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Dès l’atterrissage mon esprit est rempli d’autres soucis. Certains messages sont arrivés pendant le vol. Ça me fend le crâne de part en part, d’un coup. J’aimerais passer un peu plus de temps dans le calme, les pensées en dérive. J’ai lu le premier et je lirai les autres chez moi. Pour l’instant je me concentre sur le déplacement de mon corps à travers le circuit signalisé qui me dirige dans un univers d’acier, de verre et de lino vers la file de taxis.

Ce premier message vient de Paul qui m’annonce le vol d’un nouveau tableau d’Edvard Munch. Il exulte.

J’ai rencontré Paul, sorti de cette école prestigieuse modelant la matière grise des gouvernements, dans un avion qui volait pour Bamako au cours d’une pérégrination de jeunesse. Ensemble nous sommes restés en arrêt devant une série d’articles sur les disparitions de tableaux de maîtres. Nos intérêts conjoints pour la production artistique et le marché de l’art ont alors tracé les termes d’une passionnante collaboration.

Sur les dix dernières années, nous avons ensemble réuni les détails et les pièces de ces vols — en ignorant les destructions — au point de produire une étude approfondie. Ce travail débouche maintenant sur un documentaire audiovisuel, tiré d’une de nos pages dans une édition exclusive de L’Amour de l’Art.

Aujourd’hui nous collaborons à la validation des détails techniques, et Paul, très méticuleux, veut fournir la meilleure information.

J’échange avec lui depuis tout ce temps. Comme lui, je suis convaincu que cette pratique désigne l’œuvre d’un groupe assez restreint de riches passionnés. Au fil des investigations, nous approchons du cercle international sans liens qu’ils composent. Les données géographiques et financières, que nous croisons et entrecoupons, nous approchent de ces égoïstes mégalomanes, qui retirent aux yeux du monde, des œuvres dont l’excellence, universellement reconnue, les intègre de fait au patrimoine universel.

Ces trésors cachés dans les coffres de banques ou dans les palais inaccessibles ne peuvent plus révéler ou transmettre la manière de faire et d’observer des artistes touchés par la grâce.

Je traverse cette concentration harmonieuse d’immeubles établis depuis des siècles. Mon chauffeur, un type très heureux, enfile en accéléré des rues étroites bordées de voitures, sous le son d’une musique de rappeurs cubains qui dénoncent l’état délabré écaillé, poussiéreux et en ruine de leur pays.

En bas de mon immeuble nous écoutons la fin du morceau sur un signe du pilote jovial. Je paye et monte dans le vieil édifice, enfoncé de deux étages de caves dans le sous-sol parisien.

Je suis retourné au nid précipitamment, pour me reposer un peu et pour réfléchir beaucoup. Ma vie bascule depuis trois jours.

Inconsciemment, j’étais en attente de mouvements qui débrayent d’un quotidien de plus en plus ennuyeux et prévisible. Je suis prêt. Les voluptueuses retrouvailles de Leonor et la violence du meurtre dans le bassin représentent inévitablement des signes.

Dans mon esprit de ouistiti agité, j’en tiens compte. Pendant une courte durée s’ouvrira cette fenêtre d’envol pour rebondir quelque part, vers quelque chose, puis atterrir dans une posture inconnue qui ébranlera mes certitudes.

Je reprends possession de cet appartement silencieux, et enfin assis dans mon fauteuil de massage enclenché sur Soft, j’ouvre une enveloppe sur laquelle j‘ai reconnu la calligraphie exubérante de Paul.

Dans un long et pédagogue exposé, il me rappelle les techniques de maquillage des tableaux volés, pour traverser les frontières.

Dans le paragraphe suivant, Paul m’apprend que le tableau de Picasso « l’Écritoire », estimé à deux millions d’euros et dérobé en 2006 dans une galerie privée, a été retrouvé dans un bateau convoyé d’Europe par un skipper qui venait d’accoster à Santo Domingo. Un habile et cultivé douanier l’a dévoilé sous une couche de peinture à l’eau pastichant les illustrations naïves des îles des tropiques.

Les Caraïbes… Le tableau découvert, le skipper disparaît. Le propriétaire du bateau, interrogé, n’a jamais pu donner d’explication précise sur la présence du tableau — qu’il n’avait jamais remarqué — dans son navire. Il a dû avouer à la police locale que la personne qui convoyait le bateau lui avait donné des documents d’identité qui se sont révélés faux. Ils s’étaient entendus sur le paiement d’un solde conséquent à l’arrivée, pour qu’il s’assurer de retrouver vite son voilier.

Ensuite, tout s’est évaporé. Le tableau récupéré, les enquêtes s’arrêtent. Les coupables inconnus, en fuite, ne sont plus poursuivis.

À la manière du tableau de Goya, volé à Toledo, en Espagne, que le FBI a retrouvé curieusement dix jours après, puis l’a fait retourner directement dans son musée.

Pas d’explications, pas de compte rendu, pas de coupable, ouf, on a retrouvé le tableau en bon état… Plutôt étrange. À se demander si parfois les tableaux ne sont pas empruntés discrètement par une personnalité, pour une occasion spécifique, et rendus ensuite, en connivence avec les autorités.

La fin de sa lettre me demande de l’attendre pour, dit-il, user de mes talents de séduction sur le témoin intéressant d’un vol récent à Namur.

Très excitant, tout ça.

Je réfléchis en surface à cette enquête déjà ancienne sur les vols de tableaux, mais dans ma tête je tourne en boucle le déroulement des évènements survenus dans le sud chez Leonor la douce.

Elle m’occupe cette piscine ; elle m’envahit cette maison étrange qui abrite Leonor en ce moment.

Je l’appelle.

Après de longues sonneries qui me décident à raccrocher, sa voie légère me répond :

— Alors, tu as du nouveau ? Je suis toute seule, pas loin de cette eau croupie dans laquelle macérait ce corps inconnu. Tu as disparu, la police ne me dit rien. Je ne sais pas si je peux partir. Il fait vraiment beau, je me suis baignée ce matin et j’ai fini ma traduction sur la plage. Je peux même la livrer par e-mail et t’attendre encore un peu. Tu reviens ??

Elle avait énoncé l’ensemble de ces informations d’une voix calme et enjouée, sans espace pour me laisser répondre à sa première question qui aurait dû la noyer en retour dans une apparente insouciance. Je tranche abruptement :

— Pas tout de suite, c’est toi qui me rejoins. Je serais enchanté de découvrir ton oncle, en Colombie. Il m’a l’air fascinant. Nous devons aussi l’informer des mésaventures survenues dans sa propriété. La police peut difficilement le joindre. Ils vont surveiller son retour et ça peut lui provoquer certains problèmes aux frontières. Allons plutôt le chercher.

— En Colombie !! Depuis le temps que je n’y suis pas allée ! Génial, super idée ! C’est la saison des pluies, à Bogota il fait 15°, mais on va descendre d’altitude et monter vite à 30°. Comment vais-je m’habiller ? On prend des maillots ? Il faut que j’en achète… et j’ai encore grossi, non ? Tu ne trouves pas ?... Pourquoi ne dis-tu rien ?

— Je ne dis encore rien, car je ne te vois pas, mais tu devrais plutôt penser que ton volume corporel utilise trop de place dans nos échanges audio.

Une longue seconde de silence déroule les réflexions de mon interlocutrice.

J’aurais pu accepter comme un honneur le souci qu’elle a d’être belle, mais je suis un idiot, qui parle trop. Je rajoute sans tenter de me repêcher :

— En tout cas je veux revoir ton corps pour te répondre, je t’attends. Essaie de téléphoner à ton oncle pour lui annoncer notre arrivée. Pas un mot sur le mort de la piscine. Par téléphone, c’est toujours compliqué.

— Quel esprit de décision ! Je suis séduite jusqu’au bout des lèvres, j’arrive !

On raccroche simultanément. Avoir trouvé Leonor aussi disponible et pressée de me rejoindre me rend heureux. Ça laisse imaginer un avenir des plus radieux tapissé d’images ensoleillées, qui traversent un instant ma pensée.

Au centre de mon misérable corps toujours plus encombrant, mais qui supporte et alimente, le « Moi » de ma conscience, je me sens profondément seul et souffrant.

Avec Leonor le respect mutuel a été de mise avant l’échafaudage de subtiles et discrètes stratégies de conquête, structurant des dispositifs soumis aux plus galantes lois de la séduction, qui depuis, aiguisent et fleurissent nos échanges.

Elle semble libre de tout depuis longtemps. Loin de la course, qui conditionne le monde dès le plus jeune âge et forme l’énergie à la compétition vers un pouvoir éphémère aux attraits factices.

Leonor n’a jamais passé de diplômes, mais s’est plongée très tôt dans la découverte du savoir à l’assaut des très conséquentes bibliothèques de sa famille. Elle vit grâce aux traductions qu’on lui commande très régulièrement. L’apprentissage de chacun de ces idiomes s’est poursuivi entre trois et dix-sept ans, dans les pays où l’a traînée son père, déplacé de poste en poste dans le monde entier. Elle a sauté des classes, redoublé d’autres, est souvent partie en cours d’année, mais n’a jamais éprouvé les désagréments de ces changements.

Une vie que Leonor a assimilée à d’éternelles vacances, où le plaisir de la découverte rend le travail à l’école attrayant parce que toujours nouveau.

Le projet soudain de voyage improvisé me rend léger, léger.

Le mouvement est mon crédo. L’énergie d’aller vers, tendre vers des expériences et contemplations nouvelles, module une partie essentielle de mon cerveau. Un bout réactif à la beauté, l’échange, l’amitié, l’amour et d’autres états que la conscience ne discerne plus, mais qui ont débroussaillé mes secteurs d’enthousiasme.

Je connais un peu l’Amérique du Sud, mais pas la Colombie. On m’en a toujours parlé comme un pays dangereux, où les assassinats fleurissent comme les tulipes en Hollande.

J’appelle la police, pour parler au lieutenant Prélat Gérard, un long format à l’accent un peu pointu qui avait habilement dirigé les recherches d’indices dans la villa.

Je vais lui annoncer notre projet de voyage en Colombie pour lui ramener l’oncle fantôme.

Enfin, nous allons nous occuper utilement.

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