CHAPITRE 9 - Le prix des acclamations

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Je me dirigeais vers le tunnel, le cœur battant, la sueur et la poussière collées à ma peau. Au seuil, Séraphine frottait du pouce une trace sombre sur sa manche, sans parvenir à l’effacer vraiment. Elle gardait les yeux baissés, comme si lever la tête l’obligerait à reconnaître ce qu’on venait tous les trois de traverser. Thorn, lui, serrait son bâton si fort que ses jointures blanchissaient. Ses doigts tremblaient encore, mais il faisait semblant de ne pas le voir.

Théolorim se tenait un peu en retrait, silencieux comme une borne. Son regard passait de l’un à l’autre sans un mot, comme s’il comptait seulement ceux qui respiraient encore.

Nos yeux se croisèrent enfin.

Personne ne sourit. Personne ne parla. Il y avait bien, quelque part, un soulagement sale, maladroit, presque honteux — aucun de nous n’était mort — mais Serena était là, à quelques pas, droite, glaciale, et sa seule présence suffisait à étouffer ce qui aurait pu ressembler à de la joie.

Thorn entrouvrit la bouche, peut-être pour dire quelque chose. Rien ne sortit. Séraphine releva brièvement les yeux vers moi, puis détourna aussitôt le regard. Moi-même, je n’aurais pas su quoi mettre sur ce moment. Nous étions encore vivants. C’était tout. Et, ici, ça ne valait même pas le droit de souffler.

Serena nous rangea contre le mur d’un geste bref.

— Regardez bien, dit-elle. Et ouvrez les yeux.

Les combats s’étaient succédé sans répit. Certains avaient soulevé quelques cris, d’autres à peine un regain d’attention. On pariait, on hurlait, on sifflait, puis le bruit retombait presque aussitôt. Mais quand les crieurs changèrent de ton, quand les gradins se redressèrent d’un même mouvement, quand même les marchands ralentirent le pas, Serena parla enfin.

— Vous entendez ? murmura-t-elle.

La foule n’avait plus le même bruit. Ce n’était plus la faim brute qui avait accueilli nos combats. C’était de l’attente.

Serena garda les yeux fixés sur l’arène.

— Voilà ce que le public paie vraiment pour voir.

Derrière les grilles, le grondement de la foule montait, électrique et vivant :
Des cris de marchands :
— Cotes mises à jour ! Ariane, trois contre un !
— Beowulf, la Bête, favori du jour !
Des mains qui s’agitaient, des jetons qui changeaient de main, des enfants qui vendaient des morceaux de tissu à l’effigie des combattants. On pariait sur la durée du combat, la façon dont il finirait, le prochain coup décisif.
Au-dessus de l’arène, deux immenses bannières claquaient sous l’air chaud. L’une portait l’effigie d’Ariane, profil fier auréolé de motifs de flammes ; l’autre figurait Beowulf, masse sombre, épée levée, presque moins homme que bête. Plus bas, des vendeurs faisaient circuler des rubans à leurs couleurs et de petites gravures grossières qu’on s’arrachait avant même le début du combat.
Le public connaissait leur histoire, leur rivalité. On murmurait les scores, les anciens duels, les promesses de revanche.

Serena, voix basse mais tranchante, reprit :
— Ici, on vend tout. La victoire. La défaite. La revanche. Les Ludus prennent leur part, la foule revient, et les grands noms remplissent les gradins. Vous, on vous jette pour faire monter le bruit. Eux, on les vend.

Silence.
Puis, la lumière inonda l’arène.

Ariane apparut la première, sous une ovation. Elle avançait lentement, la tête haute, chaque pas parfaitement mesuré. Sa chevelure rousse, tirée en une haute queue de cheval, oscillait derrière elle comme une flamme. Les plaques argentées de son armure semblaient irradier la lumière du soleil. Elle salua la foule d’un geste précis de l’épée, sourire assuré. Puis elle fit tourner sa lame une seule fois entre ses doigts avant de l’abaisser devant elle, pointe vers le sable.

Autour de nous, plusieurs voix crièrent avant même qu’elle ne se mette en garde.

— Le salut de la Flamme !

Un chant monta :
— Ariane ! Ariane la Flamme !

Beowulf fit son entrée de l’autre côté. Un silence d’abord, puis une clameur brute, presque animale. Il mesurait facilement deux têtes de plus que ses adversaires habituels, la peau bronzée, le torse nu, muscles saillants. Il souleva son énorme épée d’une seule main et la planta dans le sable dans un fracas qui résonna jusqu’à nos pieds. Le grondement du métal contre le sol arracha une clameur immédiate aux gradins.

— La Bête ! La Bête !
Des spectateurs tambourinaient sur les rambardes à son nom.

Les deux gladiateurs se firent face, l’arène suspendue à leur duel.
Un véritable silence, tendu, s’abattit.
On sentait que chaque geste, chaque respiration, valait de l’or : la foule pariait, vibrait, vivait à travers eux.

Beowulf poussa un cri guttural, brutal : ses muscles se bandèrent, son corps tout entier semblait prêt à éclater d’énergie.
Il bondit, fulgurant.
Son épée s’abattit dans un arc immense, le genre de coup qui pulvériserait un homme ordinaire.
Ariane para, parfaitement — le choc fit trembler les murs, le sable s’envola, la lumière vacilla sur leurs armures.

Aucune magie. Juste la brutalité pure contre la précision absolue.
Ariane recula, tourna sur elle-même, sa lame traçant un cercle d’argent. Elle attaqua, rapide, visant la gorge.
Beowulf esquiva d’un pas de côté, presque élégant malgré sa taille. Son épée se releva, prête à frapper à son tour.
Leurs épées s’entrechoquèrent, encore et encore, chaque impact ponctué d’un rugissement de la foule, de cris de parieurs qui misaient sur le prochain coup.
— Cinq pièces que Beowulf désarme Ariane !
— Dix que la Flamme renverse la Bête !

Ariane finit par coincer l’épée de Beowulf sous son pied, lame levée, prête à frapper. Mais Beowulf roula soudain sur le côté, abandonnant son arme, frappant Ariane de deux puissants coups de pied. Même désarmé, il restait terrifiant : un prédateur, une légende vivante. La foule retenait son souffle.

Ariane, sans hésiter, lança une poignée de gemmes violettes : éclairs de lumière, chaînes d’énergie autour des bras et jambes de Beowulf. Un dernier grondement… puis il s’immobilisa et baissa la tête. Il avait perdu. Mais la foule, déjà, réclamait la revanche.

Séraphine, à côté de moi, haletait : fascinée, jalouse, admirative. Thorn était blême, hypnotisé, le souffle court. Et moi…

Je ne ressentais même pas la honte de ma faiblesse physique.
C’était pire : je comprenais, au fond, que je n’étais pas seulement faible.
J’étais un pion.
Un figurant dans une arène où la force, la notoriété et le spectacle régnaient, où chaque vie était une mise, chaque combat un investissement.

Si je voulais un jour sortir de l’ombre,
il faudrait apprendre à jouer tous ces jeux
et devenir, un jour, celui dont on scande le nom.

La foule éclatait en deux courants :
D’un côté, les cris de victoire, les bras qui se levaient, les rumeurs de nouveaux paris déjà relancées pour la prochaine affiche.
De l’autre, une houle de colère :
— Remboursez-moi !
— À mort Beowulf !
— C’était truqué, j’avais misé toute ma paie !
Certains brandissaient leurs jetons comme des armes, d’autres frappaient du poing les barrières, le visage rouge de frustration. Les perdants cherchaient un coupable, et le spectacle n’avait laissé que des ruines sous la poussière dorée.

Nous quittâmes notre place. Serena resta un instant immobile, le visage fermé, son regard suivant la marée humaine qui s’écoulait hors des gradins.
— Rien de plus à voir, dit-elle enfin, presque bas.
Théolorim emboîta le pas, silhouette lourde. Séraphine et Thorn, les traits tirés, se pressèrent derrière elle, à demi hâves, regardant droit devant eux.

Moi, je restai en arrière, happé par l’envers du spectacle.
Au pied de l’arène, le sable n’était plus qu’un tapis souillé :
l’odeur métallique du sang flottait, âcre, mêlée à la sueur et au cuir brûlé.
Des soigneurs, esclaves pour la plupart, couraient d’un blessé à l’autre, leurs mains poisseuses de bandages et de terre.
Certains gladiateurs ne tenaient debout que soutenus, portés plus que poussés vers la sortie.
Un adolescent, la jambe broyée, titubait, mordant sa manche pour ne pas hurler.
Plus loin, des corps inertes, abandonnés, qu’on tirait vers les coulisses à la hâte.
Le bruit des râles couvrait à peine la rumeur déjà retombée de la foule :
les spectateurs se détournaient, repartaient vers la buvette, d’autres vers la table des paris pour miser sur le prochain combat.
Ici, gagner signifiait parfois seulement boiter vers un coin d’ombre.

Je parcourus du regard ce champ de ruines humaines, guettant un signe, une chevelure, une silhouette familière.
Ariane ? Rien. Pas même une trace.
Beowulf ? Disparu, hors du flux, déjà ailleurs.
Ils avaient disparu comme s’ils n’avaient jamais partagé le même sol que les autres. Intouchables, soustraits à la défaite, à la douleur ordinaire.

Un frisson me traversa.
Je restai planté là, le poing fermé, la mâchoire contractée.

Serena s’était arrêtée plus loin, m’attendant.
Son visage était un masque, mais ses yeux brûlaient d’une colère froide.
Elle tendit un bras, me saisit brusquement par le col, m’attirant à l’écart, jusqu’à une statue de marbre noir, un Héros oublié, fissuré au visage.

La pierre glacée me fit sursauter.
Serena approcha son visage du mien, tout en gardant la voix basse :
— Tu crois avoir fait preuve de cœur, tout à l’heure, avec ce troll ?
Le souffle court, je ne répondis pas.
Elle resserra sa prise, plantant ses yeux dans les miens :
— Ici, la pitié est une faiblesse. Je l’ai vue cent fois.
Un silence pesant.
— Tu crois avoir sauvé un innocent, mais tu l’as juste condamné à une autre forme d’agonie.
Elle lâcha enfin mon col, me repoussant contre la pierre.
— On n’offre pas le répit ici. On vend des vies, on recycle la douleur. C’est comme ça qu’on survit.

Je tentai de protester, mais ma voix se brisa :
— Mais il était déjà à terre…
Elle eut un sourire sans joie, fatigué :
— Tu n’as pas encore compris. Ici, personne ne “sauve” personne.

Un bruit de pas s’approcha.
Ariane, silhouette fluide, s’essuyait le front du revers de la main, une coupure fine sur la pommette, le souffle encore court. Elle croisa notre regard, hésita, puis s’appuya contre un pilier, reprenant son air distant.
Séraphine, à quelques pas, la regardait avec une admiration à peine voilée, débitant des questions :
— Comment as-tu fait pour désarmer Beowulf ? Est-ce vrai que tu t’entraînes la nuit ?
Ariane haussa les épaules, un sourire bref, mais ses yeux trahissaient l’épuisement.

Elle s’approcha de Serena, la voix plus grave que d’habitude, hésitante :
— Le contact entre rebelles et royalistes a échoué. L’accord n’a pas tenu, les tensions montent.
Un soupir, presque las.
— La princesse veut maintenant en découdre. On est à l’aube d’une guerre ouverte.

Serena hocha la tête, l’air de savoir déjà tout cela, mais sonda Ariane d’un regard rapide :
— Tu sais pourquoi ils se sont déchirés ?
Ariane pinça les lèvres :
— Pas encore. Les chefs gardent leurs secrets.

Le silence qui suivit fut coupé par sa voix, plus douce, s’adressant à moi :
— Le troll a survécu… pour l’instant. On l’a emmené à l’infirmerie.

Je fixai Serena, à la recherche d’un réconfort, d’un accord, peut-être.

Elle détourna les yeux, sèche.
Un doute me saisit.

Ce que je ne savais pas, c’est que, pour ce troll, la mort aurait été une délivrance.
Ici, même la survie pouvait être une cruauté.

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