INTERLUDE — Théolorim le Tétrathéarque
— Si Serena vous a choisis, c’est justement parce que vous êtes des inconnus, les enfants.
La voix de Théolorim résonnait doucement dans le fracas de l’eau.
— Contrairement à Ariane, on ne vous attend pas dans un lieu pareil. Les Bas-Quaræ sont en marge du royaume. Une zone de non-droit, un endroit que beaucoup prétendent ignorer… tout en vivant grâce à lui.
Le vieux mage les avait guidés jusqu’à une cascade encaissée, perdue entre deux parois de pierre sombres. Vue de l’extérieur, elle ne semblait être qu’un pan de roche humide avalé par la mousse et le bruit. Pourtant, derrière le rideau d’eau, un passage étroit s’ouvrait.
Et là, dissimulée dans l’ombre, reposait une vieille plateforme de pierre.
Massive. Usée. Suspendue à d’énormes chaînes rouillées qui grimpaient dans l’obscurité comme si elles retenaient encore tout le poids du royaume au-dessus d’eux.
Des glyphes runiques, presque effacés par le temps et la poussière, étaient gravés sur le pourtour de la plateforme. Théolorim s’accroupit lentement, passa les doigts sur la pierre, puis insuffla un peu de mana au bout de son index. Une faible lueur glissa sous sa peau.
Il écrivit alors sur les runes :
36-30.
Puis encore :
36-30.
Les glyphes frémirent d’abord à peine.
Ensuite, un grondement sourd monta sous leurs pieds.
Séraphine croisa les bras.
— Et vous, alors ? demanda-t-elle. Pourquoi on vous envoie avec nous, si vous dites qu’il faut être inconnus ? Vous n’êtes pas exactement discret.
— Moi, c’est différent, répondit Théolorim sans relever les yeux.
Thorn, d’une voix plus basse, presque hésitante, répondit avant même qu’il n’ajoute quoi que ce soit :
— Tu crois vraiment qu’un mage aussi puissant peut être un inconnu ?
Séraphine haussa les épaules, mais ne répondit pas tout de suite.
Théolorim les laissa parler sans intervenir.
À son âge, il avait appris que certaines réponses perdaient toute valeur quand on les donnait trop tôt.
Le mécanisme s’éveilla tout à fait.
Les chaînes grincèrent.
La plateforme vibra.
Puis elle commença lentement à descendre.
La lumière du jour rapetissa au-dessus d’eux, dévorée peu à peu par la pierre. L’humidité remonta le long des murs. Plus ils s’enfonçaient, plus la roche semblait ancienne, taillée selon des lignes que le royaume moderne n’utilisait plus depuis longtemps.
Théolorim resta silencieux un moment.
Il avait vu beaucoup de choses dans sa longue vie.
Il avait vu des noms célébrés dans tout le royaume disparaître de la mémoire des hommes en quelques années à peine. Il avait vu des lignées puissantes s’effondrer, des serments être brisés, des héros devenir des outils, puis des souvenirs, puis rien du tout.
Cette pensée ne lui inspirait plus vraiment de colère.
Seulement cette nostalgie lourde, propre à ceux qui ont trop vécu pour encore croire à la solidité des grandeurs humaines.
Il s’apprêtait à leur raconter une anecdote — quelque chose de bref, sans doute inutile, mais qui lui revenait soudain — lorsqu’un mouvement attira son attention.
Séraphine venait de frotter son poing contre le crâne d’Orvion.
— Aïe ! J’ai mal ! Désolé ! protesta ce dernier en se reculant.
Thorn, déjà tendu, essayait maladroitement de calmer les choses.
— Séraphine, arrête… c’est pas le moment…
Théolorim les observa une seconde.
Puis il éclata de rire.
Un rire franc, presque surpris, qui le prit lui-même de court. Il n’avait absolument rien suivi de leur échange, perdu qu’il était dans ses propres pensées, mais l’image suffisait.
Séraphine se tourna vers lui avec un air vexé. Thorn rougit jusqu’aux oreilles. Orvion, lui, se frottait encore la tête avec indignation.
Et pourtant, à cet instant, Théolorim ne vit plus trois gladiateurs en devenir.
Il vit trois enfants.
Trois enfants que le monde forçait déjà à apprendre trop vite ce qu’il aurait fallu leur laisser ignorer encore un peu.
Ses yeux se posèrent sur eux à tour de rôle.
Séraphine s’imposait naturellement, même lorsqu’elle ne disait rien. Elle avançait comme si le vide devant elle devait forcément céder.
Thorn lui rappelait par instants sa propre jeunesse — cette même manière de trop réfléchir, de vouloir comprendre avant d’agir, comme si le savoir pouvait toujours compenser la faiblesse du corps.
Et Orvion…
Orvion lui rappelait son père.
Pas seulement par sa magie. Pas seulement par cette instabilité étrange qui semblait faire plier le monde autour de lui.
Il y avait autre chose.
Une manière de tenir debout malgré le décalage. Une façon de porter quelque chose de trop grand pour lui sans encore savoir lui donner un nom.
Théolorim avait eu une longue vie.
À une époque, on avait dit de lui qu’il pouvait rivaliser avec un héros. D’autres avaient voulu l’attacher à leurs causes, à leurs guerres, à leurs intrigues. Il avait servi, parfois. Pas longtemps. Juste assez pour comprendre qu’il détestait la politique plus sûrement que n’importe quelle magie noire.
Les complots, les alliances, les grandes promesses des puissants — tout cela finissait toujours par broyer ceux qui n’avaient rien demandé.
C’était pour cela qu’il s’était détourné de ces gens-là.
Aujourd’hui, ce qui comptait pour lui n’était plus de servir un royaume, ni un camp, ni un nom.
Seulement transmettre.
Transmettre ce qu’il pouvait encore, avant que le monde ne se charge de leur apprendre le reste à sa manière.
La plateforme poursuivait sa lente descente vers les profondeurs.
Et Théolorim, les mains jointes sur son bâton, comprit sans avoir besoin de se l’avouer entièrement qu’il s’était déjà trop attaché à eux.

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