Ce que la pierre retient

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Mon cher Thomas,

Je t’écris de Ashworth. Tu ne connais pas ce nom. Personne ne le connaît. C’est un nom qu’on ne prononce pas dans les cercles où tu te trouves, ni dans aucun cercle d’ailleurs, et pourtant c’est un lieu, un vrai lieu, avec des murs et des toits et des hommes dedans. Je suis ici depuis quatre ans. Quatre ans que je ne t’ai pas écrit. Je ne saurais te dire pourquoi ce soir et pas un autre.

Laisse-moi te dire d’abord le paysage, puisque c’est par lui que tout commence.

Le domaine est posé au sommet d’une colline qui n’en finit pas de monter. On y accède par une route étroite, bordée de chênes si vieux que leurs branches se rejoignent au-dessus du chemin et forment une voûte. Quand on passe dessous, la lumière change. Elle ne disparaît pas. Elle se transforme. Elle devient une chose filtrée, tamisée, comme si l’air lui-même avait vieilli entre les branches et ne laissait plus passer que ce qui est nécessaire.

Le bâtiment apparaît d’un coup, au dernier tournant. Il ne se révèle pas. Il surgit. Un bloc de grès sombre, immense, avec deux ailes qui s’avancent vers vous comme des bras ouverts ou comme une mâchoire, selon les jours. Trois étages de fenêtres hautes, étroites, en ogive, qui ne ressemblent pas à des fenêtres d’hôpital mais à celles d’une cathédrale qu’on aurait couchée sur le flanc. Le toit est hérissé de cheminées, des dizaines, certaines encore fumantes, d’autres mortes depuis longtemps, et dans la brume du matin elles dessinent une ligne dentelée contre le ciel qui ressemble à une ville en ruine vue de très loin.

Je me souviens du premier matin. J’étais arrivé la veille au soir, dans l’obscurité, et je n’avais rien vu. Je m’étais couché dans une chambre dont je ne connaissais ni la taille ni la forme. Et quand je me suis levé et que j’ai ouvert les rideaux, j’ai vu la lande.

Thomas, je n’ai pas de mots pour la lande.

Elle s’étendait dans toutes les directions jusqu’à une ligne d’horizon si lointaine qu’elle semblait appartenir à un autre pays. Pas un arbre. Pas une maison. Pas une route. Rien que de la bruyère, basse, rase, violette par endroits, brune ailleurs, et le vent dessus qui la pliait par vagues comme la surface d’un lac. Et au-dessus, un ciel si vaste, si écrasant de présence, qu’il ne ressemblait plus à un ciel mais à un second paysage retourné au-dessus du premier. Des nuages y passaient, énormes, lents, traînant leurs ombres sur la lande comme des bêtes aveugles cherchant quelque chose qu’elles ne trouveraient pas.

J’ai pensé : c’est beau.

Puis j’ai pensé : c’est fait pour ça. Cet endroit a été construit ici pour que les hommes qu’on y enferme regardent par les fenêtres et ne voient rien. Pas de village. Pas de clocher. Pas de preuve que le monde continue sans eux. Juste la lande et le ciel et le vent. Et j’ai compris que la beauté du lieu n’était pas un hasard mais un instrument.

Mon travail est simple. Je suis l’aumônier. Je porte la parole de Dieu à des hommes que Dieu, si j’ose dire, semble avoir oubliés en chemin.

Je dis la messe le dimanche dans la chapelle. La chapelle est la plus belle pièce du bâtiment. Vitraux, boiseries, un orgue qui fonctionne encore. Ils ont mis de l’argent dans la chapelle. Les mêmes hommes qui ont décidé que les chambres n’auraient pas de chauffage ont décidé que la chapelle aurait des vitraux. Je ne sais pas ce que cela dit. Je ne suis pas sûr de vouloir le savoir.

Les patients viennent. Pas tous. Ceux qui peuvent marcher, ceux qu’on autorise à sortir des salles. Ils s’assoient. Certains écoutent. D’autres parlent seuls pendant l’office. D’autres dorment. Un homme, chaque dimanche, pleure du début à la fin sans faire de bruit, les mains posées à plat sur les genoux, et ses larmes tombent sur ses mains et ses mains ne bougent pas.

Je leur donne la communion. Je pose l’hostie sur des langues qui ne savent plus former de mots. Je bénis des têtes que des mains ont rasées et que d’autres mains, avant les miennes, ont ouvertes.

Je ne dis pas cela pour choquer. Je le dis comme je dirais le temps qu’il fait.

Le docteur Hargreaves dirige l’aile ouest. C’est un homme que tu aimerais, je crois. Cultivé. Aimable. Il parle avec douceur. Il porte des gants en cuir fin même à l’intérieur et ses chaussures sont toujours cirées. Quand il traverse les couloirs, les infirmiers se redressent et les patients se taisent. Pas de peur. De quelque chose d’autre. De la même manière que les animaux se taisent quand l’air change avant un orage.

Hargreaves croit au progrès. C’est un homme de science. Il m’a expliqué, un soir, dans son bureau, avec un verre de porto à la main et un feu dans la cheminée, que la folie était une maladie du cerveau comme la fièvre est une maladie du corps. Qu’il suffisait de trouver la lésion. Qu’on pouvait guérir l’esprit comme on guérit un os. Qu’il fallait simplement avoir le courage d’aller voir.

Il a dit : le courage d’aller voir.

Il dit ça souvent. Les infirmiers le répètent. C’est devenu une phrase qu’on dit ici, comme on dirait une prière, et peut-être que c’en est une.

Je ne sais pas exactement ce qu’il fait aux patients de l’aile ouest. Je sais qu’ils y entrent. Je sais qu’ils en sortent changés. Pas guéris. Changés. Plus lents. Plus silencieux. Avec quelque chose dans les yeux qui n’est ni la folie ni la raison mais un troisième état, un état sans nom, comme le gris du ciel au-dessus de la lande qui n’est ni clair ni sombre.

Ils dorment davantage. Ils ne crient plus. Les rapports disent : amélioration. Les familles reçoivent des lettres qui disent : progrès remarquable. Et peut-être que c’est vrai. Peut-être que le silence est un progrès. Peut-être que l’absence de cri est une guérison. Je ne suis pas médecin. Je suis aumônier. Mon travail est de prier pour eux, pas de les comprendre.

Mais je les vois.

Je les vois le matin quand ils traversent la cour. Je les vois l’après-midi dans la salle commune, assis en rang le long des murs, immobiles, le regard posé sur rien. Je les vois le soir quand les infirmiers les ramènent dans les chambres et que les portes se ferment et que le bâtiment entier s’installe dans un silence qui n’est pas le repos mais l’épuisement de quelque chose.

Je vois leurs mains. C’est ce que je regarde le plus. Les mains des patients. Elles ne font plus rien. Elles pendent le long des corps ou elles restent posées sur les genoux, paumes vers le haut, ouvertes, vides, comme des mains de statues qu’on aurait détachées de ce qu’elles tenaient.

Un homme, avant l’aile ouest, sculptait de petites figures dans du bois. Des oiseaux. Des chevaux. C’étaient de belles choses. Des choses qui avaient du mouvement, de la vie. Après, ses mains sont restées. Elles étaient là. Elles n’avaient pas changé de forme. Mais elles ne sculptaient plus. Elles ne faisaient plus rien. Et quand je posais l’hostie sur sa langue le dimanche, ses mains ne se levaient même plus pour faire le signe de croix.

Ce n’est pas de la cruauté. Je veux que tu comprennes ça. Personne ici n’est cruel. Hargreaves n’est pas cruel. Les infirmiers ne sont pas cruels. Tout est propre. Tout est ordonné. Les couloirs sont lavés chaque matin. Les registres sont tenus avec une précision que j’admire. Les repas arrivent à l’heure. C’est un lieu qui fonctionne, Thomas. C’est une machine parfaite dans un paysage parfait et chaque pièce de la machine tourne dans le bon sens et produit exactement ce qu’elle doit produire.

Et moi j’en suis une pièce.

C’est ça que je voulais t’écrire. Pas ce qu’ils font. Ce que je suis devenu en le regardant.

Quatre ans. Quatre ans que je passe devant l’aile ouest sans m’arrêter. Quatre ans que j’entends sans écouter. Quatre ans que je donne la communion à des hommes qui ne savent plus ce qu’ils reçoivent et que je retourne à ma chambre et que j’ouvre les rideaux et que je trouve la lande belle. Encore belle. Toujours belle. Et c’est là, dans cette beauté que je continue de voir, que je mesure ce qui m’est arrivé.

Parce que la lande n’a pas changé. Le ciel n’a pas changé. Les ombres des nuages passent toujours sur la bruyère comme au premier jour. Mais moi je ne suis plus celui qui est arrivé ce soir-là dans l’obscurité et qui a ouvert les rideaux le lendemain matin avec des yeux neufs. Mes yeux ne sont plus neufs. Ils ont appris à regarder la beauté par-dessus autre chose, à voir le paysage sans voir ce qu’il contient, et cette capacité-là, Thomas, cette capacité à trouver beau un lieu où des hommes sont défaits, c’est peut-être la chose la plus terrible que j’aie jamais apprise.

Je ne cherche pas ta pitié. Je ne cherche pas l’absolution. Je suis aumônier et je sais que l’absolution ne vient pas des frères. Je t’écris parce qu’il fallait que quelqu’un sache qu’on peut vivre quatre ans dans un endroit comme celui-ci et continuer à trouver le ciel beau le matin et le feu bon le soir et le porto doux dans le bureau de Hargreaves. Et que c’est exactement comme ça que les choses tiennent. Par des hommes comme moi qui regardent la lande et qui trouvent ça beau et qui se recouchent.

Demain est dimanche. Je dirai la messe. Je poserai l’hostie sur les langues. L’homme qui pleure pleurera. L’homme aux mains vides aura les mains vides. Et moi je ferai ce que je fais. Ce que je suis. Je ne dis pas cela avec honte ou avec autre chose. Je le dis comme un fait. Comme la lande est un fait. Comme le ciel sans fin est un fait.

Prie pour moi, si tu pries encore. Et si tu ne pries plus, pense à moi quand le ciel est vaste au-dessus de toi et que tu le trouves beau sans raison.

Nathaniel

Aumônier, Ashworth Lunatic Asylum

Yorkshire, mars 1867

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