Quelque chose entre le gris et le bleu

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Ma chérie,

Le soir tombe tôt ici. Plus tôt qu'à la maison. Je ne sais pas si c'est le pays ou la saison. Peut-être les deux. Le ciel est d'une couleur que je n'ai pas de mot pour dire. Pas gris. Pas bleu. Quelque chose entre les deux qui n'existe pas dans notre langue.

Je pense à toi souvent. C'est la vérité. Pas une belle vérité, pas une vérité de lettre, une vraie vérité. Je pense à toi le matin quand je me lève et que le froid est dans les mains et que rien n'est comme à la maison. Je pense à toi le soir quand il n'y a plus rien à faire et que la journée reste dans les yeux.

Aujourd'hui a été long.

On a marché beaucoup. Les routes ici ne ressemblent pas à des routes. C'est de la terre battue, de la boue par endroits, et les villages se ressemblent tous. Des maisons basses, des toits qui penchent. On est arrivés dans l'après-midi. Il y avait du monde. Beaucoup de monde.

On a fait ce qu'on avait à faire.

Ça a duré jusqu'en fin d'après-midi. Le soleil était encore là, bas, ce même soleil sans couleur de mot. Les hommes travaillaient. Moi j'ai fait ma part. On fait tous notre part. C'est comme ça que ça fonctionne. Chacun fait sa part et l'ensemble se fait.

Je n'écris pas ça pour que tu t'inquiètes. Je t'écris pour que tu saches que je suis là. Que je pense à toi. Que quand je fais ce que je fais, il y a quelque chose en moi qui reste à la maison avec toi dans la cuisine, avec l'odeur du pain le dimanche matin.

Tu m'as demandé dans ta dernière lettre si je dormais bien.

Oui. Je dors bien. C'est une chose qui m'a surpris au début. Mais le travail fatigue. Le travail de la journée fatigue le corps et le corps dort. C'est simple. C'est plus simple que je ne le pensais, beaucoup de choses ici.

Les hommes sont bons avec moi. On mange ensemble. On fume ensemble. Hier soir l'un d'eux a joué quelque chose de lent. Tout le monde a écouté sans rien dire. Je ne me souviens plus de quoi c'était. Quelque chose d'avant.

Tu m'as demandé aussi si j'avais peur.

Non. La peur, je l'attendais. Je m'y étais préparé, même. Dans les premiers jours j'ai guetté le moment où elle arriverait. Elle n'est pas venue. Je ne sais pas si c'est bien ou si c'est autre chose. Je ne cherche plus à savoir. On ne cherche pas à savoir ce genre de choses ici. On avance. On fait. On dort.

Le pays est grand. Je n'imaginais pas comme c'est grand. Ça n'en finit pas dans toutes les directions. Des plaines, des forêts, et encore des plaines. Par moments je me demande comment des gens ont pu vivre là. Dans ce vide. Dans ce silence qui n'est pas le silence de chez nous, un autre silence, plus vieux, plus lourd.

Demain on repart.

Il y a d'autres villages. Il y a toujours d'autres villages. Le travail continue et on continue avec lui. C'est ce qu'on fait. C'est ce qu'on est. Je ne dis pas ça avec fierté ou avec autre chose. Je le dis comme un fait. Comme le froid est un fait. Comme le ciel sans couleur de mot est un fait.

Je voudrais que tu gardes la photo dans le tiroir. Celle d'avant. Je ne sais pas pourquoi je pense à cette photo ce soir. On avait l'air contents. On l'était, je crois.

Prends soin de toi. Prends soin des enfants.

Je rentre quand c'est fini.

Friedrich

Unterscharführer, Einsatzgruppe C

Octobre 1941, Ukraine

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