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J’ai retrouvé Leonor il y a une semaine chez un ami artiste qui fêtait ses dix mille paquets de cigarettes fumés et conservés. Il avait débuté cette collection longtemps auparavant et exposait ces packagings imprimés de photos repoussantes. Les emballages consommés ont été assemblés pour former deux énormes poumons en bouts de cartons usés, de marques variées.

Cette création vantant l’hégémonie sur la conscience de l’addiction au tabac eut beaucoup de succès.

Leonor, en tournant autour de cette affreuse représentation de la misère physiologique volontaire, m’a proposé trois jours de repos dans le sud.

Je l’avais connu il y a longtemps, sans jamais l’avoir approché seule, excepté lors d’un échange intime, soudain et éphémère, qui a révélé l’adéquation et la réciprocité de nos prédispositions.

En ces temps d’insouciance tendue, mon humeur glissait sur tout, je n’avais qu’un projet lointain en tête, mon espace de réflexion se réduisait à un vaste vide immaculé, sans matière.

Alors, je me suis enjoué spontanément, et j’ai accepté.

Deux jours plus tard, nous avons pris le train à grande vitesse, puis un taxi municipal. Nous sommes arrivés de nuit.

Nos chambres sont séparées par un couloir vétuste mal éclairé. Les pièces volumineuses atteignaient, dans tout l’étage, le double de la hauteur de mon logis parisien. De fréquentes toiles d’araignées résidentes et beaucoup de poussière égayaient mes déplacements. Rien ne semblait avoir été effleuré depuis cent ans.

— Mais c’est encore là, m’avait prévenu Leonor, et c’est le paradis.

Les minuscules cailloux blancs ronds et les herbes couchées sous sa serviette crissent soudain quand elle se retourne. Très subtilement, je détends mes paupières inférieures qui ouvrent une fente discrète dans mon regard. Elle possède évidemment un corps magnifique, même de face. Sa posture me confirme qu’elle aspire à me plaire et c’est pour moi un important critère de beauté.

Puis mes yeux s’élargissent en grand, car des voix masculines ont jailli dans mon dos, sonores et gutturales :

— Bonjour m’sieur dame !

Cassé, le charme. Leonor se couvre les seins, en les réunissant dans sa serviette et je me lève vivement, provoquant la chute de mon fauteuil qui a changé de millénaire.

Les deux arrivants, tout sourire à la vue de mon hôtesse dénudée, sont en uniforme. La police municipale ?

— Oui, me répondent-ils en chœur, excusez du dérangement — clin d’œil entendu à Leonor — mais notre reconnaissance aérienne a noté la présence d’une piscine bâchée dans votre propriété ; on doit la mesurer pour calculer votre taxe foncière.

Leonor, les bras pris, me demande de les accompagner, j’obtempère sans broncher. Les fonctionnaires de police et moi, c’est une longue histoire sans jamais aucune relation prolongée autre que d’insolubles quiproquos.

La face éclairée d’un sourire candide, je me lave les mains de toute implication en avouant :

— Bonjour, je m’appelle Denis Dumont, journaliste indépendant. Arrivé hier pour la première fois chez mon amie Leonor, je ne savais même pas qu’il y avait une piscine !

Nous descendons les marches qui partent du centre de la terrasse pour nous enfoncer dans l’enchevêtrement végétal. En bas, un ancien bassin, adapté aux plongeons dans l’eau douce après les bains de mer, est recouvert d’une vieille bâche bleue Rey. J’insiste :

— Comment avez-vous réussi à déceler cette petite cuve ? Comment examinez-vous les photos que vous prenez ? Vous faites ça tous les ans ?

Notre groupe avance dans l’ombre des arbres. Le chemin est bordé d’agaves jaunes et verts dont certains tendent vers nous des pointes acérées menaçantes.

— Du tout, me répond le grand maigre, qui me semble beaucoup plus souple et agile que le deuxième, assez court et trapu, d’un seul bloc. On a engagé deux filles en contrat déterminé qui analysent la région grâce à Gougueule. On a acheté un écran géant et on a découvert plein de piscines pas déclarées dans le coin. Bonne pioche, non ?

— Enfin, pas pour mon amie qui ne l’utilise que très rarement. C’est une maison presque inhabitée. Je ne sais d’ailleurs pas à qui elle appartient et cette piscine n’est plus remplie. Elle doit avoir été employée en dernier il y a bien dix ans.

Le silencieux s’approche de moi en maugréant :

— On va la découvrir de toute façon, pour mesurer votre piscine, monsieur, on verra bien si vous ne vous servez pas d’une piscine dont vous paierez de toute manière la taxe.

Et il se baisse pour aider son collègue agenouillé, à débâcher le bassin.

La tâche est plus facile que prévu. La vieille corde enfilée dans des œillets rouillés s’est libérée rapidement. Petit à petit, en roulant la toile plastique, on dévoile un reste d’eau noirâtre plus sombre encore au centre. Une odeur croupie et écœurante s’en dégage. Je les seconde pour débarrasser toute la surface, puis je m’empresse de me relever.

Cette pourriture me prend à la gorge. J’imagine voir surgir un animal préhistorique de la masse d’immondices décomposées qui enfle la flaque noire au fond du bassin.

Les deux fonctionnaires municipaux s’esclaffent :

— On peut dire que vous ne l’utilisez pas souvent votre piscine ! Pitain’ ça daube ! Enfing, on mesure, on fait notre boulot.

Sans répondre, j’empoigne un râteau pour gratter l’épaisse boue. Ça bouge sous les dents rouillées de mon ustensile. Le gros aussi curieux que moi, s’est emparé de la pelle et sonde la matière liquide qui apparaît solidifiée. On accroche tous les deux ce qui ressemble à un tronc mou pour le tirer vers le bord. Quelque chose lâche prise et je fais un pas en arrière.

Au bout du manche je ramène la forme d’un bout de bras en pleine décomposition, dévoré par la vermine.

Les dents du râteau se sont plantées à la fourche, près du poignet où il reste de la chair grise, entre le cubitus et le radius cassés qui se sont séparés du coude.

— Un cadavre !

— Pas servie depuis dix ans vous dites ? Il y a un baigneur que vous avez oublié dedans, non ? Quelle cagasse, ça va encore nous retarder, merde, con !

— J’appelle du renfort et l’équipe médicale. Vous ne pourrez pas quitter les lieux avant qu’on vous le permette, surenchérit le maigrelet mou, soudain grave.

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