Chapitre 10 — Retour au Ludus
Sur le chemin du retour, nous avancions en groupe derrière Serena.
L’euphorie de l’après-combat battait encore dans mes tempes. Mes muscles me faisaient mal, ma gorge était sèche, mais quelque chose en moi refusait de céder à la fatigue. Nous étions revenus vivants.
Le sable du Colisée collait encore à mes bottes et à l’ourlet de ma tenue. À chaque pas, je sentais une brûlure sourde dans mes bras, souvenir du combat et de Gravilame devenue trop lourde entre mes mains. Thorn boitait légèrement à ma droite. Séraphine, elle, marchait droit, comme si la fatigue refusait de l’atteindre tant qu’on la regardait.
Serena marchait devant nous, comme toujours, son manteau sombre glissant derrière elle avec cette raideur froide qui lui était propre. Puis, sans même se retourner, elle déclara :
— Une fois rentrés, vous aurez chacun une chambre personnelle. Et vous aurez droit à deux jours de repos.
J’échangeai un regard avec Thorn.
C’était donc cela, la récompense dont elle avait parlé.
Je ne savais pas trop comment l’interpréter. Peut-être était-ce sa façon à elle de reconnaître que nous n’étions plus seulement des esclaves inutiles destinés à mourir dans l’indifférence générale. Peut-être aussi — même si cela me semblait presque absurde — qu’elle éprouvait une forme de fierté à voir ses élèves revenir vivants de leur premier Colisée.
Ariane, elle, n’attendit même pas que nous réagissions.
— Je te l’avais dit qu’ils avaient du potentiel !
Serena claqua la langue, comme si admettre cette évidence lui coûtait physiquement.
Théolorim, de son côté, redressa légèrement la tête, sa barbe frémissant presque d’orgueil.
— Il ne pouvait pas en être autrement, répondit-il. Ils sont formés à la magie par moi, et au combat par Serena. Je pense qu’on peut difficilement rêver meilleur apprentissage pour survivre.
Je tournai brièvement les yeux vers lui.
Pour quelqu’un qui parlait avec autant d’assurance, il m’avait pourtant semblé plus tendu encore que nous avant les combats.
Mais, portés par cette fierté étrange et par l’adrénaline qui refusait de retomber, nous rentrâmes au Ludus presque le cœur léger.
Une fois sur place, Serena nous mena jusqu’à nos nouvelles chambres.
De vraies chambres.
Pas de simples couchettes entassées dans un dortoir glacé. Pas de paille rêche qui piquait le dos à travers la tunique. Pas de respiration étrangère trop proche dans la nuit. Cette fois, il y avait des murs, une porte, un vrai lit.
Ce n’était pas le luxe. La pièce restait sobre, presque austère. Mais pour moi, cela ressemblait à un privilège démesuré.
Quand enfin je me retrouvai seul dans la mienne, je restai quelques secondes immobile sur le seuil, comme incapable d’y croire. Puis je refermai la porte derrière moi et m’approchai du lit.
Je m’y laissai tomber.
Le matelas s’enfonça doucement sous mon poids. Le coussin, gonflé de plumes, accueillit ma tête avec une douceur presque irréelle. Je me retournai une fois. Puis une autre. Encore. Juste pour sentir, encore et encore, cette sensation nouvelle. Cette absence de douleur. Ce confort ridicule et merveilleux.
Pendant quelques minutes, j’en oubliai tout le reste.
Puis l’excitation retomba.
Et avec elle, une drôle d’impression s’installa.
Le silence.
Il n’y avait ni respiration trop proche, ni froissement de couverture dans l’obscurité, ni murmure retenu entre deux couchettes. Rien. Juste moi… et cette pièce trop calme. Le lit était plus doux que tout ce que j’avais connu ici, et pourtant ce calme-là me paraissait anormal, presque hostile.
Les chuchotements du soir me manquaient déjà. Les discussions à voix basse pour ne pas réveiller les autres. Le simple fait de savoir Thorn et Séraphine tout près, dans l’obscurité du dortoir, comme si notre présence mutuelle suffisait à tenir la nuit à distance.
Je me redressai lentement.
Peut-être que c’était pareil pour eux.
La réponse vint moins d’une heure plus tard.
Un léger bruit frappa contre la porte.
Trois coups discrets, presque imperceptibles.
Je me levai aussitôt et allai ouvrir.
Séraphine et Thorn se tenaient là.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Entrez.
Ils n’attendirent pas qu’on les y invite une seconde fois.
Nous avons parlé une bonne partie de la nuit.
Au début, nous parlions pour rien. Pour le simple plaisir d’entendre des voix familières dans le noir. Thorn revint trois fois sur un même mouvement de Séraphine. Elle levait les yeux au ciel, faisait mine d’être agacée, mais je voyais bien qu’elle savourait chaque mot. Moi, je les regardais tour à tour, encore incapable de croire que nous n’étions pas morts la veille.
Nous savions que, le lendemain, nous n’aurions pas entraînement. Cela suffisait déjà à rendre l’air plus léger. Grisés par notre victoire au Colisée, loin du regard de Serena, loin de la tension qui nous tenait raides dès qu’elle se trouvait dans la pièce, les mots venaient presque naturellement.
Thorn couvrit Séraphine de compliments sur son combat. Il revint sur chacun de ses gestes avec une admiration à peine dissimulée, décrivant la manière dont elle avait bougé, frappé, attendu le bon moment.
Séraphine accueillait tout cela avec cette fierté sèche qui lui collait à la peau. Son menton restait haut, sa bouche se crispait parfois dans un semblant de sourire. Pourtant, à un moment, elle finit par avouer d’un ton plus bas :
— J’ai quand même cru mourir face au cerbère.
Elle détourna aussitôt les yeux, comme si reconnaître cela l’insupportait déjà, puis changea de sujet avec brusquerie en se moquant de la victoire de Thorn.
— Toi, en revanche, on aurait vraiment dit un rat affolé.
Thorn protesta aussitôt, outré, et je me surpris à rire avec eux.
Puis, après un silence plus calme, Séraphine tourna brusquement la tête vers moi.
Peu à peu, les rires se firent plus rares. Le silence revint, moins léger qu’au début. Nous tournions autour de la même chose sans oser y revenir vraiment : l’arène, les monstres, la mort si proche qu’elle semblait encore respirer avec nous dans la pièce.
— Pourquoi tu n’as pas tué le troll ?
La question tomba dans la pièce d’un coup, nette, sans détour.
Je baissai légèrement les yeux.
— Je… L’important, c’était de gagner. Je n’avais pas envie de tuer quelqu’un. Que ce soit un monstre… ou un humain…
Séraphine me fixa un instant, immobile.
— La pitié n’a rien à faire dans ce monde, dit-elle finalement. Parfois, il y a des destins pires que la mort.
Je ne répondis pas tout de suite.
Ce n’étaient pas des paroles d’enfant. Pas vraiment.
Mais moi non plus, je n’en étais plus vraiment un.
Ou alors, dans ce monde, les enfants cessaient de l’être beaucoup trop tôt.
Thorn, lui, posa une main sur mon épaule.
— Moi, je te comprends, dit-il doucement. Tu as suivi ton cœur.
Je hochai la tête, sans être certain que cela suffise à me rassurer.
Le silence dura à peine quelques secondes avant que la conversation ne reparte d’elle-même.
Puis Thorn, plus hésitant cette fois, demanda :
— Vous ne trouvez pas que les monstres du Colisée ne ressemblaient en rien à ce que Théolorim nous apprend ? Je veux dire… ils semblaient différents. Plus…
— Monstrueux ? coupa Séraphine.
Thorn hocha la tête. Sa main tremblait légèrement.
Je relevai les yeux.
— Peut-être que c’est ça, l’Ombre-Flux, soufflai-je.
À partir de là, chacun y alla de son hypothèse.
Nos voix baissaient puis remontaient, nos idées se heurtaient, se complétaient, tournaient en rond. Nous ne savions rien, au fond. Seulement ce que nous avions vu. Ce que nous avions ressenti. Ce que la peur déforme quand elle ne trouve pas encore de nom.
À un moment, les mots se firent plus rares.
Et, presque sans nous en rendre compte, nous finîmes par nous endormir tous les trois ensemble dans la chambre.
Nous avions chacun un lit désormais. Chacun une porte, un espace à soi, un semblant d’intimité. Pourtant, au moment de dormir, aucun de nous n’avait été capable de rester seul.
Dans ce monde, même une récompense pouvait terrifier des enfants.
Et être ensemble nous rassurait plus qu’un matelas ou qu’un coussin de plumes.
Au réveil, nos corps étaient emmêlés n’importe comment, tassés à trois sur le lit trop étroit. Nous nous réveillâmes un peu plus tard que d’habitude.
En descendant vers le réfectoire, je réalisai à quel point mes jambes étaient encore lourdes de la veille. Pourtant, ce simple retard avait quelque chose d’irréel, presque coupable. Comme si deux jours de repos étaient déjà une forme de luxe trop grand pour nous.
Le repas qui nous attendait n’avait rien d’extraordinaire, mais il restait meilleur que d’ordinaire. La nourriture avait un goût moins fade, moins misérable. Cela suffisait à attirer notre attention.
Pendant que nous mangions, Thorn releva les yeux de son assiette.
— Et si on parlait à d’autres enfants du Ludus ?
L’idée me sembla bonne.
Peut-être même évidente. Maintenant que nous avions survécu au Colisée, maintenant que nous avions gagné un peu de place ici, peut-être pouvions-nous enfin exister autrement que comme trois silhouettes fermées sur elles-mêmes.
Nous repérâmes une jeune fille maigre, la peau marquée d’anciennes cicatrices de fouet. Thorn me lança un regard presque encourageant, comme si cette fois, vraiment, quelque chose pouvait être différent. Même moi, j’eus ce réflexe idiot d’y croire. Nous avions survécu au Colisée. Nous valions quelque chose maintenant. Peut-être que cela suffisait à ne plus être seulement craints ou ignorés. Je l’avais déjà vue plusieurs fois. Toujours à distance. Toujours dans un groupe qu’elle semblait suivre plus qu’habiter.
Nous nous approchâmes.
Je commençai :
— Salut… Comment—
Elle ne me laissa même pas finir.
Son visage se décomposa. Elle se leva si vite qu’elle renversa presque son écuelle, puis se précipita vers son instructeur. Sa voix tremblait si fort qu’elle semblait sur le point de se briser.
— Je… je ne voulais pas parler aux enfants de Serena…
Elle gardait la tête baissée, les épaules rentrées.
La gifle partit immédiatement.
Sèche. Brutale.
Elle tomba au sol.
Personne autour ne bougea. Les autres enfants baissèrent les yeux sur leurs assiettes comme si rien ne s’était passé. Même elle ne protesta pas. Sa main vint seulement se plaquer contre sa joue rouge, et dans son regard il n’y avait pas de colère — seulement la peur. Et cette peur-là ne visait même pas uniquement l’instructeur.
Séraphine se leva d’un bond, le regard noir, prête à se jeter sur lui. Thorn et moi l’arrêtâmes aussitôt. Pas parce qu’elle avait tort. Pas parce que cette scène ne me donnait pas envie de vomir. Mais parce que nous savions trop bien ce qui nous attendrait si nous intervenions.
Même en repos, nous restions au Ludus.
Et au Ludus, rien n’était gratuit.
Le reste de la journée, nous ne sûmes plus vraiment quoi faire. Alors nous nous entraînâmes lentement, presque mécaniquement, répétant les mêmes mouvements encore et encore, comme si nos corps connaissaient déjà mieux la routine que nous.
Partout dans le Ludus, on entendait Ariane parler de nous aux instructeurs. Elle vantait notre potentiel avec cette fierté tranquille qui semblait toujours l’habiter.
Cela n’arrangeait rien.
Bien au contraire.
Lorsqu’elle passait près de nous, Ariane nous adressait parfois un signe du menton, presque complice, comme si elle ne voyait rien d’étrange à la distance qui se creusait autour de nous. Pour elle, être remarqués était une promesse. Ici, c’était devenu une barrière.
Les instructeurs nous regardaient désormais du coin de l’œil. Certains affichaient un respect beaucoup trop grand pour notre âge. D’autres, une méfiance froide. Chez plusieurs, je sentais même une forme de distance presque superstitieuse.
Et cela suffisait.
Les adultes nous évitaient.
Les enfants aussi.
Nous avions gagné en confort. En reconnaissance. En valeur.
Mais notre trio restait aussi isolé qu’avant.
Peut-être plus encore.
Les deux jours de repos finirent par s’achever.
Ariane repartit sans qu’on sache où, comme si elle n’avait fait que traverser notre vie avant de disparaître à nouveau dans la sienne. Serena reprit nos entraînements dès l’aube suivante, sans un mot de plus sur notre victoire, comme si elle avait déjà cessé d’avoir la moindre importance.
Alors une nouvelle routine s’installa.
Discussions le soir.
Entraînements le jour.
Repas à heures fixes.
Et parfois, le Colisée, où nos noms commençaient à circuler un peu plus qu’avant.
Peu à peu, tout cela cessa de nous sembler exceptionnel.
Le confort devint une habitude. L’isolement aussi.
Et sans même nous en rendre compte, nous commencions déjà à nous enfermer dans cette vie comme dans une cage dont les barreaux auraient appris à se faire oublier.

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