43. Une bague et des curieux à la pelle

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Joy

Lorsque nous entrons à l’appartement, il est déjà huit heures et nous n’avons que peu de temps pour prendre une bonne douche, nous préparer et petit déjeuner pour aller à l’ESD. Autant dire que le retour à la réalité est plutôt brutal. Enfin, il a déjà eu lieu avec cette nuit, où nous n’avons pas pu réserver de train couchette pour ne pas arriver en retard à l’école, et par conséquent ce sommeil très sommaire qui induit un cou raide et des valises sous les yeux. Mais ça en valait la peine, aucun regret.

Salsa nous accueille en miaulant, chose qu’elle ne faisait pas jusqu’à il y a peu, et glisse entre nos jambes jusqu’à obtenir toute notre attention. Alken la prend dans ses bras et nous la câlinons quelques secondes, comme des parents qui retrouvent leur progéniture après une absence. C’est bidon de faire le parallèle ? Possible, mais c’est plutôt rigolo et, dans notre cas, assez représentatif.

Notre adorable petite chatte saute brusquement des bras de son maître en entendant la porte de la salle de bain s’ouvrir, et c’est le cri de Kenzo qui remplace les ronronnements alors qu’il pose sa main sur son torse.

— Nom de Dieu, vous m’avez foutu la trouille ! geint-il alors qu’Alken est pris d’un fou-rire.

— Ce petit cri était tout ce qu’il y a de plus viril, me moqué-je en le saluant d’une bise. J’espère que tu n’as pas apeuré Salsa pendant tout le weekend et que tu t’es bien occupé d’elle.

— Bien sûr que je me suis bien occupé de votre petit bébé ! Un vrai Tonton qui n’a fait que la gâter encore et encore ! Et bravo pour votre concours ! Vous êtes vraiment un couple de vainqueurs !

— Techniquement, on est plus sur un demi-frère qu’un Tonton, tu sais, ris-je. Tu nous prépares le petit déjeuner pendant qu’on prend une douche, s’il te plaît ? On se dépêche, mais le timing est plutôt serré…

— D’accord, mais ce soir, c’est vous qui cuisinez. Deal ?

— Tu es dur en affaires, mais on va dire que oui. Enfin, ton père s’en chargera, je n’en doute pas.

J’entraîne Alken dans la salle de bain et me déshabille rapidement avant de me glisser sous le jet d’eau bien chaud. On est loin du temps de Nice. Il pleut des cordes et il fait froid, et c’est avec plaisir que j’accueille l’étreinte de mon amoureux, même si nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps. Cela ne nous empêche ni l’un ni l’autre d’être excités par ce savonnage mutuel et ces mains baladeuses.

Après un rapide passage dans la chambre pour nous habiller, nous nous retrouvons tous les trois dans la cuisine et je ris en voyant Kenzo chasser Salsa de sur ses genoux alors qu’il essaie de manger son bol de céréales en paix.

— Toi qui te plaignais de ne pas pouvoir l’approcher, évite de la chasser maintenant qu’elle t’a adopté, ris-je en la prenant dans mes bras.

— Tu as de la chance, mon fils, elle ne fréquente que le beau monde, cette chatte ! Tu en fais partie maintenant ! Bravo, se moque Alken.

— On ne me dérange pas pendant mes céréales, les amoureux. Vous n’avez qu’à vous en occuper, vous, de votre fille, grommelle-t-il.

— Ne l’écoute pas, ma poupette, dis-je avec une voix mielleuse à l’intention de la boule de poils. Il est vilain, ton frère. Je te promets une tonne de caresses ce soir, ma jolie.

Je la dépose au sol et lui sers ses croquettes, ce qui a au moins le mérite de la désintéresser totalement de ce qui se trouve sur le bar. Je récupère ma tasse de café et me coupe une pomme quand j’entends Kenzo jurer. Il essaie de se lever mais se prend les pieds dans le bas du bar et se retrouve les jambes en l’air et les fesses au sol, avec un air ahuri qui nous fait exploser de rire. Il se relève précipitamment, attrape ma main et la tire vers lui, manquant de me faire tomber à mon tour de mon tabouret. Son regard passe de mon annulaire à son père, et inversement, à plusieurs reprises.

— Nom de Dieu ! Vous en avez d’autres à me faire ce matin ? Ça vient d’où, ça ?

— On dirait que c’est une nouvelle renversante, mon Petit, se moque Alken. Tu es bien installé, tes deux pieds touchent le sol ?

— Joy, c’est bien mon Père qui t’a offert cette bague ? Et si tu l’as mise là, c’est bien pour les raisons que je pense ? Enfin, merde, pourquoi on ne me dit jamais rien à moi ?

— Franchement, aucun regret de ne t’avoir rien dit, ris-je. Le spectacle valait le coup, crois-moi ! Et non, ce n’est pas ton père. Je suis tombée sur le contrôleur SNCF et il a flashé sur moi. Les noces sont prévues pour le weekend prochain, d’ailleurs.

— Les noces sont le weekend prochain ? Mais vous déconnez ou quoi ? Vous ne pouvez pas faire ça ! s’affole-t-il en rattrapant ma main pour mieux voir la bague, avant de réaliser sa bêtise. Vous allez vraiment vous marier ?

— Joy a eu la folie de répondre oui à ma demande, Kenzo. J’espère que ce n’est pas un problème pour toi, s’inquiète mon fiancé.

— Joy, tu sais pas dans quoi tu t’embarques, sourit mon ami. Je vous félicite tous les deux, mais franchement, vous êtes encore plus fous qu’il n’y paraît au premier abord.

— C’est l’amour, mon Bouchon, souris-je en regardant amoureusement son père avant de lui ébouriffer les cheveux. Tu comprendras quand tu seras un grand garçon. Tu verras, ça rend fou, mais ça a du bon.

— Foutu contrôleur ! Je suis sûr que si lui n’avait pas demandé, jamais mon père ne se serait décidé à te passer la corde au cou… commence-t-il avant de s’exciter tout seul et de sautiller sur place. Je suis trop content pour vous !

Je ne peux que remarquer le sourire rassuré de mon amoureux alors que Kenzo se montre euphorique et j’avoue être moi-même plus confiante. S’il est vrai qu’il a plutôt bien pris la chose concernant son père et moi, j’avoue que j’appréhendais un peu sa réaction. C’est quand même une sacrée nouvelle, une étape qui nous liera davantage et rend les choses d’autant plus sérieuses.

— Allez, il faut qu’on y aille, on va finir par être en retard, ris-je alors que Kenzo m’enlace et me soulève de terre.

Il gratifie Alken du même genre de traitement alors que j’enfile mon manteau et mes bottes, et leur accolade virile fait fondre mon petit cœur. L’ambiance dans la voiture est joviale et légère, prolongement agréable de notre weekend, et bien loin de celle que nous trouvons en cours d’histoire de la danse. Trois heures de ce cours et j’ai l’impression de plonger dans une déprime sans nom. Je crois que je préfère encore me taper une matinée en compagnie d’Elizabeth, même si je doute que mon corps supporterait mieux ça, lui. Je ne sais pas ce que j’ai contre cette matière qui, au final, doit être intéressante. Je crois surtout que rester assise trois heures à écouter parler un prof m’ennuie d’office profondément, c’est tout. J’aime trop danser, bouger, travailler ma technique. J’en suis presque à avoir hâte de déjeuner alors que je dois retrouver les filles à la cafétéria et entendre encore bon nombre de potins. Et pour en arriver là alors que je suis bien loin de toutes ces conneries, c’est que je suis vraiment désespérée.

Mon regard est attiré par Alken en train de remplir son plateau alors que mes camarades de classe s’installent à la table. Elles sont déjà en train de glousser et je sens que, finalement, le repas va être long.

— Il paraît qu’Enrico et Elizabeth ont été surpris dans les vestiaires, vendredi soir, très peu habillés, rit Camille. C’est fou ça, de ne pas pouvoir tenir sa libido. C’est presque… Fait en public, ou tout comme !

— Au moins, ils profitent de la vie. Tu veux quoi, qu’ils se regardent dans le blanc des yeux et se privent des joies de l’amour pour ne pas choquer les petits élèves ? lui demandé-je.

— Et puis, c’est excitant, en public, énonce Jasmine. Le risque de se faire surprendre, ça renforce l’excitation, je trouve.

— Hum… Devoir se cacher, ça doit vite lasser, si tu veux mon avis. C’est quand même pas très joyeux, j’imagine. Dites, est-ce que l’une de vous pourrait me passer le cours de ce matin ? Je crois que j’ai dû noter que la moitié, la voix du prof m’endort carrément…

Je change de sujet pour éviter la boulette, d’autant plus qu’Enrico et Elizabeth ne se cachent pas au quotidien, eux. Bref, autant éviter d’attirer l’attention sur ma petite vie avec ce genre de réflexions.

Alken est justement installé avec notre prof de salsa, et il a un sourire qui me fait vibrer même à distance. C’est fou, j’ai l’impression d’être ridicule et totalement niaise. D’un autre côté, je m’en fiche totalement, tant que je peux jouir de la vie à ses côtés, mais je me surprends en train de faire tourner ma bague autour de mon doigt et stoppe immédiatement mon geste avant de glisser ma main sous la table. Malheureusement, je crois que je n’ai pas été assez rapide et c’est Séverine, assise à mes côtés, qui m’interpelle.

— Tu mets des bagues toi, maintenant ? Eh puis, tu sais qu’à cet endroit, ce n’est pas anodin ?

Oui, je le sais, merci bien. Je n’ai pas pris le temps de réfléchir à ce que je dirais à mes camarades si elles se rendaient compte que je suis fiancée.

— Heu… Oui, je sais bien, ris-je. Et ? Je fais ce que je veux, non ? Peut-être que je veux juste éloigner les mecs ?

— Tu n’as pas besoin de ça, Joy, continue Séverine qui ne lâche pas l’affaire. Tu bosses dans un bar depuis plusieurs mois et tu n’as jamais utilisé ce genre de stratagèmes. Tu nous caches quelque chose, toi, non ? Vas-y, fais-nous voir ! Et raconte-nous tout !

— Y a rien de particulier, juste de l’amour et une vie personnelle épanouie qui me pousse à m’impliquer davantage dans ma relation avec le comptable.

C’est quoi cette réponse toute lisse et froide ? Surtout que c’est la salsa dans mon ventre chaque fois que je pense au fait qu’Alken m’a demandée en mariage. Je ne redescends pas de mon petit nuage, et même cette victoire au concours me paraît fade à côté de ce moment fou où je l’ai trouvé genou à terre.

— C’est vrai ? s’excite Jasmine à mes côtés, tu lui as dit oui ? Tu vas te marier ? C’est pas possible ! Fais voir ta bague ! Oh la la, que c’est émouvant !

Tous les regards de mes amies se portent désormais vers moi et j’espère que les cris de Jasmine ne vont pas attirer l’attention des autres tables. J’ai hésité à l’enlever ce matin pour éviter ce genre de choses, mais je n’ai pas réussi à m’y résoudre. C’est bête, non ? Ce n’est qu’une bague après tout. Mais, un peu comme Alken hier pour danser, je ne me voyais pas partir sans.

— Oui, bon, c’est juste une bague, ris-je en tendant la main vers elle. Parle moins fort, tu vas alerter tout Lille à ce tarif.

— Juste une bague ? Non, mais tu rigoles ou quoi ? reprend Séverine plus discrètement que notre amie en observant l’anneau. Elle est superbe, en plus. C’est un vrai diamant ? Tu vas vraiment te marier ? J’en reviens pas… Tu nous inviteras, hein ?

Je n’ai pas vraiment réfléchi à ce que j’aimerais pour mon mariage. Honnêtement, tout ça m’a toujours paru bien trop loin pour fantasmer quoi que ce soit. Mais, sincèrement si Alken me disait qu’on va à la mairie samedi avec Théo et Kenzo comme seuls témoins, qu’on se fait un restau et rien de plus, je crois que ça m’irait tout autant.

— Oui, enfin, on n’a pas arrêté de date non plus, et il y a surtout la fin d’année et les examens avant tout. La priorité n’est pas encore au mariage. Si ça se trouve, on va rester fiancés dix ans, qui sait, ris-je.

— Tu dois nous le présenter, maintenant que c’est officiel ! On se ferait pas une petite soirée pour fêter tes fiançailles et on l’invite ? Vu comment tu en parles, il doit être trop beau, m’interpelle Emilie. J’ai trop hâte de le rencontrer.

— Heu… On verra ça après le diplôme. Pour l’instant, entre le bar et l’ESD, je n’ai pas le temps pour une petite soirée de fête.

Je crois que je n’ai jamais autant menti que ces deux dernières années, c’est fou. Moi qui déteste ça, difficile de faire autrement, pour le coup. J’ai bien peur, en prime, de ne pas être très convaincante. Qui n’a pas envie de fêter des fiançailles ? Qui ne veut pas présenter l’homme de sa vie à ses amis ? Qui cache tout de sa vie de la sorte s’il n’a rien à se reprocher ?

— Tu nous montres sa photo au moins ? On ne l’a jamais vu alors que tu passes tout ton temps libre avec lui ! Et puis, franchement, vu la bague, il ne se moque pas de toi ! Tu as décroché le gros lot, Joy !

Bien sûr que j’ai décroché le gros lot. Si elles savaient. Pour le reste… Je suis dans la galère, là. Je vais passer pour la pire des mythos si je ne leur donne pas du biscuit. D’ici à ce qu’elles se disent que j’invente tout, il n’y a qu’un pas, j’imagine.

— Peut-être qu’un jour je vous laisserai baver sur une photo de lui. Pour le moment, je dois filer. J’ai rendez-vous avec Kenzo à la bibliothèque, dis-je en me levant. A tout à l’heure, les filles ! Et… Soyez en forme pour le tyran !

Je prends mon plateau et mon sac et file rapidement loin de leur petite enquête de curieuses. L’avantage, c’est qu’on n’a pas eu droit aux potins, ce midi. Le problème, c’est que c’est moi qui deviens le potin et que, sous peu, tout l’ESD risque de savoir que je ne suis plus un cœur à prendre. Tout ça parce que je n’ai pas réussi à enlever ce petit bijou qui orne mon annulaire et me fait penser à Alken constamment. Encore quatre mois à tenir, j’ai l’impression que nous avons fait le plus gros, mais que la montagne restante est infranchissable tant elle est haute.

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