sourcils, un instant troublée.
Théolorim me jeta un long regard, fierté et peur mêlées.
— Rentre, Séraphine. C’est à toi.
Séraphine tira un souffle long, puis s’engouffra dans la cabane.
Le temps sembla suspendu.
Thorn murmura :
— Tu… tu ressembles à un vrai combattant du Colisée.
Je haussai les épaules, mal à l’aise, le manteau trop lourd sur mes épaules.
— Ce sont juste des vêtements.
Théolorim ajouta, à mi-voix :
— Rien ne vous prépare vraiment à ce qui vous attend là-bas.
La porte s’ouvrit. Séraphine en sortit, drapée de blanc, broderies rouges courant sur sa tunique, la cape fendue soulevée par une brise froide.
Elle était belle, terriblement belle, mais c’était la beauté d’un sacrifice. Le blanc de sa tenue brillait sous les arbres comme la robe d’une prêtresse offerte, déjà marquée pour l’arène, pas pour une victoire.
Ses yeux, deux glaives, croisèrent les miens.
— Aucun de nous ne mourra au Colisée, souffla-t-elle avec une force qui me glaça. Sa certitude brûlait plus que la peur.
Je n’eus pas le temps de répondre. Thorn entra à son tour.
Quand il ressortit, il était vêtu d’une robe d’un bleu indigo sévère, parcourue de fils argent qui dessinaient des vagues discrètes. Sa silhouette paraissait plus fragile, mais aussi plus droite. Il ressemblait à un mage qui aurait grandi trop vite, ou à un enfant qu’on aurait contraint de devenir sage.
Théolorim posa la main sur son épaule, plus doucement que jamais.
— La sobriété a sa force, murmura-t-il.
Serena frappa dans ses mains, la sentence tombant comme une pierre.
— Maintenant que vous êtes présentables… en marche.
Le mot “présentables” résonna en moi avec une violence absurde.
Comme si tout cela — les tissus, les broderies, les couleurs, la magie — n’avait servi qu’à mieux nous livrer.
Nous n’étions pas habillés pour vivre.
Nous étions décorés pour mourir sous les yeux des autres.
Sous les arbres, une trouée laissait apparaître la silhouette noire du Colisée, dressée contre le matin blême.
Pour la première fois, je compris :
nous n’étions plus des enfants.
Nous étions déjà des offrandes.

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