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Elle termina l’épreuve avant les autres, sortit de la salle d’examen, s’assit sur les marches et éclata un joint, prévu pour cette occasion. Trois lattes, juste pour se détendre, elle fumerait le reste avec Brice. Elle enfila son casque et lança Distraction, de Sleep Token, qui raisonnait étrangement avec ses préoccupations. Un morceau sombre qu’elle adorait, trop pour que Petit Soleil en fasse la promotion. Un groupe qu’elle aimerait voir dans sa prochaine vie. Une courte introduction, un accord de piano répétitif, puis la complainte de Vessel, profonde et mélancolique.
Oh, and I know ; I can tell I’m falling further again ; But I won’t turn away, it’s far too late for me.
Elle se laissa porter par le joint et la musique, contempla le ciel qui, malgré la chaleur, se chargeait de nuages paresseux. Elle tenta d’y trouver des formes pour évacuer la pression. Un lapin. Un dragon. Une tortue.
Ce mal être avec son père, ce matin, n’était pas anodin. Exta c’était super… au début. Petit Soleil était son bébé, qu’elle avait fait fructifier pendant trois ans. Assez pour financer – en partie – ses futures études. Elle y avait trouvé une réelle gratification, elle aidait les autres par sa joie de vivre et son écoute, c’était simple, ça lui plaisait. Mais, à mesure que sa popularité grandissait, le voile mince de l’authenticité s’était déchiré. Sous lui une fange abyssale à laquelle, dans sa naïveté adolescente, elle n’était pas préparée : les dickpics, les stalker, les commentaires malveillants ou graveleux, cette sensation d’être épiée en permanence, de ne plus avoir d’intimité, les parasites qui lui tournaient autour. C’était dur, inhumain, violent. Pourtant elle avait fait face, s’était blindée et avait persévéré. Jusqu’à ce que sa mère... Elle prit une profonde inspiration pour chasser son vertige existentiel.
En vain. Les problèmes accumulés ne disparaîtraient pas d'un simple battement de cil. Petit Soleil discordait depuis trop longtemps, elle ne pouvait plus se voiler la face. La première était rassurante et infaillible, la seconde était perdue et désespérément seule. Petit Soleil entachait sur sa sphère privé, impossible d’avoir des relations sincères. Elle doutait de tout le monde, elle doutait d’elle-même. ‘Cause I’m broken into fractions. Elle avait l’impression que personne ne voudrait d’une Diane triste, aussi continuait-elle à jouer son rôle en permanence, même avec ses proches. C’était un engrenage. Oh, and I am driven to distraction. Et maintenant, diagnostiquée HPI par-dessus le marché… Pitié… connasse de psy… Fallait-il absolument qu’elle soit différente ?
Oh, and I swear she is not like any other, no. Something much more than I could ask for.
Vessel, enfoiré… Diane était au fond du gouffre sans que personne ne le sache, ça la minait depuis des mois. (It's too late for me). Non. Elle devait aller de l’avant, se débarrasser de cette partie de sa vie pour ne pas sombrer, c’était devenu vital. N’empêche que la mue était douloureuse. Cette décision, sensée être évidente, était la plus difficile qu’elle ait jamais eu à prendre. Ça devait être ça être adulte, supposa-t-elle.
'Cause I am broken into fractions. Oh, and I am driven to distraction. With each and every interaction.
Le ciel ne chassa pas son angoisse, ni ces paroles que Vessel semblait avoir écrites pour elle. Elle lui en voudrait presque mais plissa un sourire rêveur, l’idée lui plaisait assez tout de même. Même beaucoup. Distraction explosa en même temps que la sonnerie retentit. Elle poussa le son pour ne pas subir la cohue.
It's too late for me.
Non, Vessel. Il n’est jamais trop tard quand on a dix-sept ans, se rassura-t-elle en poussant un soupir d’aise. La fin de l’année et ce garçon qui lui tapait dans l’œil étaient pleins de promesses, ses tergiversations pouvaient attendre. Elle s’adossa aux marches, laissant tourner le morceau et les nuages. Défilé de jambes, jusqu’à ce que celles qui l’intéressent s’arrêtent à sa hauteur. Brice.
— T’as déchiré, pas vrai ?
Elle aimait ce petit sourire en coin, teinté d’une nuance ironique. Il ne la jalousait pas. Elle lui tendit le joint en se redressant. Elle ne voulait pas se cacher avec lui :
— Yep ! Easy bro. Et toi ?
L’élève médiocre lui livra sa réponse toute faite :
— Ouais, je crois.
Il n’y croyait pas, elle non plus, ils s’en foutaient tous les deux. Il la dévisageait, anxieux, s’adonnant à un genre de calcul qui n’avait plus grand-chose à voir avec les maths. Elle lui rendit un regard profond pour l’encourager. Un silence nostalgique s’installa entre eux.
À la rentrée, chacun tracerait sa route. Et leur amitié naissante, pleine de non-dits, s’effriterait au fil du temps — ainsi va la vie. C’était leur dernière chance de la transformer en autre chose, pour peu qu’il soit sincère. Petit Soleil la rendait parano. Elle se leva, s’illumina d’un sourire, passa son bras sous le sien en le provoquant doucement d’un petit coup d’épaule. Le garçon se crispa, elle se permit d’en rire, ils s’éloignèrent ainsi en faisant tourner le joint.

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