Chapitre 8 - Pour le plaisir de la foule
Nous avancions à travers les souterrains dans l’ordre habituel : Serena en éclaireuse, silhouette d’acier, le pas assuré qui ne tolérait aucun écart. Derrière elle, Théolorim s’appuyait sur son bâton sculpté, la barbe blanche effleurée par la lueur des torches. À chaque pierre qu’il foulait, les regards s’écartaient, comme si le vieux mage portait l’orage dans son sillage. Séraphine marchait droite, fière, la mâchoire crispée derrière son masque d’indifférence. Thorn traînait les pieds, son souffle court et haché, la main moite agrippée à la manche trop large de sa robe de mage. Moi, j’avançais en dernier, tentant de calquer ma respiration sur celle des autres, de masquer la moiteur dans ma paume.
L’air avait ici cette épaisseur qui colle à la gorge. Un goût de rouille, d’huile rance, de sueur ancienne et de sang séché, presque doucereux, qui semblait tapisser les dents. J’avais la sensation que l’odeur s’infiltrait jusque dans mes vêtements.
Les couloirs, voûtés à l’excès, avalaient la lumière des torches et répercutaient la rumeur lointaine des premiers spectateurs. Un grondement sourd vibrait dans la pierre, comme si le Colissée respirait par à-coups avant même le début des massacres.
Au détour d’un croisement, la galerie s’élargit : une armée de gladiateurs s’y tenait, adossée aux murs. J’en comptai une dizaine, puis abandonnai : chacun semblait plus étrange que le précédent. Un géant à la peau tavelée, le torse couvert de cicatrices en spirale, passait une pierre grasse sur son épée, les yeux rivés sur notre groupe. À côté de lui, un homme maigre affichait un sourire trop large, des dents limées, les doigts tatoués de glyphes rouges qui pulsaient faiblement. Plus loin, un autre, masque de fer rivé au visage, faisait craquer ses jointures en fixant Théolorim, comme s’il hésitait entre la peur et la provocation. L’air vibrait, dense, chargé d’une violence contenue. Je sentais la tension dans chaque regard, chaque posture, comme si le moindre mot allait déclencher une tempête.
À chaque pas, Thorn se ratatinait un peu plus, ses épaules remontant comme pour se protéger. Sa respiration devenait sifflante, et je vis ses doigts trembler en cherchant à cacher un pan de sa robe dans sa paume.
— C’est qui, ces trois enfants ? Mes prochains adversaires ? lâcha une voix rauque.
Son voisin blêmit et, d’un geste sec, lui montra Serena.
— Tais-toi, idiot... Regarde bien.
— Hein ? Quoi ?
— Ils sont avec Serena la Sanguine.
Un frisson glaça le groupe. Les chuchotements moururent aussitôt. Je vis les épaules du géant s’affaisser, l’arrogance s’évaporer en une seconde.
Serena traversa la scène sans ralentir, le menton haut, l’indifférence sculptée sur le visage. Aucun des gladiateurs n’osa croiser son regard. Derrière elle, Théolorim avançait, droit, l’ombre du bâton sur le sol lui donnant un air plus massif encore. Sa seule présence semblait peser dans l’air, imposant le silence sans un mot, comme si même la pierre du couloir retenait son souffle.
Je me glissai dans leur sillage, sentant la peur se dissoudre, remplacée par une tension plus sourde, plus attentive.
Serena poussa une porte massive. L’armurerie.
L’odeur m’assaillit, plus vive encore : métal chauffé, cuir râpé, huile ancienne. La pièce était immense. Les murs croulaient sous les armes : épées, haches, lances aux manches poisseux, boucliers cabossés, bâtons magiques piqués de gemmes ternes. Des chaînes pendaient du plafond, certaines finissant en crochets tachés d’un brun suspect.
Au centre, sur un piédestal de pierre noire, dormait une lame courbe, différente, qui captait la lumière pour mieux l’engloutir. Un métal sombre, mat, sans reflet — elle semblait aspirer le regard. Mon cœur battit plus vite. Un courant d’air froid glissa autour de l’arme, ou peut-être était-ce mon imagination.
Serena parla d’un ton détaché :
— Vous servirez de mise en bouche pour les spectateurs.
Sa voix claqua, sèche, sans émotion. Une pensée acide me traversa : ici, même la peur avait un goût de routine.
Elle croisa les bras.
— Choisissez une arme... et donnez-lui un nom.
Elle désigna le couloir menant à l’arène.
— Rendez-vous dans le tunnel. Séraphine commence.
Thorn avala difficilement sa salive. Je vis ses doigts hésiter, caresser du bout de l’ongle le manche d’un bâton, puis s’en écarter, les mains moites.
Séraphine, droite comme une flamme, s’avança. Je la vis effleurer les armes, la pulpe des doigts glissant sur le métal, cherchant quelque chose. Elle s’arrêta sur une rapière fine à la garde torsadée, la saisit, et murmura, à peine audible :
— Tu t’appelleras... Fendanse.
Un frémissement parcourut le métal, comme une réponse.
Elle nous lança un regard bref, puis se dirigea, sans hésiter, vers le tunnel, le pas déterminé.
Thorn resta figé, les yeux écarquillés. Sa main tremblait lorsqu’il effleura un bâton court, incrusté d’une gemme bleutée, fissurée comme un réseau de veines dans la glace. Il inspira fort, faillit reculer, puis serra la prise :
— Tige Spirale...
La pierre pulsa faiblement. Thorn eut un sourire vacillant, surpris d’avoir osé.
Théolorim approuva d’un hochement de tête lent, les yeux plissés.
— C’est très bien. Tu commences à écouter ton instinct...
Son regard se planta dans le mien.
Ma main était déjà posée sur la lame courbe d’Arkanor. Elle était presque aussi grande que moi, froide, mais vivante sous mes doigts. Une vibration minuscule courut le long de mon bras, comme un avertissement. J’eus un vertige, l’impression de sentir le vide s’ouvrir sous mes pieds.
— Gravilame, murmurai-je.
Le métal frémit, la lumière sembla se tordre autour de la lame, et soudain... son poids se modifia. Elle devint presque légère, épousant ma prise d’enfant — mais au fond de moi, je sentais une résistance, une promesse de gravité prête à s’abattre. Quelque part, une mauvaise intuition me serra la poitrine. Cette arme n’était pas pour moi. Ou alors... j’étais pour elle ?
Théolorim écarquilla les yeux, l’air soudain très grave.
— Attends... ce n’est pas adapté à un garçon de ta taille—
Je tirai la lame du râtelier à deux mains. Elle glissa sans effort, plus douce que le souffle. Je la fis tourner, maladroitement, surpris de ne pas la lâcher. Je la rangeai dans mon dos, le cœur battant trop vite.
— Elle m’a choisi, soufflai-je, sans vraiment y croire.
Théolorim ne répondit pas. Son regard pesait si fort que j’osai à peine soutenir ses yeux.
Nous nous dirigeâmes tous les trois vers le tunnel, chacun portant son arme, chacun habité d’un trouble nouveau.
Serena, adossée au mur, bras croisés, regardait le couloir comme si tout cela n’avait aucune importance. Mais je crus voir, juste un instant, le reflet de Gravilame dans ses yeux.
Séraphine, elle, était déjà dans l’arène.
Seule, minuscule tache claire au centre du sable ocre, debout sous la lumière crue. Main gauche derrière le dos, rapière en avant. Sa tresse dorée flottait, presque irréelle, dans le vent moite du stade.
Elle ne tremblait pas. Elle ne regardait même pas les gradins – ou alors elle refusait de les voir.
Un instant, j’ai cru que son immobilité était du courage.
Mais en la regardant mieux, je me suis demandé si ce n’était pas autre chose : une rage froide, une solitude totale, un refus de donner à la foule le moindre mouvement — comme si elle se murait, là, devant eux, pour ne pas exister à leurs yeux.
Un bruit sec : la grille du tunnel se referma derrière elle. Je me suis avancé, serrant les barreaux du grillage, le métal glacé mordant mes doigts. Thorn fit de même, son souffle saccadé près de mon oreille. La rumeur de la foule gonfla d’un coup.
Une marée de haine, dense et compacte. Les hurlements me vrillaient la tête.
Des milliers de voix, entremêlées, animalisées, avilies.
Des insultes, des “crève !”, des “donnez-nous du sang !”
Du pain sec, des os, une pierre qui rebondit près du pied de Séraphine.
Mais elle ne broncha pas. Dos droit, menton levé, le regard fixé loin devant, vers la porte d’où sortirait la bête. Digne, inébranlable. On aurait dit une statue — mais j’ai reconnu le léger tressaillement de sa main sur la garde, le battement sous sa tempe.
À côté de moi, Thorn eut un bruit de gorge étranglé. — Comment… comment elle fait pour rester calme ? souffla-t-il, presque pour lui-même. Je n’ai pas su quoi répondre.
Parce qu’en vrai, je n’étais pas sûr qu’elle le soit.
Le silence d’un mécanisme, puis la porte massive de l’arène s’ouvrit.
Un grincement, un souffle de métal.
La foule se contracta, suspendue d’effroi.
Et la bête entra.
Un chien à trois têtes, encore jeune — trop jeune.
Son corps semblait trop petit pour porter ce fardeau de monstruosité.
Ses pattes tremblaient, ses côtes saillaient comme les barreaux d’une cage.
Des spasmes parcouraient son échine à chaque pas, comme si chaque mouvement lui arrachait un peu plus de souffrance.
Ses trois têtes étaient chacune une tragédie.
La première ne cessait de pleurer.
Des larmes jaunes, brûlantes, coulaient de ses yeux, creusant des sillons noirs dans le sable à chaque goutte, comme si la douleur du monde passait par elle.
La deuxième grognait sans relâche.
Un son rauque, déformé, la mâchoire tordue, rafistolée, des crocs impossibles à refermer. Sa souffrance était brute, bestiale, mais il y avait dans ce grognement quelque chose d’humain, de brisé.
La troisième… riait.
Un rire sec, brisé, immonde.
Rien d’animal là-dedans.
La foule exulta, avide de spectacle, insensible à la misère de la créature.
— Un CERBÈRE INFANTILE !
— Donnez-lui le feu ! LA GAMINE VA CREVER !
— Il a pris l’Ombre-Flux, REGARDEZ SES VEINES !
Chaque souffle du monstre expulsait une fumée noire, épaisse, grasse, qui collait à la gorge.
Séraphine observait — et, pour la première fois, je l’ai vue vraiment regarder la bête.
Non pas comme un ennemi, mais comme une énigme à déchiffrer.
Son regard glissait d’une tête à l’autre, scrutant la détresse, la rage, la folie, cherchant la faille derrière l’horreur.
Sa main ne trembla pas. Pas une seule fois.
La rapière pointait vers le sol, prête à jaillir, sa tresse flottant, une flamme prise dans le vent sale de l’arène.
Autour, la foule n’était plus qu’un brouillard de hurlements.
Au même instant, une voix étrangère se faufila jusqu’à nous, grinçante sous la clameur de la foule :
— Tu t’es entichée du vieux mage, Serena ?
Son ton n’était qu’un éclat parasite dans le vacarme. Serena répliqua, glaciale, sans tourner la tête :
— J’engage uniquement les meilleurs… Capitaine Marth Verlum.
Le nom flotta dans l’air, mais je n’y prêtai pas attention.
Toute mon attention était accrochée à Séraphine, au monstre, à ce fil tendu entre la vie et la mort.
La bête chargea d’un bond maladroit, presque pathétique, une masse de muscles et de douleur.
Séraphine ne bougea pas, pas tout de suite. Son souffle, lui aussi, était suspendu.
Au tout dernier instant, elle glissa sur le sable — un pas, imperceptible, qui semblait défier la gravité.
La tête qui pleurait fondit sur elle.
Sa lame traça une ligne nette :
CHLIK.
La gorge fut tranchée net, le sang noir se mêlant à la poussière.
Un cri étranglé — de l’animal et, peut-être, du public.
Séraphine tournait déjà, comme une danseuse sur la pointe d’un fil.
La tête enragée bondit, toutes griffes dehors.
Elle esquiva, fluide, et planta sa rapière dans l’œil — d’un geste sec, précis, presque cruel.
SHRAK.
La bête hurla, un son qui vibra dans mes os, plus douloureux qu’effrayant.
Je sentis mon poing se serrer, l’envie absurde de descendre l’aider.
La troisième tête, la plus folle, éclata d’un rire d’agonie et s’élança dans un spasme.
Cette fois, Séraphine leva la main gauche, sans mot, sans incantation.
Sa volonté claqua, pure et nue.
Une flamme naquit, compacte et explosa sur la tête centrale.
FOUM !
La chair crépita, le cuir brûla, la fumée emplit l’arène d’une odeur rance et grasse.
Le cerbère chancela, presque déjà mort, titubant sur ses pattes brisées.
Séraphine n’hésita pas : un pas souple, comme une révérence, et la pointe de la rapière s’enfonça droit dans le cœur du monstre.
Un silence.
Un vrai.
Même la foule, même les bourreaux vociférants n’osaient plus aboyer.
Et puis — la marée de cris, d’un coup, inversée.
Les mêmes qui l’avaient maudite hurlaient à la légende, frappaient des mains, réclamaient son nom.
Séraphine essuya lentement la lame contre sa manche blanche releva à peine le menton, et revint vers le tunnel.
Je respirais, moi aussi – une seconde d’accalmie, un vertige après la tempête.
Ma nuque picota, comme si l’air s’était refroidi.
Je me retournai.
Il était là.
Je ne vis d’abord que l’armure.
L’argent du royaume accrochait la lumière fauve du Colisée avec une netteté presque insolente, comme si le métal refusait de se salir au milieu du sang, de la poussière et des cris. Les gravures courant sur les plaques vibraient faiblement à chacun de ses mouvements, discrètes, maîtrisées, plus inquiétantes encore à cause de cette retenue.
Il s’était approché sans bruit.
Trop près.
Pendant une seconde, tout le vacarme de l’arène me parut plus lointain, comme étouffé derrière une paroi invisible.
Marth Verlum.
Il leva une main gantée vers Théolorim et, d’un geste presque négligent, effleura sa barbe blanche du bout des doigts, comme on vérifierait la réalité d’un vieux souvenir.
— Vous tenez donc encore debout, dit-il d’une voix basse, parfaitement posée. Vous… et lui.
Son regard glissa un bref instant sur la cicatrice qui lui barrait la joue.
— Vingt hommes. Même sous Ombre-Flux, ils n’ont pas suffi.
Théolorim ne recula pas. Il ne bougea même presque pas. Seule sa main, refermée sur son bâton, se crispa légèrement.
— Il faut croire que vos hommes comptaient davantage sur l’Ombre-Flux que sur leur valeur, répondit-il calmement.
Un sourire mince passa sur la bouche de Marth.
Pas amusé.
Pas vraiment vexé non plus.
Plutôt ce genre de sourire qu’on garde quand une vieille plaie recommence à tirer.
— Certains ont encore besoin d’artifices pour croire à leur force, dit-il. D’autres se contentent d’enterrer les morts et d’appeler cela une victoire.
Le ton restait calme, mais quelque chose d’âpre passait dessous.
Puis il ajouta, plus bas :
— Le vôtre, en revanche… je m’en souviens encore très bien.
Je compris de qui il parlait avant même qu’il tourne les yeux vers moi.
Mon ventre se creusa.
Ma gorge se referma d’un coup.
Je connaissais ce visage.
Cette cicatrice.
Cette voix.
Je revis une main gantée.
Une tête tenue comme un trophée.
Des cheveux bruns collés de sang.
Mes doigts se refermèrent si fort que mes ongles s’enfoncèrent dans ma paume.
Marth me regarda alors vraiment.
Pas comme on regarde un enfant.
Pas comme on regarde un gladiateur.
Plutôt comme on constate le retour de quelque chose qu’on croyait laissé derrière soi.
Aucun mot ne me vint.
Tout mon corps voulait fuir ce regard.
Une autre part de moi voulait se jeter sur lui.
Séraphine surgit à cet instant, encore haletante de son combat. Des mèches blondes collaient à ses tempes, sa manche blanche portait encore une traînée sombre, et sa poitrine se soulevait trop vite.
Puis elle le vit.
Je sentis son arrêt avant de le voir.
Quelque chose, dans l’air autour d’elle, se brisa net.
Son visage se vida de toute couleur. Ses doigts se crispèrent sur la garde de sa rapière. Elle recula d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à heurter mon bras.
Et, sans réfléchir, je bougeai.
Je me décalai devant elle presque malgré moi. Pas comme un héros. Pas même comme quelqu’un de courageux. Juste comme un corps qui réagit avant la pensée.
Je la sentis derrière moi, plus petite soudain, son souffle court brisé contre mon dos.
Ma main trouva son poignet.
Je ne savais pas quoi faire d’autre.
Marth observa ce mouvement en silence. Son regard passa de moi à Séraphine, puis remonta vers Serena.
Et là, pour la première fois depuis qu’il était apparu, quelque chose changea dans son expression.
Ce n’était pas de la douceur.
Encore moins du regret.
Mais ce n’était pas non plus le mépris.
Plutôt une retenue.
Une ancienne habitude qui refusait de mourir tout à fait.
Serena s’interposa alors, les bras croisés, le visage fermé.
— C’est donc vous qui avez laissé entrer l’Ombre-Flux jusqu’au Colisée.
Marth reporta toute son attention sur elle.
Cette fois, il n’y eut plus le moindre sourire.
— Je n’ai fait qu’exécuter des ordres.
— Ceux d’Aérkan ? demanda Serena.
Un très léger silence tomba.
— Les siens, oui, répondit-il.
Serena ne cilla pas, mais sa mâchoire se tendit.
—Vous servez toujours sous ses ordres.
— Je sers encore ce qui mérite de l’être, dit Marth.
Sa voix resta calme. Sans défi. Sans soumission non plus.
Juste une vérité sèche, difficile à saisir entièrement.
Les yeux de Serena se plissèrent.
— Vous auriez pu refuser.
— Refuser quoi ? demanda-t-il. La guerre ? Les ordres ? Ou ce qu’elle oblige à couvrir ensuite ?
Je vis Théolorim tourner légèrement la tête vers lui.
Comme s’il avait entendu, derrière la phrase, quelque chose de plus.
Serena fit un pas en avant.
— Dites à Aérkan une chose, alors.
Marth resta immobile.
— Qu’il tende encore la main vers mes enfants… et j’irai la lui prendre moi-même.
Aucune hausse de voix.
Aucun éclat.
Et c’était précisément pour ça que la menace paraissait réelle.
Pendant une seconde, Marth ne répondit pas.
Il la regarda comme on regarde une lame qu’on a trop bien connue.
Puis il inclina très légèrement la tête.
Pas assez pour ressembler à une soumission.
Mais trop pour n’être qu’une provocation.
— Je transmettrai, dit-il.
Thorn passa derrière nous à cet instant, happé vers l’arène par l’appel du combat.
Marth recula d’un pas.
Puis d’un autre.
Quand il me tourna enfin le dos, la colère remonta d’un coup, brutale, brûlante, plus forte que ma peur.
Les mots sortirent avant que je puisse les retenir.
— C’est toi.
Ma voix trembla malgré moi.
Il s’arrêta.
Le bruit du Colisée sembla se retirer au loin.
Je serrai les dents.
— C’est toi qui l’as tué.
Le silence se fit plus lourd encore.
Il ne se retourna pas.
Pendant une seconde, je crus qu’il allait simplement repartir.
Puis il leva une main, à hauteur d’épaule, geste bref, net.
— Alors vis assez longtemps pour ne pas l’oublier, dit-il.
Et il s’éloigna.
Lentement.
Sans hâte.
Comme s’il savait déjà qu’il laissait derrière lui bien plus qu’une menace.
Les ombres des couloirs le reprirent peu à peu, jusqu’à l’effacer.
Derrière moi, Séraphine relâcha enfin un souffle brisé.
Je restai immobile, ma main toujours crispée autour de son poignet, le cœur cognant si fort que j’en avais mal à la poitrine.
Derrière moi, Séraphine relâcha enfin son souffle, un soupir brisé, comme une défaite muette.
Je restai là, incapable de bouger, la main crispée sur la sienne, le cœur battant trop fort.
Thorn était déjà en combat.
Thorn était seul, minuscule au centre de l’arène, cerné par la haine.
La foule le conspuait, l’appelait “le rat”, le couvrait d’insultes, plus cruelle encore après l’extase offerte par Séraphine. On cognait contre les barrières de fer, des cris montaient, asphyxiants.
— Rendez-nous la gamine aux cheveux dorés !
— On veut la petite flamme ! Pas ce rat !
Et puis la marionnette entra en scène.
Pas un pantin de fête, mais une abomination haute de plus de trois mètres, taillée dans un bois sombre, strié de runes rouges, des plaques écaillées comme une vieille peau. Par endroits, des éclats d’os et des mèches de cheveux humains étaient incrustés dans ses articulations.
Ses pieds tordus laissaient des traces sur le sable. Son visage, cousu de fil noir, affichait un sourire déformé, des orbites de verre jaune malades qui pulsaient à chaque “battement” magique.
À chaque pas, ses membres couinaient, grinçaient, un bruit sec et obsédant, comme des vertèbres qu’on briserait une à une.
Thorn courait, cherchant une échappatoire, respirant avec peine, la sueur lui brouillant la vue. Ses vêtements lui collaient à la peau, la poussière se mêlait à ses larmes.
Il tentait de murmurer une incantation, mais la voix lui manquait, étranglée par la panique.
Un projectile fusa depuis les gradins.
Quelque chose – une pomme pourrie, ou une pierre – le frappa en plein dos avec un bruit mat.
Il s’écroula, les paumes râpées sur le sable, le souffle coupé.
La foule jubila, des rires gras, un aboiement de joie malsaine.
La marionnette fondit sur lui, traînant son ombre disproportionnée. Un bras de bois géant s’éleva, prêt à l’écraser, et l’air vibra d’une étrange odeur d’huile rance et de magie brûlée.
Mais quelque chose, dans la chute, s’est déclenché en Thorn.
Un geste de réflexe, un mot arraché de ses entrailles, un fil d’eau pure jaillit – mince, rapide, presque invisible, tendu d’un désespoir absolu.
FWISH.
Le jet traversa le torse de la marionnette, éclatant la poitrine de bois en une gerbe d’échardes et de fils rouges, comme un fruit pourri éclate sous la lame.
La créature gémit dans un souffle d’air, tomba en avant, et s’immobilisa, sa tête fracassée à deux pas de Thorn.
Un silence hébété s’abattit.
Plus aucun cri, juste le bruit de la respiration de Thorn, rauque, déchirée, alors qu’il restait à genoux, les bras ballants, incapable de comprendre s’il était vivant.
La foule retrouva vite sa cruauté :
— BOOOOUUH !
— De la chance !
— Rendez-nous la petite aux flammes !
Thorn, les mains tremblantes, se releva maladroitement. Sa robe bleue était couverte de poussière et de traces sombres. Il vacilla, le regard perdu, puis un sourire nerveux, presque hystérique, tordit ses lèvres – le genre d’expression qui trahit plus la peur que la fierté.
Il chercha Séraphine du regard, chercha un signe, n’osa pas croiser mes yeux. J’esquissai un hochement de tête. Il avait survécu.
Il franchit la limite du sable sans triomphe, s’effaçant aussitôt vers les ombres du tunnel, les jambes lourdes, la poitrine secouée de sanglots muets.
Un froid s’installa.
Mon tour.
Je pénétrai dans l’arène comme dans un rêve fiévreux.
Je sentais mon cœur battre jusque dans mes tempes.
La lumière me brûlait les yeux, la clameur du public se transformait en un bourdonnement lointain, presque liquide, comme si l’air vibrait autour de moi.
Les gradins s’agitaient déjà :
— Il va mourir !
— Regardez-moi ça, l’épée est plus grande que lui !
J’ignorai tout, sauf la créature qui m’attendait.
Le troll-enfant.
Pas un monstre de foire, mais une vision d’angoisse.
Sa peau bleu-gris était striée de marques sombres, des veines gonflées par l’Ombre-Flux, chaque larme noirâtre creusant de nouveaux sillons.
Il était trop grand, gonflé d’une force absurde, son torse prêt à éclater, ses bras comme des colonnes de pierre, et sa tête minuscule, figée dans une moue perdue, le regard vide et mouillé.
Il pleurait, sans bruit, les gouttes tombaient lourdement, souillant la terre de taches de suie.
Autour de lui, le public hésitait, murmurait, certains détournaient les yeux.
Quelque chose de malsain, un malaise qui suintait dans l’air.
Il fit un pas. Le sol vibra.
Je serrai Gravilame. À ce moment précis, le monde vacilla – le sol cessa de vibrer sous mes pieds.
Un silence étrange, irréel, comme si mon propre corps absorbait le choc.
Même la respiration du troll semblait suspendue, comme si quelque chose entre nous tissait un lien silencieux, une bulle hors du temps.
Je n’avais pas le temps d’y réfléchir.
La bête chargea, ses bras énormes labourant le vide, ses sanglots devenus mugissements.
Je parai de toutes mes forces.
Gravilame pesa soudain mille tonnes – mes bras ployèrent, mes genoux s’enfoncèrent dans le sable, mes dents claquèrent.
J’étouffai un cri, la douleur me vrillant l’épaule.
Ses yeux me fixaient – je crus y voir une supplique .
Le troll leva sa paume, ombre monstrueuse au-dessus de moi.
Instinctivement, je sentis – s’il me touche, je disparais.
C’est alors que Gravilame se fit plume.
Mon bras vola, mon corps roula sur le côté, la lame effleura le sol.
Le coup du troll fracassa la terre à l’endroit où je n’étais plus, soulevant une onde de poussière et une odeur âcre, étouffante.
Je rampai, sentant le sable couler sous mes doigts, le froid du métal dans ma paume.
Je me glissai sous le corps du monstre – ses chevilles, massives, à portée.
Un geste, une coupe.
Le géant chancela, s’effondra dans un craquement mou.
La vibration dans la terre monta le long de mes bras, jusqu’à la racine des cheveux.
Avant qu’il ne bouge, je bondis sur son dos, escaladai la masse, chaque respiration du troll me secouant de l’intérieur.
Je levai Gravilame, toute ma force, tout ce qui me restait – la lame frappa la tête minuscule, mais ne trancha pas.
Un bruit sourd, un choc, comme si la magie elle-même se refermait.
Le troll s’immobilisa, les yeux écarquillés, puis tout son corps devint lourd, inerte.
Silence.
Un silence étrange, qui n’appartenait ni à la victoire, ni à la défaite.
La foule hésita, quelques murmures, un malaise montant.
Je rangeai Gravilame, le cœur battant trop vite, la gorge sèche, l’impression de ne plus sentir mes jambes.
Je levai le poing, mais ce n’était pas un cri de victoire – juste un geste vide, automatique, comme si mon corps imitait un souvenir.
Personne n’applaudit vraiment.
Je restai là, debout au centre de l’arène, avec le cadavre du troll pour seule compagnie, et le sentiment d’avoir traversé quelque chose d’irréversible.

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