Ce que la lumière fait
À mon fils Yusuf,
Je t'écris depuis la tour. Tu connais cette tour. Tu y montais enfant, tu posais les mains sur la pierre et tu regardais en bas comme si le monde t'appartenait. Peut-être qu'il t'appartenait. Peut-être que c'était vrai, à ce moment-là. Je ne sais plus très bien ce qui était vrai.
En bas, dans la plaine, il y a des feux. Des milliers. Ils s'étendent depuis la rive du fleuve jusqu'aux collines de l'ouest, si nombreux que la nuit dernière j'ai cru d'abord que des étoiles étaient tombées et avaient décidé de rester là, dans l'herbe gelée, sans raison. Puis j'ai compris ce que c'était. On comprend vite, quand on a attendu assez longtemps.
Je ne t'écris pas pour te dire d'avoir peur. Je t'écris parce que le ciel ce matin était d'une beauté que je n'avais pas encore vue, et que je voulais que quelqu'un sache que je l'avais vue.
Laisse-moi te dire le ciel.
Il s'est levé avant le soleil, d'abord noir, puis d'un bleu si profond, si chargé de sa propre obscurité, qu'il ressemblait moins à un ciel qu'à une eau immobile au-dessus de nos têtes. Et puis la lumière est venue par l'est, derrière la Sierra. Pas d'un coup. Lentement. Elle a d'abord touché les neiges là-haut, tu sais comment elle fait, tu l'as vu mille fois, cette façon qu'elle a de poser sa main sur le blanc avant de descendre, et les sommets ont pris feu l'un après l'autre, rose d'abord, puis or, puis quelque chose qui n'a pas de nom, quelque chose entre la braise et la prière. En dessous, la plaine était encore dans le noir. En dessous, les feux des campements brûlaient encore, petits, inutiles, comme des bougies sous un incendie.
J'ai regardé ça longtemps. Je ne peux pas te dire combien de temps. Le temps n'a plus la même consistance depuis quelques jours. Il s'étire par endroits et se resserre par d'autres et parfois une heure passe comme une seconde et parfois une seconde dure le temps d'une vie entière.
La ville dormait encore derrière moi. Elle dort encore, à l'heure où j'écris. Je l'entends respirer. Elle a une respiration, cette ville, Yusuf, tu le sais si tu y as fait attention : le bruit de l'eau dans les canaux, les pas des premiers levés dans les ruelles, les pigeons dans les cours, et par-dessus tout ça un silence qui n'est pas l'absence de bruit mais quelque chose de plein, quelque chose de vivant, comme si les murs eux-mêmes retenaient le souffle.
Hier j'ai marché dans les jardins pour la dernière fois. Je le savais. Je ne me le suis pas dit mais je le savais, comme on sait les choses qu'on ne veut pas savoir, dans une partie du corps qui n'a pas de nom.
Les cyprès étaient immobiles. Il n'y avait pas de vent. Les bassins réfléchissaient le ciel avec une précision que rien de vivant ne devrait avoir, pas un frisson, pas une ride, juste le ciel renversé dans l'eau comme si l'eau voulait lui ressembler. J'ai pensé à ton grand-père qui disait que les jardins étaient la preuve que Dieu aimait les hommes. Qu'il avait mis la beauté dans le monde non pas comme une récompense mais comme une évidence, comme un fait, pour qu'on ne puisse pas dire qu'on ne savait pas.
J'ai cueilli une fleur d'oranger. Je ne sais pas pourquoi. Je l'ai tenue dans la main et l'odeur était si forte, si précise, si elle-même, que j'ai eu un instant l'impression que rien ne pouvait finir. Que quelque chose d'aussi réel que cette odeur-là ne pouvait pas simplement s'arrêter. Que le monde n'était pas fait comme ça.
Puis l'odeur a faibli. Elle ne disparaît pas d'un coup. Elle s'en va lentement, par paliers, comme une lumière qu'on baisse.
Je ne te parle pas de ce qui va venir parce que tu le sais déjà. Et parce que ce n'est pas pour ça que j'écris.
J'écris parce que j'ai peur d'une chose précise, Yusuf. Pas de mourir. De mourir sans avoir dit que c'était beau. Que cette ville était belle. Que les hommes qui l'ont bâtie, ton arrière-grand-père, et son père avant lui, et tous ceux dont nous ne savons plus les noms, ont fait quelque chose qui méritait de durer et qui ne durera pas, et que ce n'est pas juste, et que l'injustice ne change rien à la beauté, et que la beauté ne change rien à l'injustice, et que les deux choses sont vraies en même temps et qu'elles ne se consolent pas l'une l'autre.
C'est ça que je ne savais pas avant. Que la beauté ne protège rien. Qu'elle est là, entière, absolue, et que les armées avancent quand même dans la plaine et que les feux brûlent quand même la nuit et que le ciel se lève quand même le matin sur tout ça, aussi beau qu'avant, peut-être plus beau, comme si la fin des choses leur donnait une lumière supplémentaire, une dernière lumière, la plus vive de toutes.
Dans la plaine, ils bougent. Je les vois depuis ici. La lumière est pleine maintenant, la Sierra brille encore là-haut, et en dessous la plaine est en mouvement, lente, comme une eau qui commence à couler, et ça brille aussi : leurs armures, leurs bannières, quelque chose de métallique qui attrape le soleil et le renvoie et depuis ici, depuis cette tour, dans cette lumière, ça ressemble à quelque chose de magnifique.
Je ne dis pas ça pour eux. Je le dis pour toi. Pour que tu saches que même ça, même eux, dans cette lumière du matin sur la Sierra, depuis cette hauteur, même ça était beau. Et que j'ai regardé ça et que j'ai continué à le trouver beau et que je n'en éprouve ni honte ni consolation. C'est simplement ce qui s'est passé. C'est simplement ce que les yeux font quand la lumière est là.
C'est comme ça que ça fonctionne. La lumière ne choisit pas ce qu'elle illumine.
Prends soin de ta mère. Prends soin de tes sœurs. Si vous partez vers le sud, restez près de la côte.
Souviens-toi de l'odeur des fleurs d'oranger. De la façon qu'a la neige de brûler rose avant l'aube. Du bruit de l'eau dans les jardins la nuit.
Souviens-toi que nous étions là.
Ton père, Ibrahim al-Qurtubi
Dernier commandant de la tour du Comares Granade, janvier 1492

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