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Dans mon esprit, partir en Colombie avec Leonor, c’est surtout essayer de retrouver un espace pour entreprendre des choses merveilleuses, excitantes et variées.
On change de viseur, on oublie le luxe et le confort, la misère et le stress, les belles voitures et les petits plaisirs. L’attention s’attache à tous les détails, sans commentaire ni à priori.
Dans ces contrées, au cours de séjours jamais assez longs, l’histoire qui profile ma silhouette de tous les faits passés et de leurs témoins, disparaît. Ma personnalité profonde peut sortir de sa boîte pour faire le mariole librement.
Aujourd’hui j’ai besoin des visas, ainsi que reconstituer mes papiers d’identité et mon permis de conduire, perdus depuis deux ans. Je réunis toutes les pièces qui octroient l’accès à l’éblouissant sourire de la préposée, après une infatigable attente dans les queues de l’administration.
Il y en a toujours un qui s’énerve — ici ce n’est pas moi — et qui exige les procédures simplifiées promises par chaque président.
Le type qui gueule lors de ma visite à la préfecture de police est un homme assez jeune, plutôt négligé, mais correctement sapé.
Il prétend patienter depuis deux heures. On vient de lui réclamer un papier justifiant son domicile, qu’il espère recevoir maintenant par e-mail. Ce bruyant loustic déclame à la cantonade quelques onomatopées indignées, puis s’assoit à côté de moi. On lui a imposé une nouvelle attente pour passer enfin à la caisse.
Contre mon oreille, l’énergumène apostrophe encore la fille du guichet en la traitant d’incompétente. La dame se soulève difficilement et demande d’une voix stridente au policier de garde de faire évacuer l’insultant personnage. Un agent en uniforme s’approche de nous pour calmer mon voisin, l’air sévère.
Celui-ci dégrafe rapidement sa ceinture en cuir noir et s’attache à la rangée de sièges métalliques à assises et dossiers en feutre synthétique rouge labélisé « Équipement public » à partir desquels nous observons les chiffres des panneaux électroniques.
Le policier, un grand jeune homme, s’avance et lui demande de s’apaiser dans la cour. L’autre répond en ricanant qu’on peut toujours essayer de le bouger, mais que lui, il reste. Avec calme, aidé par un collègue plus discret qui s’est faufilé derrière nous, le haut fonctionnaire se baisse et soulève l’importun.
La bande de cuir glisse le long des montants du dossier et s’en échappe facilement. Léger murmure dans la salle, certains éclats de rire, mine décontenancée du gêneur qui est porté à l’extérieur les jambes repliées, avec une pochette plastique d’un magasin que je fréquente aussi.
J’en ai utilisé une semblable aujourd’hui pour amener mes documents. Je l’ai posée là, au pied de ma chaise…
Je me penche. Il n’y a plus rien !! C’est mon sac que cet abruti a noué à sa ceinture !!
Lancé dehors en sautant par-dessus la rangée de fauteuils vides derrière moi, je cours récupérer mon bien. Dans la cour, j’aperçois mon voleur, à deux pas, fumer une cigarette en admirant l’intérieur de mon cher sac.
Je lui mets fermement la main sur l’épaule :
— Alors on subtilise les papiers des voisins ? Rendez-moi mon sac !
Surpris, il se tourne et sourit jovialement :
— Ah, ah, c’est vous ! Trop fort le sac ceinturé ! Super habile comme tour ! Non ? Évidemment il faut le concours de la maréchaussée pour plus d’efficacité.
Et il part d’un éclat de rire en me tendant mon sac. Son hilarité se transforme en quinte de toux assez moche pour son âge. Je rebrousse chemin vers la salle d’attente, mon sac plastique au bout du bras.
— Je vous suis, me répond l’autre hurluberlu, je tente aujourd’hui un coup assez parfait.
— Quoi donc ??
Je ne cache pas mon ennui d’avoir ce nouvel interlocuteur sur les bras.
— Eh non, aujourd’hui je conclus. J’ai eu de la chance, c’est vrai, mais j’ai beaucoup ramé ; c’est normal que ça marche. Vous verrez.
— Mais vous n’aviez pas l’air content du tout, je pensais qu’il vous manquait encore quelque chose.
— Mais non, il faut toujours rouspéter à la préfecture, sinon on passe inaperçu. J’y suis allé peut-être un peu fort tant j’étais transporté par le succès attendu. Vous allez voir.
Nous nous asseyons sous les regards étonnés, curieux et sévères du staff en uniforme et de la multitude. Peu de temps plus tard, sur le panneau d’appel des numéros, s’affiche le portrait de mon nouvel ami, muet depuis notre retour.
Il se lève précipitamment, sans un geste pour moi, et se dirige vers le guichet désigné. Je suis appelé ensuite et passe à une autre caisse pour déposer ma demande de renouvellement. Je convaincs la fonctionnaire aux boucles blondes du bien-fondé de ma requête en lui proposant toutes les pièces réclamées pour cette opération.
Soudain une claque dans le dos m’écrase sur la paroi vitrée en projetant ma VISA GOLD à travers le petit espace destiné à l’échange de documents. Le fin rectangle plastique se niche sans violence entre les seins chocolat brûlants de mon interlocutrice.
Un quart de seconde plus tard, ma blonde préposée en prenant une longue inspiration, fait glisser vers ma main la carte aux trésors.
Bienheureux, je me tourne vers ma nouvelle relation, ravie, qui me tend son permis de conduire rose, l’index pointant son nom : Julien Hourson.
— Tu as vu ça ?? Souviens-t ’en.
Il se sert de sa plus grande paupière pour m’envoyer le clin d’œil le plus remarquable possible, avant de se retourner théâtralement.
Et, saluant les badauds de son chapeau, il disparaît.
Mes documents en poche, dix minutes plus tard, je prends moi aussi la sortie. Chez moi, je sélectionne trois, quatre pelures pour me vêtir, un de ces petits mobiles dotés d’un écran dépliable 18x24 intégrant cinq systèmes d’exploitation, animés par huit processeurs jumelés en révolution, puis quelques outils de maintenance et de propreté.
J’appelle ma Leor ’.

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