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Avec un crissement inutile de pneus, la masse métallique s’arrête. La portière passager s’ouvre et un petit bonhomme plutôt âgé, bronzé et vêtu nonchalamment d’une chemise blanche déboutonnée sur un pantalon noir, en descend. Il fond dans les bras de Leonor elle-même sensiblement émue.

Ay, Ay amorcito como le va, un monton de años, tantas cosas, tanta gente. Pero que bella, que linda, que cuerpo maravilloso... Y El, quien es ? amigo tuyo ¿

Sommairement, cet homme svelte et court de la soixantaine semble avoir connu Leonor il y a longtemps… Les années ont passé et elle a un très beau corps, etc.

Elle me présente :

– C’est Eustacio, Eustacito plutôt. C’est un autre oncle éloigné qui habite là toute l’année.

Puis, se tournant vers Eustache :

– Parlons français, por favor Eustacito, oncle Luis est là ? À Cartagena ?

Ma no, Leonor, tu sais qu’à ce moment de l’année, il réside au fond des Llanos, à la Finca Las Brugas. Impossible de le joindre. C’est lui qui appelle. Porqué ¿ que pasa ? Algùn problema en Francia ? Digame.

Il me semble soudain pressant. J’interviens, chargé de l’agacement de cette longue attente :

– Non Leonor désirerait me présenter à son seul parent, expliquais-je en m’insinuant entre leurs corps. Mais il n’y a aucune urgence, nous prenons surtout des vacances el amorcito mio, et moi.

J’enlace de mon bras la taille libre de Leonor. Un élément de chair que mes doigts agrippent, des côtes flottantes jusqu’au nombril.

Le clin d’œil de l’oncle qui apprécie nettement la situation me rassure. On monte dans la voiture-camion aux vitres fumées. Un type en costume clair à la chevelure épaisse et rousse nous attend au volant. Il me sourit et me tend les mains :

Hola, que tal, como les fue ? Bien, rico, chévere ! et il me secoue abondamment le bras.

Eustacio lui tape sur l’épaule :

Quieto Mattias ! et à nous :

– Voilà Mattias Vesga, qui s’occupe de la logistique générale des productions de la Finca.

Ce Mattias est un grand personnage d’une quarantaine d’années, au regard sombre et intense, auréolé de cette flamboyante crinière. Je note le travail du chirurgien-dentiste qui a reconstitué la partie supérieure de sa dentition, maintenant violemment blanche. Il échange une série de formules de politesse déférentes à Leonor qui le remercie en baissant les yeux.

Je me tourne vers Eustacito, curieux :

– Vous faites de l’élevage et des cultures à 2000 km de là, dans les Llanos, près de la frontière du Venezuela, et vous vendez ici ? À Cartagena, temple de la fête et de la salsa ?

– Non, nous prenons des contacts à cette époque, car la plupart des hommes d’affaires colombiens et étrangers se retrouvent à Cartagena pour les vacances.

Util y agradable, éclate de rire Mattias qui avait suivi de l’oreille notre conversation.

Je ne savais pas qu’il parlait français, peut-être n’a-t-il compris que mes dernières paroles. Je lui demande.

– Ah, mais je connais un petit peu de français, un petit peu d’allemand et trois mots d’anglais. J’ai beaucoup pratiqué les langues étrangères avec les touristes.

Je lui laisse son humour — involontaire sans doute, mais qui n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd — car j’entends que son regard de latino roux fait monter le régime moteur d’un certain nombre de ces touristes déambulantes.

Je suis assis contre Leonor dans le 4x4, plein de vent frais et d’odeur de cuir. La radio nous plonge dans une salsa populaire, plutôt disco, cadencée par une grosse caisse très basse. Nous traversons un quartier composé de bars et de boutiques de souvenirs en tôle et ciment dans une cacophonie de musique caraïbe et de coups de klaxon assourdis.

Le soir tombe, nous rentrons dans la vieille ville par un portail fortifiée. Tout est plus calme. Les rues sont très étroites.

Notre monstre frôle les piétons. Une succession d’anciens hôtels particuliers, hauts et sévères, ponctuée des bistrots agités et sonores bordent notre chemin. On tourne à gauche, puis deux fois à droite. Mattias connaît son affaire et salue au moins une personne à tous les coins. Il me semble qu’on est déjà passé par là. Enfin c’est très distrayant et Leonor regarde analytiquement chaque détail de ces scènes, on pourrait dire pittoresques, avec un sourire ineffaçable.

– Alors que penses-tu de ça ? Elle panoramise de 180 degrés avec son bras, et sa main m’atteint le menton. Tu imaginais comment nous aurions été stupides de ne pas rester là, un peu ?

Elle fait référence à cette conversation que nous avions eue dans l’avion concernant ce petit stop à Cartagena que je voulais plus court.

Je réponds :

– Très sympa en effet cette température agrémentée d’une petite brise. Le comité d’accueil est très bien rodé. Ils ont tous une pêche d’enfer et sont très aimables, non ?

La porte devant laquelle la voiture s’arrête nous domine, en bois noir, sculpté d’ornements. Une petite ouverture dans le battant nous permet d’entrer sans déplacer la demi-tonne de bois. Ma vigilance est embuée par la bienheureuse ambiance générale de cette arrivée. Leonor évolue sur un nuage de réminiscences détendues, moi, je suis encore trop embrouillé par le vol pour rester longtemps attentif et saisir les personnalités de cette assemblée.

Tous les contacts sont d’une simplicité et d’une gentillesse qu’on trouve de moins en moins en Europe, ravagée comme j’ai vu, par un tourisme qui monnaye le soleil et les anciennes pierres. J’ai peur qu’à terme, nos cités ne se transforment toutes en Disney City traversées par des petits trains électriques de curieux nourris de communications publicitaires. Avec la volonté d'uniformaliser les rêves en vue d'atteindre une rentabilité maximale.

Carthagène est une très jolie ville entourée de remparts qui, à l’époque, traînaient leur base dans l’eau et défendaient les successifs assaillants venus par bateaux à travers la mer des Caraïbes. Ces fortifications sont maintenant bordées par une route créée un mètre au-dessus de la mer, battue par les vents et les embruns. La plupart des édifices entre les murs, datent du XVIe au XIXe siècle, aux pieds desquels serpentent des voies étroites. Formées de belles maisons de pierres, seigneuriales ou plus modestes, la ville représente un ensemble parfait qui n’a pas bougé, parfois trop rénové par endroits. Les ruelles sont constellées de restaurants très chics servant une cuisine sophistiquée, et de quelques tiendas plus populaires où l’on consomme de la bière la journée et de l’aguardiente Crystal le soir. Il fait chaud et je me satisfais spontanément de ce bonheur suave.

Nous pénétrons ce porche de conquérants par la petite porte dans la grande, et la température baisse soudain. C’est la fraîcheur du patio central ombragé de deux néfliers feuillus, sur lequel donnent trois balcons et, plus haut, le ciel bleu sombre. Nous montons dans notre vaste chambre, qui s’ouvre ailleurs, sur des toits et des tourelles éclairées maintenant par la lumière des rues. Sur notre terrasse, pas de vent. Le bruit des passages s’écoule de part et d’autre. Une résonance continue qui dans la journée s’amplifie ; des appels d’un trottoir à l’autre, des machines qui réparent, des radios qui pleurent, des chevaux qui sabotent en rythme, des moteurs, des rires, tout un univers.

Du monde qui s’occupe, qui produit, qui s’agite. Tout tourne. On consomme sur ce balcon un liquide assez sucré mis à notre disposition sur un plateau dans chaque chambre, que j’accompagne d’une bière locale. Je ne saurais pas définir ce nectar par manque de lumière. Mais je ne pose pas de questions à Leonor qui s’étire en fermant les paupières et souriant avec un « ohhhummmmmeeeuuooaaa ! » assez expressif.

Elle se trouve sous mes yeux, je ne peux donc imaginer rien de mieux que ce que je vois. Éreinté par ce voyage, je ne m’attarde pas sur ces traînées pétillante de sublime, dans mes globes oculaires. Je rappelle calmement, comme tout bon général :

– Le plan d’attaque est simple, on se couche et demain on apprécie la situation.

Elle s’apprête à répondre puis répond :

– OK amor, moi je vais faire un tour et je dors.

Le retour au pays, oui, je veux bien accepter. Le besoin de la terre d’enfance, le plaisir de la nostalgie, OK, OK elle a évidemment un droit légitime à me faire passer pour un couche-tôt sans que je m’en offusque.

– Pas de bêtise Leor’, la préviens-je comme un mari jaloux, euh enfin, see you mañana a las Diez.

Elle me fait un clin d’œil et s’en va, en glissant presque sous la porte. Ah bon, j’aurais cru qu’elle aurait insisté pour rester avec moi....

Enfin, c’est mieux ainsi, j’ai la tête pleine de pensées qui s’entrechoquent, mais j’arrive à doucement m’endormir après une suite d’assouplissements et une bonne douche.

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