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Nous avons assisté à l’extraction du macchabée gonflé d’une eau qui stagnait là depuis longtemps.
Derrière l’équipe de la police scientifique en combinaison blanche, Leonor et moi demeurions fascinés par le spectacle de ce corps pourri et dégoulinant, en pleine lumière sur les dalles de terre cuite.
Son visage sans âge était asymétrique. Son crâne fracassé formait un ovale prononcé vers la gauche. On pouvait distinguer l’éclatement de la chair partant du haut de la pommette droite et disparaissant dans des cheveux denses et noirs. Sa bouche était gonflée comme celle d’un poisson, ses lèvres ressemblaient à des limaces écrasées.
On lui avait aplati la tête d’un coup et elle s’était fendue comme une pastèque. L’eau, les bactéries et les insectes en avaient dévoré les bords et certainement tout l’intérieur, cerveau, muqueuses et tendres cartilages. La peau grisâtre et les traits du visage boursouflé rappelaient pourtant ceux d’un Asiatique. L’œil droit surtout. On devinait l’emplacement de l’autre œil, au centre d’une tache de chair brune hachée.
Il arborait une montre oxydée au poignet, mais ne possédait aucun papier d’identité dans ses poches.
La toile plastique noire épaisse qui l’emballait en partie venait d’une bâche qu’on a trouvée découpée dans une remise, logée dans la dénivellation sous le tennis, en bas du jardin.
Contre la falaise, dernière barrière avant la mer au bout du parc, trône un tennis sur pilotis, au bas de la pente qui remonte à la villa.
Les photos ont été prises, les distances relevées, ainsi qu’un indice de taille, découvert dans le chemin qui longe la crête du petit à-pic, un endroit de lutte avec deux arbustes cassés, dont un chêne-liège torturé, sur l’écorce duquel on a noté une traînée de sang. Un bout a été embarqué par la maréchaussée pour une analyse et recherche de correspondance ADN.
La journée qui avait explosé en vol comme une assiette de ball-trap s’est finalement bien restructurée, en partie grâce à l’entêtement des brigadiers et du commissaire de police locale qui nous ont traités en suspects de première catégorie. La maison était le domaine de l’oncle de Leonor.
Pour détailler ses liens avec le propriétaire absent, elle a dû exposer pendant presque deux heures, sa vie, notre présence, et sa famille.
Son oncle est le seul parent qu’elle ait. Son père et sa mère sont morts dans un accident de voiture, à quelques kilomètres de là, il y a huit ans, elle en avait vingt. Cette demeure, elle n’y va que deux fois par an maximum, en n’utilisant que deux chambres au premier. Ce cher oncle Luis vit en Colombie, son pays d’origine, et revient très rarement. Il la prévient à chaque passage, car il préfère être seul. Les uniques résidents qui logent dans la petite maison à l’entrée de la propriété, sont les vieux gardiens que Leonor a toujours connus, Antoinette et Irénée. Antoinette s’occupe de la cuisine et de la poussière — elle a près de quatre-vingts ans — et Irénée ne fait plus rien.
Les commentaires d’Antoinette qui n’a rien vu et n’entend plus bien n’ont rien appris.
– Seigneureuu, ça fait longtemps que je ne suis pas descainduuee à la piscineuu ! Monsieur ? Pas de nouvelles, boonneeu nouvelleuu, non ? Mademoiselle Leonor, vous voulez une boulliabaisseu pour ce soiréeeu ? Il est gentil votre ami, il dit bonjoureu', lui ! et avec tous ces uniifoormeuu bonne mèreu ; un mort c’est pas la guèrreeu, naan ?
Leonor est très présente à travers son regard attentif et noir, curieuse et inquiète de ce monde de ténèbres qui s’ouvre devant elle comme le rideau d’un théâtre. Je n’arrive pas clairement à discerner ces nouveaux traits de caractère que je lui découvre aujourd’hui. Elle intériorise ses réactions, s’immergeant dans un univers protégé, auquel elle seule a accès. Un instant la lumière qui l’éclaire par le haut dans cette salle rouge sombre, pâlit son teint et assombrit les contours de son visage, rappelant les expressions de portraits du dix-septième siècle.
Nous nous sommes rencontrés il y a presque dix ans dans la fameuse école d’art qu’on ne nomme plus et qui représente un des fleurons de notre ville. Leonor, avec ses regards appuyés, se trouvait être la compagne de mon partenaire de jeux dans les périodes creuses. Poker, blackjack, et pétanque sur La Place, après les afters.
Malgré une relation caduque, on n’a fait qu’espérer se connaître plus en profondeur. La séduction à trois avait créé des complicités ambiguës qui m’ont éloigné. Deux années plus tard, je rebranchais le courant en participant à une situation fortuite et par là non préméditée, fruit d’une coïncidence inattendue, qui nous a permis de savourer nos surfaces réciproques, à son corps, au début défendant.
J’ai l’intime conviction donc que nous sommes tous les deux assez disposés, mais nous n’avons jamais recommencé.
Pas le temps, trop de soucis potentiels, relationnels et affectifs, à gérer dans des têtes respectivement encombrées, ai-je conclu silencieusement, pour essayer d’optimiser cette frustration.
Ici avec elle, le souvenir de ce moment représente pour moi le déclic d’une mécanique très fluide qui se met en place.
Aujourd’hui ses déclarations à la police et à l’entourage présent — moi et Antoinette — me font découvrir sa singulière famille.
Après son témoignage et la compilation de tous les indices, notre équipe d’enquêteurs et de personnel scientifique nous quitte en nous réclamant de rester à leur disposition pour recueillir nos futures dépositions.
Nous sommes enfin seuls sur le balcon de la terrasse à la tombée du jour, sous les rires des mouettes et devant l’immensité tranquille de la mer. Nos pensées sont accaparées par la situation inédite que nous vivons depuis vingt-quatre heures. Les questions se pressent. Nous avons du mal à réfléchir à autre chose Leonor et moi. Quelle surprise, non ? Dans la piscine !
– Tu crois que c’est quelqu’un que connaît mon oncle ? me demande-t-elle doucement pour se rassurer.
– Je n’ai jamais vu ton oncle, et je ne savais même pas que tu n’avais pas que moi au monde, lui dis-je en passant ma main sur son dos.
Nous sommes assis et la pénombre nous enveloppe, rendant les parfums plus présents. Les immenses eucalyptus traversés par la brise de la mer qui y associe les senteurs des aiguilles des pins parasols, de la glycine et des petits orangers sous la terrasse, nous confortent dans un silence serein. Nous écoutons les mouettes attardées, la régulière scie des grillons et la respiration incessante de la mer.
– Je ne l’ai croisé qu’en février l’année dernière, m’explique Leonor en laissant traîner ses doigts sur mon bras.
Je résiste intérieurement à ce piège d’une évidence touchante, qui veut me faire porter la responsabilité d’un assaut trop cavalier pour satisfaire ma quête d’excellence. Je prends sa main qui remontait bien au-dessus du seuil tolérable, pour la baiser à pleines lèvres.
– Comment peut-on connaître les allées et venues de ton cher oncle ? Antoinette l’a vu récemment ? Il t’a prévenue d’un passage ?
Leonor, qui s’est alors allongée sur le sol en carreaux de ciment du balcon, maintenant éclairé uniquement par les lustres du grand salon, laisse échapper un petit soupir de surprise à la progression de mes doigts le long de ses jambes nues.
– Il m’a appelée il y a six mois environ. Il devait venir en France. Il ne m’a pas rappelée. Antoinette doit savoir… Elle ne l’a pas vu ? Hein ?
Je laisse passer quatre vagues avant de répondre :
– Il doit être facile de rentrer dans le jardin et hop, tuer un type, le mettre dans la piscine. Quelqu’un est venu. Il doit bien y avoir des traces. Antoinette n’a pas rangé la maison puisqu’elle dit ne pas l’avoir vu. De plus la police va le convoquer. On appellera la Colombie demain, tu veux bien ?
Puis :
– Quel décalage y a-t-il avec Bogota ? Six heures, non ?
Laissant passer de longues et voluptueuses bourrasques de mer, heureux d’être là malgré tout, nous constatons enfin notre faim.
Antoinette a préparé sa bouillabaisse réputée suivie de melons et d’une galette locale.
Leonor est d’une tendresse que je soupçonne provenir du sentiment de désir amoureux qu’elle éprouve en ma présence. Nous nous trouvons tous les deux dans l’office, moi au lavabo pour laver les raisins, elle, passant et repassant derrière moi pour ranger les plats et en sortir d’autres. Nos masses tièdes en mouvement se rejoignent fréquemment. Nos bras, ses seins, mon dos.
Nous dînons dans une salle à manger néo-classique, sombre et solennelle, dont le lustre central ne parvient pas à diffuser un éclairage suffisant pour distinguer les tableaux et les collections d’assiettes anciennes décorant les murs. Nous sommes silencieux et donc pensifs. Cette journée a bien commencé. Je découvre un endroit parfait, qui recèle un cadavre non daté, issu d’une énigme aux contours inexistants.
En sortant de table, Leonor s’écrie — trop fort à mon goût :
– Alors qu’est-ce que tu penses de ces affaires ? N’est-ce pas super excitant pour toi ? Viens, on va préparer un feu.
Elle me précède dans cet immense salon rouge où une vaste cheminée sculptée se dresse lourdement contre le mur. On y rentre debout pour s’asseoir de part et d’autre de l’âtre. Un bout de bois brûlé en partie, et un morceau de carton d’emballage nagent dans la cendre. Il faudra plus de combustible pour réaliser un beau brasier. Par paresse, j’interroge :
– A-t-on vraiment besoin d’un feu maintenant ? Il ne fait pas du tout froid.
Leonor insiste pourtant en m’expliquant qu’habituellement elle se réchauffe nue devant les flammes. En parlant, cette charmante amie enlève son pull et commence à déboutonner sa chemise.
– OK, OK, je m’occupe du feu, pas de soucis, ça va brûler dans deux minutes. Je retire les restes de l’âtre et froisse du papier. J’amène ensuite du petit bois et un sac de bûches du garage. À mon retour elle est en effet nue et semble avoir froid si sa chair dit vrai.
Je pose les rondins près de centre. Mon regard tombe alors sur le morceau d’emballage blanc dans la cendre. Je lis sur une étiquette presque brûlée :
Destinataire : M. Bambuco Valdés, BP 234, Avignon cedex. Date : 23/09, ainsi qu’un bout de signature déchirée. J’en fais part à Leonor Amor, qui frissonne d’impatience. Je l’interroge :
– Tu connais un certain Bambuco Valdés ?
– Valdés c’est le nom d’une grande tante colombienne, et le Bambuco c’est une danse.
– Enfin, on peut être sûr que quelqu’un est venu ici il y a trois mois, regarde le cachet. Et que c’était destiné à un dénommé Bambuco Valdés.
– Ça m’a l’air d’un destinataire fantoche, Bambuco Valdés. Jamais entendu ce nom, que dans les histoires de petite fille racontées pour dormir. Mais c’est peut-être un ami de mon oncle. On l’appellera demain. Mañana, mañana.
Le feu crépite enfin, j’éteins les lumières pour ne voir que la peau blanche de mon hôtesse colorée par les flammes. Je fonds dessus, elle brûle, communique son incandescence au plancher en s’allongeant au sol. Je m’unis à ce grand embrasement. Plus tard, nous rejoignons sa chambre où elle s’endort.
Bien plus tôt dans la soirée, je m’étais décidé à acheter un billet qui nous ramènerait vers la capitale pour faire le point, en prévenant la police qui ne met pas en doute notre innocence. Agissons !
Déguisé en ver, je me glisse comme une larve hors de ma couche. Je traverse les salons pour ouvrir la porte qu’hier Leonor m’a désignée. C’est le cabinet de son oncle. Des milliers de livres reliés couvrent les murs, classés dans des casiers superposés jusqu’à trois mètres cinquante de hauteur.
Un bureau en sévère bois sombre se trouve devant l’énorme fenêtre qui laisse rentrer les premières lueurs du jour. Une tête de Néron en pierre trône sur la cheminée entourée de reliques baroques et de deux hauts vases japonais.
J’avais hier remarqué un ordinateur portable. Je m’en empare, l’allume et la cérémonie maintenant universelle de nos fournisseurs attitrés, la Fenêtre et la Pomme, produit ses petits bruits. Divers sous-traitants commencent à s’affairer à l’intérieur. Une connexion déjà paramétrée s’ouvre. Quelle chance, pas de mot de passe ! Par curiosité je vérifie la date de la dernière utilisation de l’appareil.
L’historique du navigateur m’informe que celui-ci a servi il y a un peu moins de trois mois. Une villa délaissée qui vit de l’intérieur ! L’information se grave automatiquement sans me distraire de mon objectif premier.
Je réserve grâce à ma carte bancaire deux billets aller simple, et je les imprime sur la machine posée sous le bureau. Je peux maintenant rentrer dans ma chambre, me recoucher en chien de fusil et divaguer à loisir.

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