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— Allez, Brice ! Emballe moi ce cageot ! C’est maintenant ou jamais, tocard !
Voir minauder ces deux-là en pouffant comme des abrutis lui hérissait le poil. Des ados niais dans toute leur splendeur. Ce Brice, quel loser… Tendu comme un manche et imperméable aux signaux. À sa place, elle serait passée à la casserole depuis un bail. Vlad tira sur son mégot, un goût de plastique cramé gratta son palais et irrita sa gorge. Il balança la fin de clope par la fenêtre en succombant à une quinte de toux.
— Merde… C’est dégueulasse.
Le couple entra dans l’épicerie du coin, Vlad se rangea devant une allée de garage sous le regard désapprobateur d’Oleg.
— La clope, c’est dégueulasse. Pourquoi tu te gares là ? Y’a une place juste devant.
— Ouais, excuse.
Il manœuvra la caisse alors que les deux autres sortaient déjà, un sac plastique à la main. Il retint un reproche en les regardant s’éloigner. Oleg chaussa une paire de lunettes pour consulter son smartphone, avant de reprendre d’une moue songeuse :
— Elle n’a rien posté depuis ce matin.
— Qu’est-ce qu’on s’en fout ? Tu l’as devant toi… Pas besoin d’Exta pour la retrouver.
Mais elle n’avait pas posté, ce qui était significatif en soi. Oleg eut un haussement d’épaules, s’interrogeant finalement sur ses propres motivations.
— Je sais pas. J’aime bien son compte. Ou je deviens accro aux RS.
— Bah… tu lui demanderas un autographe. Perso, je peux plus l’encadrer. Grand temps qu’on en finisse.
Le jeune homme tourna à gauche pour faire un tour de pâté de maison et les reprendre plus loin. Oleg vérifia les sens de circulation sur le GPS pour s’assurer d’un bon timing. Hors de question qu’ils prennent un sens interdit. RAS.
— Elle a l’air gentille cette fille. Tu trouves pas ?
— Gentille ? s’éclaffa Vlad. C’est qu’une sale bourge qui se la pète top model et qui se croit plus maligne que tout le monde !
Oleg n’aimait pas l’attitude de son comparse, c’est pourquoi il le sondait. Sa propension à dénigrer la cible lui faisait la sous-estimer :
— Elle est brillante dans ses études et elle a monté un business Extagram. Elle est certainement plus maligne que toi. Garde le en tête pour la suite.
Il eut un feulement dédaigneux.
— C’est facile d’être malin quand on est pété de thunes ! Et on s’en fout de son QI : elle va servir de vide couille à un plus blindé qu’elle ! Tout ce qu’on lui demande, c’est d’écarter les cuisses…
Oleg eut un soupire qui fit onduler son double menton, songeant au triste sort qui attendait cette fille.
— Quoi ?
Rien. Il en avait juste ras le cul de passé sa vie à pourrir celle des autres. Il se sentait inutile.
— Je déteste ce taf. Voilà quoi, Vlad, avoua-t-il à son partenaire. Toi aussi tu finiras par le faire.
Vlad se fendit d’un sourire moqueur. Savait-il sourire autrement ?
— Tu nous fait une crise existentielle, mon gros ?
Oleg, lui, ne souriait plus depuis longtemps. La fille avait l’âge de son ainé, ce qu’il supposait être important. Un bon argument pour poursuivre son évaluation :
— Tu te poseras les mêmes questions quand tu auras des gosses.
Hors de question qu’il inflige ça à l’univers. Ou qu’il inflige l’univers à un mini-lui. Quel grand merdier que ce putain de monde.
— Bah… Pense aux lovés que va nous rapporter cette poule et à ce que tu pourras offrir à tes chiards. La vie de cette pétasse vaut pas plus que la leur.
La désinvolture de son binôme frisait la condescendance. Ou le mimétisme.
— Je ne pense qu’à ça, l’argent. La valeur d’une vie, Vlad : éternelle question.
Il n’allait certainement pas se morfondre sur le sort d’une nantie, née avec une cuillère en argent dans la bouche.
— Je te croyais pas si sentimental, Oleg.
Vlad se trompait. Cette fille lui paraissait sympathique, certes. Pour autant, il n’avait jamais envisagé de renoncer à son exaction. Elle était une marchandise dont il était le convoyeur : à son échelle, disons qu’elle était du caviar. Il n’avait qu’une chose en tête : sa livraison.
— T’en fais pas pour moi, gamin. J’ai toujours honoré mes contrats. J’ai même fait des nourrissons. Toi, tu ferais bien de descendre en pression, Vlad. Tu prends les choses trop à cœur. Tu bosses pour Kiev, maintenant. Reste focus sur l’objectif.
L’attitude du vieux avait subtilement changé, lui qui restait d’humeur égale en toutes circonstances. Quelque chose de dangereux émanait de sa stature bonhomme. Ça n’était pas un conseil qu’il lui donnait, mais un avertissement. Vlad déglutit en ravalant une pique. Ils avaient fait le tour et le couple s’était volatilisé.

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