10
Lorsque les pleurs s’étaient faits lointains, il avait ralenti la cadence. À mesure qu’il s’éloignait il s’était calmé, gagné par un certain soulagement. Puis par le remord, avec du recul. Et maintenant, la culpabilité.
L’abandonner dans cet état n’était pas simplement lâche, c’était cruel. Brice s’arrêta au beau milieu de la rue, s’assit à même le trottoir, adossé à un muret, posa son visage contre ses paumes. À son tour, il éclata en sanglots.
— Salaud… T’es qu’un putain de salaud, se tança-t-il.
Un putain d’orgueilleux aussi, de lui mettre un râteau pour des détails futiles ; elle qui du fait même de sa réputation, l’avait sorti de son insignifiance en le côtoyant. « Brice le Branleur ». Elle aurait pu le trucider en direct, l’entrainer dans ce suicide numérique. Ça aurait été tellement facile. Mais non, pas elle… Pas par calcul… par empathie. Elle avait toujours été délicate avec lui, elle avait une écoute attentive et les mots justes. Il chercha sa différence avec Petit Soleil. Il la perçue. C’était ce bleu profond qu’elle n’adressait qu’à lui. Une solitude qu’ils partageaient, une fragilité, un appel à l’aide qu’il n’avait pas voulu entendre.
Elle explosa à travers lui dans son entièreté. Elle l’imprégna de sa bienveillance, de son sourire, de sa gestuelle souple, de son parfum, de ses menus défauts qui faisaient sa singularité. Elle n’était pas Petit Soleil, si lisse, elle était bien mieux qu’elle. Elle était Diane.
Putain… Elle voulait simplement être elle-même et elle l’avait choisi. Pas Stan le beau gosse, ni Noha le sportif ou Kilian le guitariste/chanteur. Non. Lui : Brice le timide sans qualité particulière. Et il l’avait rejetée, pour une cicatrice et une coulée de morve.
— Quel con !
Quel gâchis… Impossible d’en rester là. Poussé par l’urgence, Brice trouva le courage de s’assumer. Il se releva et fit demi-tour, cavalant à toutes jambes dans les rues désertes.
Pour stopper net sa course en apercevant la grosse berline qui obstruait l’entrée du square, coffre ouvert. Bizarre… Tous ses poils se hérissèrent lorsqu’un type franchit le portillon, le corps de sa belle nonchalamment passé en travers de son épaule.
— Diane !
Quel con ! pensa-t-il lorsque l’homme releva la tête pour l’apercevoir. Il n’interrompit pas sa forfaiture pour autant, balança son aimée dans le coffre et le ferma d’un coup sec.
— Prends le à pied ! hurla un second dans une langue étrangère, au volant du véhicule.
Mais quel con ! se reprocha-t-il de nouveau, lorsque le ravisseur s’élança à sa poursuite, juste avant que ses pensées explosent.
Brice courut comme jamais, rendu léger par la terreur, poussé par son instinct de survie à ne surtout pas se retourner. Il courut pour sa vie, jusqu’à en perdre haleine, jusqu’à ce que ses poumons soient en feu, jusqu’à ce que ses jambes lourdes enrayent sa fuite et qu’il ne puisse rien faire d’autre que de se plier en deux pour reprendre son souffle. Seulement alors, il s’autorisa à regarder derrière.
Personne. La rue était vide, désespérément, miraculeusement. Vite. Trouver de l’aide. Il sortit son portable de sa poche d’une main tremblante, le déverrouilla en se dirigeant vers la maison la plus proche, appela les flics en enfonçant la sonnette sans obtenir de réponse. Au moins eut-il celle du standard du commissariat :
— Commissariat, j’écoute ?
— Ma… ma copine, elle…
Des crissements de pneus sous un moteur hurlant l’interrompirent. Quel con ! pensa-t-il une dernière fois. Un choc brutal souleva son corps sur plusieurs mètres avant qu’il ne se rétame sur le bitume, tête la première, à moitié mort et totalement inconscient.

Annotations
Versions