Partie 1
La moisissure s’était insinuée partout, dans tous les recoins, les interstices, à l’intérieur de la moindre fissure, protégeant jusqu’au dernier centimètre carré de la maison comme une sécrétion sui generis destinée à repousser les intrus. Même les minuscules trous parfaitement circulaires laissés par les vrillettes du bois — qui avaient dû abandonner l’endroit des années auparavant — n’y avaient pas échappé ; centaines de bouches microscopiques vomissant des chapelets de bulles crayeuses, auxquels, à certains endroits, se mélangeait une étrange matière fangeuse. Une fois prélevée, cette dernière partait littéralement en une fumée lourde et fuligineuse, avant de disparaître comme si elle n’avait jamais existé.
Perdu dans la contemplation des volutes que je tentais, en vain, de retenir entre mes doigts, j’avais atteint la porte de la deuxième chambre de l’étage que j’essayai d’ouvrir sans succès.
De par les indications fournies par le notaire, je savais que celle-ci avait appartenu à ma tante, morte depuis des années, que ma mère s’était bornée à garder dans l’état où sa sœur l’avait laissée en abandonnant ce monde.
Un soupir s’échappant de mes lèvres, je me tournai vers le vantail menant au grenier et grimpai l’escalier étroit vers la pièce sous les combles où avait été entreposé tout ce dont les deux sœurs ne se servaient plus.
Aidé de la pâle lueur s’infiltrant par la fenêtre sale et criblée de filles à marier empesées de poussière, j’entrevis un meuble, qui jadis avait dû servir de buffet, et nombre de boîtes empilées à la va-vite dont il me faudrait me débarrasser si je voulais faire de cette maison un lieu habitable qui m’appartiendrait.
Toutefois, pour l’heure, et si je souhaitais passer la nuit prochaine au chaud, il me fallait tout nettoyer du sol au plafond.
Avisant un escabeau appuyé contre le mur à ma gauche, je m’en saisis avant de redescendre au rez-de-chaussée où la cheminée n’attendait que d’être rallumée.
L’âtre récuré, les cendres restantes balayées, muni de quelques bûches dénichées dans l’appentis derrière la maison, j’en glissai une dans l’ouverture puis craquai une allumette avec laquelle j’enflammai les feuilles d’un journal déniché sur la table de la cuisine.
Le feu prit rapidement et bientôt, une douce chaleur se diffusa dans la salle à manger, ainsi que dans la petite cuisine attenante ; au moins, si le temps me manquait pour nettoyer l’étage aujourd’hui, je pourrai dormir sur le canapé qui me semblait une alternative acceptable à un lit que plus personne n’avait occupé depuis presque une décennie.
Muni d’un seau d’eau puisée dans le puits devant la maison, réchauffée dans le chaudron au-dessus du feu, d’un bloc de savon brun et d’une grosse éponge naturelle achetée le matin-même à la quincaillerie du village, je passai les heures suivantes à astiquer la totalité de ce que je trouvais.
Quand la petite aiguille de ma montre stoppa sur midi, les deux « pièces à vivre » étaient de nouveau habitables. Dépouillés de la moisissure, les murs avaient retrouvé une certaine uniformité, et même s’il y avait sans doute bien longtemps qu’ils n’étaient plus aussi blancs que lorsque la maison avait été construite, les avoir frottés leur avait rendu un peu de leur propreté d’antan. Seules demeuraient les traces noirâtres — certainement dues à la chaleur — aux abords de la cheminée, que j’avais eu beau tenter de faire disparaître, mais sans aucun succès.
Les mains sur les hanches, satisfait du travail accompli, je déposai l’éponge sur le bord de l’évier, puis, muni du bloc de savon, rejoignis le puits duquel je remontais un nouveau seau d’eau claire afin de me débarbouiller avant le repas.

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