Les jardins qu'on brûle

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À Daravân, mon frère,

Je t'écris de Babylone. Je ne sais pas si ce mot te dit quelque chose. Il ne me disait rien, à moi, avant d'arriver. Un nom sur la bouche des généraux, un point sur les cartes qu'on nous montrait le soir, sous la tente, quand la lumière des lampes faisait trembler les frontières.

Maintenant je sais ce que c'est.

Je ne sais pas comment te le dire.

On est entrés par le sud. La ville était déjà soumise. La révolte avait été brisée avant nous, en grande partie, par les premiers régiments. Notre travail venait après. On venait pour le reste. C'est le mot qu'on utilisait. Le reste.

Les rues étaient larges. Plus larges que tout ce que j'avais vu, plus larges que Persépolis, plus larges que ce que je croyais possible pour une ville. Des murs de briques vernissées, bleu profond, avec des figures d'animaux que je ne connaissais pas. Des taureaux. Des créatures à tête d'homme et corps de lion. Tout était immense. Tout était bleu.

On a traversé une porte. Pas une porte comme les nôtres. Une porte comme un passage entre deux mondes. Si haute que la tête basculait en arrière pour en voir le sommet. Les hommes se sont tus en passant dessous. Personne n'a rien dit. Personne n'avait de mot.

Et puis j'ai vu les jardins.

Frère, je n'ai pas de langue pour ça.

Je vais essayer quand même. Parce que si je ne l'écris pas maintenant, demain ce sera un souvenir et après-demain ce sera un mot, et le mot ne portera plus rien.

Imagine une montagne. Pas une montagne comme celles de chez nous, sèches, brûlées. Une montagne construite. Des terrasses, les unes au-dessus des autres, si hautes que les dernières touchaient le ciel. Et sur chaque terrasse, des arbres. Des arbres comme je n'en avais jamais vu. Des arbres qui n'avaient rien à faire là, à cette hauteur, dans cette chaleur, et qui pourtant étaient là, verts, pleins, vivants. Des palmiers dont les palmes retombaient d'un étage à l'autre. Des plantes grimpantes qui couraient le long des colonnes. Des fleurs dont je ne connaissais ni le nom ni la couleur.

L'eau coulait partout. Pas comme un fleuve. Comme un réseau de veines à travers un corps vivant. Elle descendait d'une terrasse à l'autre en cascades fines, régulières, avec un bruit qui n'était ni fort ni faible. Un bruit juste. Le bruit exact que l'eau devait faire. J'ai compris, en écoutant, que quelqu'un avait pensé ce bruit. Que chaque chute, chaque canal, chaque bassin avait été placé pour que l'ensemble produise exactement ça. Pas un son naturel. Un son voulu.

L'air sentait quelque chose que je ne peux pas nommer. Pas un parfum. Plus que ça. Quelque chose de si dense que je le goûtais sur la langue. Les fleurs, la terre mouillée, le bois chaud, et autre chose encore, quelque chose dessous tout ça que je n'avais jamais senti et que je ne sentirai plus.

Un des hommes, Kourosh, s'est arrêté devant les terrasses. Il est resté longtemps. Je me suis approché. Il pleurait. Pas fort. Presque sans bruit. Je ne lui ai rien dit. Il n'y avait rien à dire. On voyait la même chose.

Le soir, on a mangé au pied des terrasses. Le ciel au-dessus était vaste, orange, lent. Les jardins montaient dans cette lumière comme quelque chose qui n'appartenait pas à la terre. Comme quelque chose qu'un dieu aurait fait pousser par erreur au milieu du monde des hommes et qu'il aurait oublié de reprendre.

Cette nuit-là, je n'ai pas dormi. Je suis resté assis sur les marches. J'écoutais l'eau. Je regardais les palmiers dans l'obscurité. Je pensais à toi. Je pensais à notre jardin à la maison, celui que mère entretenait avant de mourir, avec les trois grenadiers et le petit bassin où l'eau ne coulait plus. Et je me disais que les gens qui avaient construit ça avaient voulu la même chose que mère. La même chose, mais en plus grand. En tellement plus grand que la chose elle-même avait changé de nature.

L'ordre est venu le lendemain.

Je ne sais pas qui l'a donné. On ne sait jamais qui donne l'ordre. L'ordre arrive, il descend d'un endroit qu'on ne voit pas, il passe d'une bouche à une autre, et quand il arrive à la nôtre il n'a plus de visage. C'est juste un mot. Et le mot était clair.

On a commencé par les terrasses du bas.

Les canaux d'abord. On a brisé les conduites d'eau. C'était de l'argile cuite, épaisse, posée avec une précision que j'ai sentie sous mes mains au moment où je la cassais. Chaque morceau s'emboîtait dans le suivant. Quelqu'un avait passé du temps sur chaque joint. Quelqu'un avait réfléchi à l'angle exact. Et moi je le défaisais en un geste.

L'eau a cessé de couler presque immédiatement. C'est ce qui m'a frappé. La vitesse. Tout ce système, toute cette intelligence posée là depuis des siècles, et il a suffi de quelques hommes et de quelques heures pour que l'eau s'arrête. Le bruit a disparu. Le bruit juste. Le bruit voulu. Il a disparu et ce qui restait était le silence, et le silence n'était pas juste. Le silence était faux.

Ensuite les colonnes.

Il a fallu des cordes, des leviers, beaucoup d'hommes. Les colonnes ne voulaient pas tomber. Elles avaient été construites pour ne jamais tomber. Elles ont résisté longtemps. Et quand la première est tombée, elle a fait un bruit que je n'oublierai pas. Pas un fracas. Un gémissement. Long. Sourd. Comme un son que la pierre aurait gardé en elle depuis sa pose et qu'elle relâchait enfin.

Les arbres sont morts vite. Sans eau, sous ce soleil, ils n'avaient rien. Les feuilles ont jauni en deux jours. Trois. Les palmiers en dernier. Ils tenaient encore debout quand tout le reste était déjà sec, leurs palmes un peu plus basses chaque matin, comme des bras qui renoncent lentement.

Kourosh ne pleurait plus. Il ne regardait plus. Il travaillait. On travaillait tous. On faisait ce qu'on avait à faire. C'est comme ça que ça fonctionne. Tu fais ta part et l'ensemble se fait.

Le dernier soir, je suis remonté sur les terrasses.

Il ne restait presque rien. Les bassins étaient secs. Les murs écroulés. Des pierres partout, mêlées à de la terre noire et à des branches mortes. L'odeur avait changé. Plus la densité d'avant, plus cette chose pleine et vivante sur la langue. Une odeur de poussière. De pierre chaude. De quelque chose qui finit.

Le ciel était le même. Orange. Lent. Exactement le même. C'est ça que je n'arrive pas à comprendre. Le ciel n'avait pas changé. La lumière n'avait pas changé. C'est nous qui avions changé ce qu'il y avait en dessous.

Et je suis resté là, sur les marches qui ne menaient plus nulle part, et j'ai regardé le ciel orange au-dessus de ce qui n'existait plus, et j'ai trouvé ça beau.

C'est ça que je ne peux pas dire à personne. Pas la destruction. La beauté de la destruction. La beauté du ciel sur la ruine. Le silence après le bruit de l'eau. La lumière sur les pierres tombées. C'était beau, frère. C'était beau autrement. Et c'est peut-être pire.

Demain on repart. Il y a d'autres villes. Il y a toujours d'autres villes.

Prends soin de la maison. Arrose les grenadiers.

Je rentre quand le roi décide.

Vahyazdâta

Hazarapatiš, armée de Xerxès I

Babylone, 482 av. J.-C.

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