Chapitre 11 —Mission confiée
Notre routine continuait, mais elle avait changé.
Serena nous dirigeait de moins en moins directement. Nous pouvions désormais nous entraîner plus librement, choisir nos moments, ajuster certains exercices sans qu’un ordre sec nous tombe dessus à chaque respiration. Cela ne rendait pas le Ludus plus doux — seulement plus exigeant autrement. On nous laissait un peu plus d’espace parce qu’on attendait désormais davantage de nous.
Les cours de Théolorim, eux, devenaient plus précis.
Il ne se contentait plus de nous parler des éléments, des catégories de combattants ou des bases de la magie. Il nous apprenait à gérer notre mana, à économiser nos forces, à sentir le moment exact où un sort devait partir — ni trop tôt, ni trop tard. En théorie, du moins.
Parce que, pour moi, rien n’était jamais simple.
Je ne maîtrisais toujours pas vraiment mon pouvoir. Je ne pouvais ni le faire apparaître à volonté, ni le modeler comme Thorn avec le Vent et l’Eau, ni comme Séraphine faisait naître le feu au creux de sa paume. Pourtant, quelque chose avait changé malgré moi : sans même m’en rendre compte, j’arrivais un peu mieux à gérer le poids de Gravilame dans les situations les plus inconfortables.
Théolorim disait que cela faisait partie de ma magie.
— Ton père maniait la gravité, me répétait-il parfois. Toi aussi. Mais chez toi… quelque chose est instable.
Il n’en disait jamais beaucoup plus.
Seulement qu’il ignorait pourquoi ma magie réagissait ainsi, et qu’il ne pouvait pas vraiment m’aider sur ce terrain-là. Lui maîtrisait quatre éléments, pas ce genre de pouvoir tordu, capricieux, étranger au reste.
Thorn, lui, prenait enfin la mesure de ce qu’il savait faire.
Le Vent et l’Eau étaient devenus ses spécialités, et il se débrouillait aussi très bien avec les signes. Là où son corps restait maladroit, son esprit compensait presque tout. Il comprenait vite, retenait tout, et savait de mieux en mieux comment contourner sa faiblesse physique.
Quant à Séraphine…
Elle n’avait plus grand-chose d’une enfant.
Sa magie du feu était déjà impressionnante, mais Théolorim disait que cela venait de son sang, de sa lignée, de ce qu’elle portait en elle depuis sa naissance. Après tout, elle appartenait à une branche secondaire de la famille royale, elle-même descendante du roi fondateur. Mais ce qui me fascinait davantage encore, c’était la lumière qu’elle commençait à façonner grâce à ses conseils.
Une lumière encore imparfaite, instable parfois, mais bien réelle.
Et moi, au milieu de tout ça, je me sentais souvent à la traîne.
En entraînement au corps à corps, je pouvais encore gérer Thorn avec quelques feintes, quelques coups tordus, quelques ruses apprises à force d’encaisser. Mais dès qu’il prenait un peu de distance, cela devenait une autre histoire.
Un jour, Ariane nous surprit en plein affrontement, alors qu’elle traversait le Ludus comme une bourrasque, toujours de passage, toujours déjà tournée vers autre chose.
Elle observa quelques échanges, bras croisés, puis lâcha, avec ce calme léger :
— C’est normal. En duel singulier, un mage part souvent avec un désavantage. Ce n’est pas là qu’il brille le plus. Il se distingue davantage dans les batailles plus larges. Mais Thorn se débrouille bien face à tes assauts. Il gère ses signes proprement.
Thorn rougit aussitôt, partagé entre la gêne et la fierté.
Quand Ariane parlait, on avait toujours l’impression qu’elle voyait déjà ce qu’on mettrait des années à comprendre nous-mêmes.
Contre Séraphine, en revanche, c’était une toute autre affaire.
Elle ne laissait aucune faille.
Elle maniait la magie avec l’instinct d’un vrai mage, mais combattait aussi sans elle avec une aisance qui me paraissait presque injuste. Ses réflexes, sa finesse, sa précision brute — tout chez elle semblait déjà pensé pour tuer avant même que l’adversaire ait fini de comprendre.
Ni Thorn ni moi n’avions la moindre chance quand elle décidait vraiment de nous écraser.
Serena le lui rappelait parfois d’un ton sec :
— C’est normal qu’Orvion te tienne un peu plus tête maintenant. Il grandit. S’il te dépasse un jour en gabarit, la moindre faiblesse de ta part suffira. Alors ne relâche jamais ton entraînement.
Séraphine ne répondait pas. Elle serrait seulement plus fort la poignée de son arme.
Et cette évolution ne se voyait pas seulement au Ludus.
Le Colisée aussi avait commencé à nous changer.
Malgré tout, nos combats s’y passaient bien.
Nous avions tous fini par choisir une catégorie qui nous correspondait davantage, et nous n’affrontions plus des monstres. Seulement des humains, désormais.
Thorn s’était spécialisé dans les combats de mages.
Il affrontait souvent des adversaires plus âgés que lui, des hommes ou des femmes venus chercher un peu d’argent ou un peu de gloire dans l’arène. Malgré sa maladresse, il faisait preuve d’une puissance magique surprenante, et le public avait fini par lui donner un surnom.
La Catastrophe.
Ce n’était ni très glorieux, ni particulièrement flatteur, mais je lui répétais que c’était mieux qu’avant. Au moins, les gens se souvenaient de lui. Et surtout, ils avaient cessé de le huer ou de lui jeter des projectiles à la tête. À défaut d’être admiré, il existait enfin dans leurs yeux autrement que comme une cible facile.
Séraphine, elle, avait choisi la voie des mages-guerriers.
Elle affrontait des combattants polyvalents, dangereux, parfois deux fois plus grands qu’elle. Pourtant, elle remportait ses duels avec une assurance presque insultante. Pas de peur apparente. Pas d’hésitation. Seulement cette manière glacée d’entrer dans le combat comme si elle y avait déjà sa place depuis toujours.
Le public avait fini par la surnommer la Flamme Noble.
Le nom lui allait trop bien. Même avant qu’elle ne frappe, on sentait déjà les gradins se tendre autour d’elle. Sans doute parce qu’elle venait du même Ludus qu’Ariane. Sans doute aussi à cause de ses cheveux clairs, de sa posture, de tout ce qu’elle dégageait encore malgré la boue, le sang et les années.
Elle, en revanche, ne laissait presque jamais ses adversaires en vie.
Théolorim, qui nous accompagnait souvent aux combats, le lui répétait pourtant à chaque fois :
— Tu devrais avoir plus de considération pour la vie humaine. Si ton adversaire n’est plus une menace — et, dans ton cas, ils le sont rarement encore à la fin — alors demande-toi s’il est vraiment nécessaire de l’achever.
Séraphine ne répondait pas toujours. Mais je voyais bien, à la façon dont sa mâchoire se crispait, que ces paroles la traversaient sans jamais vraiment la convaincre.
Moi, j’avais finalement choisi moi aussi la catégorie des mages-guerriers.
J’avais longtemps hésité à me contenter de celle des guerriers, plus simple, plus honnête peut-être. Mais Théolorim m’avait convaincu du contraire.
— Tu ne pourrais pas manier Gravilame sans magie, m’avait-il dit. Même si tu ne la contrôles pas consciemment, tu l’utilises déjà pour alléger ou alourdir ton arme. Refuser cela ne changera rien.
Il avait raison.
Mes combats, cependant, étaient bien plus sales que ceux des autres.
Ils ne ressemblaient pas à des démonstrations. Ils ressemblaient à des luttes de survie qui refusaient de mourir proprement.
Je revenais souvent cabossé, égratigné, parfois à moitié sonné. J’affrontais des mages-guerriers plus forts que moi physiquement, avec une magie qu’ils contrôlaient vraiment, eux. Alors je compensais autrement. Je mordais s’il le fallait. Je frappais là où ça faisait mal, là où les règles tacites du combat cessaient d’exister. Tout ce qui pouvait me donner une seconde de plus pour respirer devenait une cible.
Cela me valut moi aussi un surnom.
L’Increvable.
Je n’en tirais aucune fierté particulière. Ça disait seulement la vérité : je survivais. Souvent de façon misérable. Mais je survivais.
Cette routine aurait peut-être pu durer encore.
Puis Serena nous fit appeler dans son bureau.
Quand nous entrâmes, Théolorim était déjà là.
Cela suffit à tendre l’air.
Serena était debout derrière son bureau de pierre, les bras croisés. Théolorim, lui, restait un peu en retrait, le visage fermé. Aucun d’eux n’avait l’air d’humeur à perdre du temps.
Serena nous observa quelques secondes, comme si elle jaugeait encore ce que nous valions vraiment.
Puis elle déclara :
— Vous êtes désormais plus utiles que pour affronter des gladiateurs poussiéreux.
Je sentis ma gorge se serrer.
Avec elle, ce genre de phrase n’annonçait jamais rien de simple.
Je ravalisai ma salive sans quitter son visage des yeux.
— Théolorim sera à la tête de votre groupe, poursuivit-elle. Nous avons enquêté sur un vaste trafic d’Ombre-Flux, et les pistes nous mènent dans les Bas-Quaræ.
Le nom seul avait quelque chose d’opaque, de sale, comme une porte qu’on n’aurait jamais dû ouvrir. Je n’avais jamais entendu ce mot auparavant, et pourtant j’eus aussitôt l’impression de sentir la pierre humide, la rouille… et quelque chose de pire encore.
Serena nous laissa à peine le temps d’encaisser l’information.
— Préparez-vous. Théolorim vous expliquera le reste en chemin.
Personne ne répondit tout de suite.
Pour la première fois depuis notre retour du Colisée, j’eus la certitude que l’arène n’était peut-être que la partie la plus propre du monde qui nous attendait dehors.

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